Les fondements de l’herméneutique chez Abdessalam Yassine

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Nous commencerons notre exposé par une réflexion tirée de l’œuvre du dramaturge allemand Berthold Brecht : « Une colline apparaît de manière différente si elle est vue par un militaire ou un paysan ». Cette formule imagée énonce un principe désormais bien connu en science : le point de vue du sujet détermine sa vision de l’objet.

Tout dans la démarche scientifique est, en effet, empreint de contingences : du choix de l’objet de recherche à la méthode choisie, en passant par la culture ou la personnalité même du chercheur, son contexte de recherche et la société dans laquelle il vit. Cette réalité de la science est devenue peu à peu une évidence, rompant de ce fait avec cette idée positiviste du savant pur observateur. Bien plus, avec la physique quantique, avec Popper et d’autres philosophes des sciences, les fondements de la science classique ont été sérieusement ébranlés: finie la séparation entre le sujet observant et l’objet observé, fini le cadre protecteur de la théorie et de la méthode dans la procédure de constitution du savoir. Est-ce à dire que la recherche scientifique perd son sens et, avec elle, la recherche de la vérité, puisqu’il ne serait plus possible, nous citons Alan F. Chalmers, de  « légiférer sur le critère  à satisfaire pour juger acceptable ou « scientifique » un domaine du savoir » ? Bien sûr que non. D’autres critères peuvent être convoqués. Alan F. Chalmers, que nous venons de citer, propose, notamment, que l’analyse des savoirs, et donc de leur validité, passe par la critique de leurs buts, la détermination de l’adéquation ou non de leurs méthodes à leurs buts, la confrontation « avec d’autres moyens meilleurs d’atteindre les mêmes buts… »

Cette question de l’adéquation de la méthode à l’objet de recherche et à ses buts, l’imam Abdessalam Yassine la pose de manière extrêmement claire dans son livre La méthode prophétique, dans le chapitre consacré au cinquième affluent de la foi, au sous-affluent intitulé « le référent textuel, la raison (l’intellect) et la volonté » An-naqlu wa-l-‘aqlu wa-l-irâda . On peut, en effet, y lire cette question, relative à l’application du Livre de Dieu et de la Tradition de Son Messager, paix et salut sur lui : « Avec quelle raison et avec quelle volonté sommes-nous prêts à les mettre en pratique ? »

L’imam Abdessalam Yassine, dans ce court mais ô combien important passage de La méthode prophétique, rappelle que pour tout musulman ou organisation musulmane engagés dans le travail islamique d’appel à Dieu, la référence demeure : le Livre de Dieu et la Tradition de Son Prophète. Invariablement, la réponse à la question des sources sera : le Livre de Dieu et la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui. Cependant, dès lors que l’on descend sur le terrain des dures réalités, dans le champ tumultueux et passionnel de la vie politique, économique, sociale, on constate, tout aussi invariablement, un écart entre les principes et orientations énoncés dans ces deux sources et leur mise en pratique. Le Livre de Dieu est le même pour tous, la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui, est bien connue et les livres qui l’ont consignée sont accessibles et, néanmoins, tout se passe comme si nous ne lisions pas correctement, comme si nous ne lisions pas le même Livre. « Une colline apparaît de manière différente si elle est vue par un militaire ou un paysan », disait Bertold Brecht.

En posant la question « Avec quelle raison et avec quelle volonté sommes-nous prêts à les mettre en pratique ? », l’imam Abdessalam Yassine identifie d’emblée l’origine de l’écart entre l’idéal et la réalité, ainsi que, indirectement, la cause des divergences d’interprétation, qui, en elles-mêmes, ne posent pas problème, si tant est que l’application soit en accord avec la source. L’imam Abdessalam Yassine pose donc la question du point de vue, mais en la circonscrivant, dans le même temps, à deux notions fondamentales : la raison et la volonté. La raison relevant du domaine de la connaissance et la volonté du domaine de l’action.

Afin que soit réalisée l’application fidèle du Livre de Dieu et de la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui, l’imam Abdessalam Yassine pose donc une condition préalable : il faut interroger notre conception de la raison et sonder notre volonté, et vérifier si l’une et l’autre sont en conformité avec ces deux sources.

Ceci posé, nous sommes en mesure d’en venir à la question qui est à l’origine de cet exposé. L’œuvre de l’imam Abdessalam Yassine est connue, notamment, pour la méthode prophétique qu’il a énoncée à partir de son examen du Livre de Dieu et de la Tradition prophétique. Or, pour reprendre les propos de l’imam dans le même passage, le savoir, acquis à la lecture du Livre de Dieu et à l’écoute de la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui, restera « ignorant » si la méthode sur laquelle nous nous basons est incomplète, inadaptée.

L’acte de lecture n’est pas neutre. Toute lecture est préalablement fondée sur une méthodologie.

Le savoir précède l’action, on comprendra donc qu’il est extrêmement important de connaître les conditions de constitution de ce savoir. En d’autres termes : quelle méthode de lecture mettons-nous en œuvre ? Cette question, appliquée à la pensée de la méthode prophétique pourrait être formulée comme suit : quelle méthode l’imam Abdessalam Yassine a-t-il suivie pour énoncer les principes de la méthode prophétique ? Quels sont les fondements de son herméneutique du Coran et de sa compréhension de la Tradition prophétique ? 

Si les recherches récentes autour de l’œuvre de l’imam s’accordent toutes à relever la  centralité du Coran dans sa pensée, la cohérence de sa vision, la pertinence de sa compréhension de l’histoire musulmane, l’efficience et la justesse de la méthode prophétique telle qu’il l’a énoncée, peu de choses ont été écrites jusqu’à présent sur les fondements de cette pensée et de cette méthode. Tout au plus dira-t-on : ses sources sont coraniques et prophétiques, et, ce faisant, on ne fera rien d’autre que de dire cette évidence que tout musulman ou toute organisation islamique dit lorsqu’on l’interroge sur ses références : le Livre de Dieu et de Son Prophète, paix et salut sur lui oubliant, du même coup, la question que l’imam a posée : « Avec quelle raison et avec quelle volonté sommes-nous prêts à les mettre en pratique ? ».

Résumons-nous. Pour que la méthode prophétique proposée soit en accord avec le référent (an-naql), il faut que la méthode qui a permis de la dégager du Coran et de la Tradition prophétique soit elle-même en conformité avec ses deux sources. Cette conformité, les études consacrées à l’œuvre de l’Imam l’ont déjà montrée. Mais ce qu’elles ont peu abordé, comme nous l’avons dit plus haut, c’est ce qui fonde sa compréhension, ses clefs de lecture.

C’est cela même qui éclaire la lecture de l’imam, lui donne sa profondeur et la valide, que nous allons tenter de mettre à jour dans la suite de notre exposé.

La première notion, nodale, stratégique, que va déconstruire l’Imam Abdessalam Yassine est la notion de raison. Nous avons vu, avec les précédents orateurs, ce que cette notion recouvre dans l’œuvre de l’Imam, ainsi que le travail de mise en perspective critique qui l’a amené, par sa lecture du Coran et sa compréhension des notions de raison (‘aql), de cœur ou d’intellect (qalb), de méditation (taffakur), à divorcer « d’avec l’impérialisme rationaliste, cette philosophie prétentieuse, pour ne retenir que la rationalité » (La révolution à l’heure de l’islam, p.7), à qui il donne comme objet les « fins dernières » et qu’il qualifie de « raisonnable » dès lors qu’elle « arrive à connaître ses limites et à se l’avouer » (id supra), pouvant alors « écouter le message du cœur et en faire son profit » (id. supra).  « Ce que la langue appelle « raison », dit-il encore dans Le Livre du Bel agir, (tome I, p.304), nous est un outil très précieux et un joyau très cher par lequel se distingue l’Homme de l’animal. Mais ce que le Coran appelle « raison », c’est l’implication de la raison au service du cœur et de ses orientations vers Dieu Très-Haut ».

Ici, l’imam rejoint la distinction que René Guénon fait entre raison et intellect. La raison est, pour cet auteur, individuelle, contingente et, de ce fait, ne peut accéder au donné révélé, à tout ce qui relève de l’universel, à ce qui déborde indéfiniment le manifesté. Il écrit dans La Crise du monde moderne : « Ce que nous entendons par « individualisme », c’est la négation de tout principe supérieur à l’individualité, et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux éléments purement humains ». Seul l’intellect (le cœur), peut accéder à l’universel, au non-manifesté, via une connaissance immédiate, conforme à son objet, et, pour le coup, vraiment objective.

Cette connaissance par le cœur est la véritable connaissance. Son outil de prédilection est la méditation. L’imam Abdessalam Yassine accorde une importance particulière à ce mode de connaissance qu’il distingue de la réflexion. « La méditation se distingue de la réflexion qui est commune aux êtres humains. Cette réflexion est l’activité de la raison  en ce qui concerne l’approche des données de l’univers (la création) sans considérer que ces choses reviennent à Dieu, tandis que la méditation est l’approche des choses et des significations sous un angle dont la référence est Dieu ; en mettant en relief la signification de l’existence de l’Homme, son devenir après la mort, sa condition de créature, sa responsabilité dans la Vie dernière » (Le livre du Bel agir).

Ce que nous devons comprendre de cette distinction opérée par l’imam entre raison et cœur (intellect), dans le cadre du présent exposé, c’est que la voie pour connaître correctement le Coran et la Tradition prophétique ne peut être qu’une voie tracée par le cœur, compris comme organe de l’intellection. La méthode pour accéder à la connaissance du Coran consiste donc en une lecture par le cœur.

Or, cette lecture n’est possible que dans la présence à Dieu. A ce sujet, l’imam écrit : « Dieu Très-Haut nous a parlé des gens doués d’intelligence en ces termes : «  Qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, évoquent Dieu et méditent sur la création des cieux et de la terre ». (Sourate Al Imrân, v191). Ils mentionnent Dieuen premier lieu d’une mention abondante dans tous leurs états, englobant les organes et tout le corps ; ensuite, ils méditent sur «  la création des cieux et de la terre » et pas seulement sur l’univers existant » (Le Livre du Bel Agir). On le  voit, la condition de la méditation, pour qu’elle puisse être définie comme telle, est le rappel de Dieu, dont on sait qu’il a pour effet de purifier le cœur. La condition de la connaissance est donc la purification, qui constitue un des buts de l’éducation spirituelle.

Education, savoir et action

A ce stade une nouvelle question de méthode se pose. Quelle est donc cette méthode à l’origine de cette éducation spirituelle qui, en tant que méthode, permet de dégager, du Coran et de la Tradition, la méthode prophétique ?  Cette méthode de cheminement et d’éducation qui ouvre l’œil du cœur a une source et un canal. La source est Dieu par la voie de Son Prophète, paix et salut sur lui, et le canal est la chaine des cœurs qui ont transmis le secret de cette éducation.

« Qu’il soit clair (…), nous dit l’imam, que prétendre pouvoir se passer des soufis sans avoir été éclairé de leurs lampes lumineuses et limpides, c’est nager dans l’illusion. En effet, les véridiques et les accomplis d’entre eux ont été et resteront les possesseurs des parures du cœur, les pourvoyeurs du bagage prophétique » (Le Livre du Bel agir, Chap. Que ne fonce-t-il sur le sommet ?).

Nous sommes arrivés à un point essentiel. La condition de la connaissance du Livre de Dieu et de la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui, c’est le divorce d’avec l’impérialisme rationaliste et l’assignation à la raison de ses limites et de ses buts, tels que définis par Dieu dans Son Livre. Ce divorce est possible si un nouveau mariage est contracté : un mariage avec le cœur, organe de la connaissance immédiate. Cette connaissance sera effective si le cœur est purifié de tout ce qui l’éloigne de Dieu. Or, cette purification nécessite une méthode qui doit avoir été transmise, non pas de raison individuelle en raison individuelle, fut-elle raisonnable, mais de cœur en cœur, et trouver sa source en Dieu et en Son Messager, paix et salut sur lui.

Voilà la chaine des conditions requises pour que la méthode de lecture du Coran et de la Tradition puisse produire une méthode prophétique conforme aux sources, et donc efficiente.

L’examen de la biographie de l’Imam, la profondeur de son interprétation du Coran, la globalité de sa pensée, à la fois précise et synthétique, l’efficience prouvée de la méthode prophétique telle qu’il l’a énoncée (que l’on songe à la place qu’occupe aujourd’hui au Maroc son école de pensée), tout cela plaide en faveur du fait que l’imam ait rempli les conditions qu’il a lui-même théorisées.

Les fondements de son herméneutique ne sont donc à chercher que dans son lien à Dieu. René Guénon disait dans « Les Etats multiples de l’être » (p.113) : « Il n’y a de connaissance véritable qu’autant qu’elle implique une identification du sujet avec l’objet ». Nous pensons que cette identification, l’imam Abdessalam Yassine l’avait réalisée avec le Livre de Dieu et la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui. C’est ce qui lui a permis de formuler la méthode prophétique de  manière telle que son application sur le terrain de la réalité ne trahisse pas les principes et les orientations du Coran et de la Tradition.

Quant à l’application à proprement parlé, elle sera aussi conditionnée par la qualité des porteurs du projet d’appel à Dieu. L’imam écrit dans « La révolution à l’heure de l’Islam » : «  La double lecture, celle du Coran et du hadith, ne sera suivie d’effet et d’exécution que si une lecture concomitante du livre des réalités du monde est effectuée par une humanité vivant de l’amour de Dieu et animée d’une intention de combat ».

Si nous reprenons l’une des propositions de validation du savoir d’Alan F. Chalmers : adéquation de la méthode à ses buts, nous constatons que cette adéquation est effective dans l’œuvre de l’imam. La compréhension complète du Livre de Dieu et de la Tradition de Son Prophète, paix et salut sur lui, réclame des hommes présents à Dieu. On ne peut que se rappeler, et nous terminerons par là, le propos divin dans lequel Dieu dit à propos de Son serviteur qui s’est acquis des obligations et qui persévère dans le surérogatoire : « …. Quand Je l’aurai aimé, Je deviendrai son ouïe avec laquelle il entend, sa puissance de vision avec laquelle il perçoit le monde, sa main avec laquelle il agit et son pied avec lequel il marche…. »

 


Le texte du présent article est inspiré de la communication qui a été faite sur ce thème lors du Colloque « Raison et Révélation dans l’œuvre de l’Imam Abdessalam Yassine », à Bruxelles le 7 septembre 2013.

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