De l’Afrique du Sud à Israël, les trois piliers de l’apartheid

Que ressent un Sud-Africain, ancien militant contre l’apartheid quand il se rend en Israël et dans les territoires palestiniens occupés ? Classification de la population, liberté du choix de lieu de résidence et de mouvement, importance de la sécurité : se fondant sur les trois moteurs centraux de la séparation, Naeem Jeenah considère que l’apartheid israélien est pire que celui de l’Afrique du Sud.

Pour un Sud-Africain comme moi, une visite en Palestine (y compris dans sa partie israélienne) peut être une expérience traumatisante ; le rappel d’un passé caractérisé par la discrimination, le « développement séparé », le vol de terres, une violence et un contrôle extrêmes de l’État. J’ai découvert qu’Israël ressemblait en effet beaucoup à l’Afrique du Sud de l’apartheid. En beaucoup, beaucoup plus grave.

Même en Afrique du Sud, je n’avais jamais vu de soldats arpentant régulièrement nos plages, comme j’ai pu le constater lors d’une promenade sur une plage « paisible » de Tel-Aviv, la dernière fois que j’ai été autorisé à entrer en Palestine par les autorités israéliennes, en 2010. En 2011, lorsque j’ai tenté d’y retourner pour un travail de recherche, j’ai été détenu à l’aéroport pendant environ 12 heures avant d’être expulsé sans ménagement « pour raisons de sécurité ».

Cette expérience, d’autres compatriotes l’ont faite avant moi. Denis Goldberg, jugé avec Nelson Mandela dans le procès de Rivonia (1963-1964), libéré après 22 ans de prison, s’est d’abord exilé en Israël. Arrivé là-bas, il a déclaré qu’Israël était l’équivalent au Proche-Orient de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Puis il est parti vivre au Royaume-Uni. Jusqu’à sa mort en 2020, il a également soutenu la campagne Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) contre l’occupation israélienne.

D’autres personnalités ont établi le même parallèle, comme l’ancien président Kgalema Motlanthe, ou l’archevêque Desmond Tutu, grande figure de la lutte contre l’apartheid : « j’ai été très profondément bouleversé lors de ma visite en Terre sainte ; cela m’a tellement rappelé ce qui nous est arrivé à nous, les Noirs, en Afrique du Sud » (1)

Le terme d’apartheid pour désigner la réalité israélienne a été récemment adopté notamment par Amnesty International, Human Rights Watch, l’ong israélienne B’Tselem et de nombreuses organisations palestiniennes. Mais pour les Sud-Africains, l’apartheid israélien est beaucoup plus personnel, plus émotionnel, plus réel qu’un texte de loi internationale. Ce mot, après tout, c’est nous qui l’avons inventé.

Les juifs privilégiés par rapport aux non-juifs

La ressemblance s’arrête toutefois lorsqu’un Sud-Africain longe le mur de l’apartheid, comme je l’ai fait lors de ma dernière visite. Il traverse les villages, les cours des gens, sépare les agriculteurs de leurs champs, ou encercle une ville comme Qalqilya, la coupant du reste du monde. L’apartheid en Afrique du Sud signifiait que les blancs étaient privilégiés par rapport aux noirs ; dans le contexte palestinien et israélien, cela signifie que les juifs sont privilégiés par rapport aux non-juifs. En Afrique du Sud, l’apartheid s’est construit sur trois piliers. Le premier était la démarcation formelle de la population en groupes raciaux par le biais du Population Registration Act (1950). J’ai par exemple été classé « Indien », en deuxième position dans la hiérarchie raciale : en premier les « Whites » (appelés parfois « Europeans »), puis, dans cet ordre, les « Indians », les « Coloureds » et les « Africans ».

J’ai passé mes douze années d’école dans une école « indienne » ; l’éducation « indienne » n’était pas aussi bonne que l’éducation des blancs, mais elle était supérieure à l’éducation africaine. Je ne suis pas sûr de savoir à quoi j’étais censé être éduqué ; pour les étudiants africains, c’était clair. Dans un discours prononcé en juin 1954, le premier ministre Hendrik Verwoerd, largement considéré comme l’architecte de l’apartheid, a déclaré qu’il n’y avait « pas de place » pour un Africain « au-delà de certaines formes de travail… À quoi bon enseigner les mathématiques à l’enfant bantou s’il ne peut les utiliser dans la pratique ? »

La liberté du lieu d’habitation et de circulation

Le deuxième pilier forçait les différents groupes à résider dans des zones géographiques différentes, et il restreignait la circulation des personnes entre ces zones. C’était le fondement du « grand apartheid », qui avait créé des « homelands » — appelés plus tard, officieusement, « bantoustans » — pour les Sud-Africains « africains ». L’objectif était de priver la population africaine de la citoyenneté et de la nationalité dans la « République d’Afrique du Sud » et de transférer sa nationalité dans les bantoustans, même si elle n’y résidait pas ou n’y avait jamais résidé.

Toutefois les « Indians » et les « coloureds » ne pouvaient être affectés à un bantoustan. Le gouvernement de l’apartheid a alors décidé de nous coopter en tant que partenaires juniors, organisant même des élections parlementaires pour ces groupes, aboutissant à un parlement tricaméral. La plupart d’entre nous, classés « coloureds » et « Indians », boycottaient ces élections, ce qui se traduisait souvent par un taux de participation d’environ 2 %.

L’enjeu central du volet sécuritaire

Le troisième pilier, c’était la « sécurité ». Les instruments de répression comprenaient la détention administrative, la torture, la censure, l’interdiction et les assassinats extrajudiciaires, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Afrique du Sud. L’appareil répressif ne visait pas seulement les militants, mais aussi tous ceux qui violaient les lois sur les laissez-passer, qui exerçaient leur liberté d’expression, contre ceux qui se mariaient ou avaient des relations sexuelles en dehors du clivage « racial ». Il était illégal pour moi d’épouser une femme africaine, ou de me trouver dans la province de l’État libre d’Orange pendant plus de 24 heures, ou de vivre dans la province du Transvaal. Ma famille a vécu pendant trois ans à Johannesburg, jusqu’à mes six ans. Nous avons ensuite dû retourner à Durban parce qu’aucune école de Johannesburg ne voulait m’inscrire, mes parents étant des « Indians » du Natal.

L’apartheid israélien, à l’intérieur de l’État d’Israël lui-même, dans les territoires occupés, en Cisjordanie, à Gaza et Jérusalem-Est repose, plus ou moins, sur les mêmes trois piliers.

Le premier délimite les personnes en différents groupes — juifs et non-juifs par le biais de la loi du retour de 1950 (la même année où l’Afrique du Sud a adopté le Population Registration Act, dans le même but). Elle définit qui est juif et accorde aux juifs du monde entier le droit d’immigrer en Israël, ou dans les territoires palestiniens occupés. Le résultat est un système institutionnalisé qui privilégie les citoyens juifs d’Israël par rapport aux citoyens non juifs. Dans les territoires occupés, contrairement à l’Afrique du Sud de l’apartheid qui avait transféré la citoyenneté des « Africains » à de nouvelles entités politiques fictives, les Palestiniens sont privés de tout statut.

En Israël même, la « Loi fondamentale : Israël comme État-nation du peuple juif » adoptée le 19 juillet 2018 déclare qu’Israël est un « État juif », bien que plus de 20 % de sa population ne soit pas juive. Elle consacre également l’idée, contraire à la conception de toutes les démocraties, qu’il existe une différence entre citoyenneté et nationalité. Nous ne pouvons imaginer une situation dans laquelle l’Afrique du Sud aurait déclaré que les blancs du monde entier avaient la nationalité sud-africaine, tandis que les Noirs (y compris ceux classés « coloureds » et « Indians ») pouvaient être citoyens, mais pas nationaux.

Les discriminations dans la vie quotidienne

En Israël, la discrimination comprend des restrictions dans les prestations sociales, sur ce qui peut être enseigné et appris dans les écoles, sur certains types d’emplois. La loi de 2003 sur la citoyenneté et l’entrée en Israël, qui interdit l’unification des familles palestiniennes, est un autre exemple de législation discriminatoire. Dans les territoires occupés, les Palestiniens se voient refuser le droit de quitter leur pays et d’y revenir, la liberté de mouvement et de résidence, ainsi que l’accès à la terre. Cela s’applique également aux Palestiniens de Jérusalem-Est, qui ont un statut distinct. La disparité de traitement entre les deux groupes est mise en évidence par l’application de lois plus sévères et de tribunaux différents pour les Palestiniens des territoires que pour les colons juifs, par les restrictions imposées par les systèmes de permis et de cartes d’identité, et par l’accès à l’eau dans les territoires occupés : les colons se voient attribuer la majeure partie de l’eau, à une fraction du prix demandé aux Palestiniens.

En Israël même, le deuxième pilier, la séparation, est soutenu par la loi sur la propriété des absents, qui garantit le vol de terres à grande échelle. Aujourd’hui, les terres d’Israël sont divisées en terres nationales — 93 % des terres — et en terres privées — 7 %. Les terres nationales comprennent les terres de l’État et les terres du Fonds national juif, et sont destinées à l’usage exclusif des juifs. Les Palestiniens israéliens ne peuvent posséder que des terres privées. Ainsi, 20 % de la population ne peuvent utiliser qu’une partie de ces 7 %.

Israël ne dispose pas d’une loi similaire à la loi sud-africaine qui obligeait les différents groupes « raciaux » à vivre dans leurs propres zones. Mais des décisions de justice israéliennes ont eu le même effet, en empêchant les familles palestiniennes de vivre dans les zones juives. La loi israélienne empêche même les conjoints de ses citoyens palestiniens d’être naturalisés, ce qui contraint de nombreuses familles palestiniennes à partir.

La fragmentation des territoires occupés

Dans les territoires occupés, le deuxième pilier se traduit par une fragmentation. Il s’agit notamment du vol massif par Israël de terres palestiniennes de diverses manières — y compris par le biais du mur d’apartheid ; de la fermeture hermétique de Gaza ; de la séparation de Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie ; et du découpage de la Cisjordanie en un réseau de colonies connectées pour les juifs israéliens, et en enclaves palestiniennes assiégées et non contiguës.

Les Israéliens juifs n’ont pas le droit d’entrer dans ces bantoustans, comme les blancs n’avaient pas le droit d’entrer dans les townships africains. Mais ils jouissent de la liberté de mouvement dans le reste du territoire palestinien. Coincé dans un embouteillage dans un taxi avec chauffeur palestinien, je voyais des voitures circuler tranquillement à quelques dizaines de mètres de là, sur des routes réservées aux colons juifs. Même L’État d’apartheid sud-africain n’avait pas créé de routes séparées pour les différents groupes raciaux.

Le troisième pilier de l’apartheid israélien, ses lois et ses mécanismes répressifs de « sécurité » ne ressemble guère à celui de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Bien sûr, les exécutions extrajudiciaires (y compris en territoire étranger), la torture, la détention administrative, etc. Sont semblables à ce que nous avons connu. Dans les territoires occupés, la « sécurité » est effectivement utilisée pour justifier les restrictions à la liberté d’opinion, d’expression, de réunion, d’association et de mouvement des Palestiniens. Mais nous n’avons jamais connu, même aux pires jours de l’apartheid, d’hélicoptères de combat et d’avions de combat survolant des zones résidentielles noires, ou de chars patrouillant ces zones, bombardant nos maisons et tirant des obus et des missiles sur nos écoles.

Les trois piliers semblent le plus visibles à Hébron, Al-Khalil, comme l’appellent les Palestiniens. C’est là où un raciste sioniste a massacré des Palestiniens dans un lieu de culte ; où les colons vivent littéralement au-dessus des Palestiniens et déversent des ordures sur leurs têtes ; où les entrées des maisons des gens sont bloquées, ce qui les oblige à trouver d’autres moyens d’entrer et de sortir de leur propriété ; et où la majeure partie de leur cour est occupée par des colons ; où les enfants sont régulièrement battus par des soldats et des colons ; où des rues palestiniennes entières qui étaient autrefois des zones commerciales dynamiques sont fermées et déclarées à usage exclusivement juif.

La question religieuse, un autre point commun

Rien de tout cela ne peut sembler familier aux Sud-Africains qui ont vécu sous l’apartheid. Il y a une différence de nature entre les deux : en Israël, l’apartheid et le colonialisme sont regroupés en un seul paquet.

Certains commentateurs évoquent une autre différence : la religion jouerait un rôle important dans le contexte palestinien, contrairement à celui de l’apartheid sud-africain. C’est une erreur. L’apartheid sud-africain était justifié sur la base de la Bible, tout comme l’apartheid israélien. Mon éducation « indienne », l’éducation « bantoue » de mes amis et l’éducation « blanche » des petits-enfants de Verwoerd. Faisaient toutes partie de ce que l’on appelait « l’éducation nationale chrétienne ». La religion était un instrument d’oppression aussi crucial en Afrique du Sud qu’en Palestine.

Les Sud-Africains se souviennent qu’Israël était l’un des rares pays à ne pas appliquer les sanctions internationales contre Pretoria. Israël a entretenu des relations efficaces dans le domaine militaire, le renseignement, et le développement d’armes nucléaires. Mais si les parallèles entre l’Afrique du Sud de l’apartheid et Israël restent frappants, pour de nombreux Sud-Africains, en particulier les Sud-Africains noirs, les politiques, les lois et les actions d’Israël dont nous sommes témoins vont bien au-delà de l’apartheid dont nous avons souffert en Afrique du Sud.

Ecrit par Naeem Jenah, directeur exécutif de l’Afro-Middle East Centre basé en Afrique du Sud

(1) Tribune libre dans le quotidien britannique The Guardian, 29 avril 2002.

Source : ORIENTXXI

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