Le Savoir, un devoir sacré

Un jour, un père de famille reçut une lettre de son fils hospitalisé qui mérite qu’on s’y arrête :

« Mon cher père (…) écrit le malade, je suis dans le service d’orthopédie, à côté de la salle d’opération. Pour me trouver, après avoir franchi le portail principal, longe la galerie sud. C’est là qu’est située la polyclinique où l’on m’a transporté après ma chute. C’est là que les malades sont examinés à leur arrivée par les médecins assistants et les étudiants. À ceux qui n’ont pas besoin d’être hospitalisés, on remet une ordonnance qu’ils peuvent faire préparer à côté, dans la pharmacie de l’hôpital. Aussitôt l’examen terminé, on m’enregistra puis on m’amena devant le médecin-chef. Après quoi un infirmier me transporta dans la section des hommes, me fit prendre un bain et me donna un vêtement d’hôpital propre. »

Cette lettre qui aurait pu figurer dans le scénario de la série « Urgences »a été écrite il y a mille ans en terre d’Islam, nous rapporte Sigrid Hunke (1). L’institution décrite par le malade fait partie des centaines d’hôpitaux dont la civilisation arabo-musulmane disposait en ce temps-là.

L’auteur affirme qu’« à elle seule, la ville de Cordoue comptait au milieu du Xème siècle cinquante établissements hospitaliers ». La suite de la lettre destinée à son père par notre malade en dit long sur le haut degré de conscience humaniste généralisée en terre d’Islam en ces temps-là :

« Puis tu laisseras à main gauche la bibliothèque et le grand amphithéâtre où le médecin chef fait ses cours aux étudiants (…). Tu longeras le service des maladies internes et le service de chirurgie… Si tu entends de la musique ou des chants à travers une cloison, pénètre dans la pièce. Il se pourrait que je sois déjà dans la salle de séjour réservée aux convalescents où l’on se divertit avec de la musique et des livres (…). Sache que je n’ai pas la moindre envie de m’en aller. Tout ici est si clair et si propre ! Les lits sont moelleux, les draps blancs de damas blanc et les couvertures aussi douces que du velours. Chaque chambre a l‘eau courante et est chauffée des que les nuits deviennent froides, etc. »

Berque ne croyait pas si bien dire. C’est certainement la grande force incantatoire du Message qui permit d’exorciser les démons de l’obscurantisme qui dominaient l’humanité à cette époque. C’est cette même force qui d’un peuple de poètes fit un peuple d’humanistes ; d’un peuple de rêveurs, un peuple d’observateurs et de savants.

Alors que l’Europe imbue de superstitions défendues par le dogme de la Sainte Église se complaisait dans l’attente des miracles qui ne venaient jamais ; le miracle du Message coranique développa le sens de l’observation, ce premier stade de la découverte et de la déduction scientifique.

Les musulmans grâce à l‘Enseignement du Prophète, paix et salut sur lui, qui les guida dans ce sens, s’attachèrent à décoder le Livre de la Création qu’est le monde sensible parce que le Livre (tout court) le leur ordonnait explicitement. Le Qur’an (Coran) ne signifie-t-il pas littéralement « la lecture par excellence ». Le premier verset révélé (2) au Messager ne lui intime-t-il pas et à ceux qui croiront en lui de lire.

« Lis » fut le premier mot qu’adressa l’archange Gabriel au Messager, paix et salut sur lui. Muhammad répondit, terrorisé et éprouvé par la vision du surnaturel : « Je ne sais pas lire. » Après lui avoir ordonné trois fois de lire il lui énonça les tout premiers versets, magnifiques et rimés (en arabe, il s’entend) : « Lis au Nom de ton Dieu Créateur qui créa l’homme d’une chose qui s’accroche. Lis au Nom de ton Seigneur, le Généreux par excellence Qui a enseigné par la plume, Qui a enseigné à l’homme, Qui lui a enseigné ce qu’il ne savait pas. » (3)

Les musulmans ont appris grâce au Message donc et à la pédagogie du Prophète, paix et salut sur lui, que la connaissance de Dieu allait de pair avec la prospection de Sa Création. S’attacher à décrypter dans le monde sensible les signes de Dieu et Ses lois est un acte d’adoration par excellence. Le fait d’être lieutenant de Dieu sur terre implique une connaissance de cette terre et du monde, de ses lois, de ses mystères.

Le tawhid, cette notion d’unicité de Dieu exclut la dualité dans la conception de l’homme, de la vie, de la mort. Il n’y a d’autre divinité que Dieu ; la profession de foi musulmane est aussi de façon implicite la reconnaissance de l’harmonie de la Création : « Se sont-ils trouvé sur terre des divinités capables de ressusciter les morts. S’il existait (dans le ciel et la terre) d’autres divinités que Dieu, celles-ci (le ciel et la terre) seraient dans le désordre. »(4)

Une autre sourate appelle à la méditation et dévoile la notion d’équilibre : « Le Tout-Miséricordieux, Qui a enseigné le Coran, Qui a créé l’homme, Qui lui a appris à s’exprimer clairement, Le soleil et la lune (évoluent) selon un calcul minutieux, La pousse et l’arbre se prosternent. Le ciel, Il l’éleva et décida de l’équilibre (mizan en arabe). Ne transgressez point l’équilibre. Instaurez équitablement l’équilibre. »(5)

Le fameux pouvoir du mot arabe à la signification multidimensionnelle fait que mizan veut dire simultanément instrument de pesée, pesée et équilibre. La pesée équitable qui ne lèse pas le partenaire dans quelque domaine que ce soit s’en trouve ainsi et implicitement recommandée autant que le calcul minutieux qui permet d’accéder à la connaissance des équilibres naturels.

Unicité de Dieu, unité de la Création : la science exacte prend racine dans certains versets coraniques. Le Coran invite le regard à l’observation, provoque la raison et ouvre les horizons dans une interpellation pleine de défis autant que d’encouragements …

Le cosmos est si vaste et le pouvoir de l’homme dans le domaine de la conquête des cieux ira certainement loin si entre temps il n’a pas détruit son lieu d’origine : la terre. Le pouvoir de la science des hommes est certainement imposant de nos jours. Toutefois, le véritable pouvoir ne revient-il pas à Dieu puisqu’Il a celui de garantir l’équilibre originel ; celui qui fait que la pomme tombe toujours vers la terre et que la terre tourne toujours dans le même sens, que les circonvolutions elliptiques de notre planète tiennent d’un équilibre rigoureux dans son évolution par rapport au soleil ?

Qui détient donc le Pouvoir dont Dieu veut bien accorder une infime partie à l’homme en faisant fidèles les lois cosmiques ? Il suffirait d’un repositionnement minime dans l’espace de la planète terre par rapport au soleil pour que toutes nos acquisitions scientifiques soient remises en question et pour que notre vie sur terre soit sérieusement chamboulée ; à moins que nous quittions l’orbite pour nous perdre dans un cosmos hostile.

L’encouragement au savoir et à la recherche contenu dans le Message coranique fit bientôt jaillir en terre d’Islam des vocations scientifiques spécifiques et inimitables. Nous sommes à des années lumières de l’attitude que l’Église engendra chez ses adeptes. Le fidèle dans les pays chrétiens d’alors ne devait en principe avoir aucune curiosité, aucune ambition de comprendre le mystère de l’être. C’était un blasphème que de chercher à percer les secrets de la Création.

L’attitude du monde musulman s’inscrit aux antipodes de celle du monde chrétien d’alors. La foi n’était pas synonyme de fatalisme et un véritable amour de la connaissance se développa en parallèle avec la soumission à Dieu. Tout musulman avait le devoir sacré d’apprendre à lire et à écrire. Pour cela, le monde musulman en moins d’un siècle est devenu un monde cultivé à un degré jamais atteint dans l’histoire de l’humanité sauf par le monde occidental moderne.

Soulignons seulement que si le taux d’alphabétisme et l’amour de la recherche et de la culture est comparable entre le monde musulman d’alors et le monde occidental d’aujourd’hui, les philosophies qui sous-tendent les deux extensions de la culture sont antagoniques comme le sont la matière et l’antimatière, comme le sont le know-how et le know-why. Si la culture est érigée dans le monde occidental moderniseux comme un moyen efficace d’échapper au sacré (qui, ne l’oublions pas, fut défendu par une Église braquée et inquisitrice), elle est en terre d’Islam un hublot donnant vue sur le sacré par le biais de la raison. Pour le monde musulman, on étudiait pour se parfaire spirituellement parce que Dieu mérite qu’on Le glorifie plus en accédant à la connaissance des lois naturelles qu’il instaura (les fameuses lois de l’équilibre).

Ainsi, la mosquée était un lieu d’adoration, de génuflexion, de méditation mais aussi celui de l’appréhension du monde sensible. Sigrid Hunke n’en finit pas d’avoir le souffle sincère et coupé par ce qu’elle rapporte dans son ouvrage. Elle relate le rôle de la mosquée en ce Xème siècle de l’ère chrétienne (soit le troisième de l’ère musulmane) soutenant l’idée qu’il n’y a pas de dichotomie entre la science et la foi en terre d’Islam mais que l’une parfait l’autre, que l’autre soutient l’une, qu’ils ont toujours été intimes. Ainsi, c’est à partir de cet espace sacré (la mosquée) que la science prend son envol :

« Chaque mosquée possède sa bibliothèque, s’émerveille-t-elle (…). Sous les arcades de la mosquée, l’étudiant a toujours l’occasion d’entendre les conférences d’éminents professeurs de passage, lesquels viennent souvent des régions les plus éloignées de l’empire arabe. Érudits qui, en route vers la Mecque passent par l’un des centres de la vie intellectuelle, ou explorateurs qui, en qualité d’historiens, de géographes, de botanistes, de rassembleurs des traditions islamiques ou de l’ancien patrimoine littéraire parcourent le pays depuis les côtes de l’Atlantique jusqu’à la mer Caspienne (…). »

Cette subite fébrilité pour la connaissance qui accompagna la descente du Message coranique est pour le moins inattendue venant d’un peuple qui n’avait aucun antécédent héréditaire en la matière. Le monde musulman hérita du savoir des autres civilisations, particulièrement de celle des Grecs (6), le perfectionna, centra son développement autour de l’homme et en fut le diffuseur principal pour le reste de l’humanité. Les paramètres objectifs laissaient croire que d’autres civilisations étaient mieux orientées vers la promotion des sciences ; aucun indice ne désignait dans ce sens la culture de cette peuplade de chameliers, grands poètes certes, bédouins plein de courage, de sagesse et de générosité à leurs bonnes heures, mais rien de plus :

« Donc Byzance, s’interroge Sigrid Hunke, pas plus que la Syrie ou la Perse (carrefour pourtant des civilisations orientales) ne prit la succession des Anciens. Ce rôle échut à un peuple à peine surgi du désert et qui sut sans conteste enlever d’emblée la prédominance mondiale dans le domaine culturel ; position qu’il conserva huit siècles durant, plus longtemps donc que les Grecs eux-mêmes. À quels éléments ce peuple dut-il de pouvoir accomplir un tel exploit ? Et quelle était la conjonction de constellations historiques, sociales et spirituelles susceptibles de permettre au miracle arabe de s’accomplir ? »

L’explication du miracle arabe tient à cet Islam qui venait ramasser le ciel et la terre de l’homme, qui réveillait sa raison et l’encourageait, qui reclassait ses priorités, qui développait son humanisme, qui donnait un sens à sa vie, qui le guérissait de ses déchirures. La guerre des dieux qui hantait les esprits et engourdissait les actions n’aura plus lieu dans la tête du musulman. Sûr de l’unicité de Dieu et confiant en Lui ; sûr que le monde matériel est tout sauf un accident ; sûr donc de sa mission et de son devoir, le musulman s’apprête à gérer le monde dans les meilleures conditions possibles.

La simplicité des préceptes de l’Islam et la nature malléable de leur application permit à différents peuples de l’embrasser sans peine. L’apport de ces peuples en matière de connaissances enrichissait le patrimoine scientifique de la Umma. La connaissance étant le soutien de la foi, la terre d’Islam devient partout une pépinière de science et de la culture raffinée.

Extrait du livre « Toutes voiles dehors » de Nadia Yassine

(1) Sigrid Hunke : Auteur du livre « Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident, est connue pour ses travaux traitant de l’influence de l’Islam sur les valeurs occidentales et les apports de la civilisation musulmane à l’Occident

(2) L’ordre dans lequel sont classées les sourates et les versets n’est pas celui de la Révélation. Une façon divine de dire que le Coran n’est pas prisonnier du temps mais parle de l’universel et de l’essentiel.

(3) Coran : Sourate 95, Versets 1 à 5

(4) Coran : Sourate 21, Versets 21 à 22

(5) Coran : Sourate 55, Versets 1 à 9

(6) Le savoir fait ici allusion à ceux relatifs aux sciences exactes. L’expérience en matière de philosophie et de théologie n’est pas aussi heureuse. Le désir de surpasser les Grecs en parlant leur langage philosophique entraîna une logique d’arroseur arrosé. Les Mu’tazilites partis pour défendre l’Islam avec les armes d’une philosophie païenne se trouvèrent pris dans les turbulences intellectuelles que provoquent toujours les sciences inexactes.

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