« Les filles voilées [re]parlent » d’elles (partie 2)

Cet article est tiré d’une fiche de lecture rédigée pour la tenue d’un thé débat sur le livre « les filles voilées parlent » en présence d’un des auteurs Ismahane Chouder. Cette action s’inscrit dans une campagne d’actions pour la lecture initiée par la bibliothèque (islamique) Echanges à Strasbourg.

Le « livre noir » de la loi anti-foulard

« On ne s’est jamais adressé à nous pour savoir pourquoi le foulard était si important pour nous, et pourquoi ça nous faisait si mal de l’enlever. » (Sfane, 17 ans)

Le livre « les filles voilées parlent » libère enfin cette parole. Le « faux débat » de 2003-2004 n’était en fait qu’un tortueux « monologue prohibitionniste », construit par la classe politique et secondé par les média qui prenaient soin d’opérer « une très stricte sélection des locuteurs autorisés à prendre part aux discussions ». Et voici donc le dialogue rétablit en donnant la parole (il était temps) aux jeunes femmes et filles, les principales intéressées françaises qui portent le foulard.  Tant d’images ont été reflétées et fantasmées sans jamais avoir donné la parole à cette réalité.
Il faut dire que les propos violemment délirants qui ont été tenus à l’occasion de ces débats n’avaient aucun égard pour les enjeux concrets de la future loi : la déscolarisation de centaines de jeunes filles.

Bien plus, dans des débats où l’argumentaire « féministe » (« le voile est un symbole d’oppression des femmes ») a été l’un des points les plus utilisés, en raison sans doute de la pauvreté de l’argumentaire « laïc », deux-tiers des invités des plateaux médiatiques ont été… des hommes. Pourtant, bien des féministes, athées ou croyantes, voilées ou pas, auraient pu venir exprimer leur point de vue anti-prohibitionniste et affirmer notamment la nécessité de maintenir ces jeunes filles au sein de l’école publique. Jeunes filles, au sujet desquelles le discours dominant affirmait qu’elles étaient victimes de « mâles » les opprimant, et qu’il fallait dès lors, en toute logique (!), exclure de l’école. Sans doute pour les  émanciper » !


Dans cette optique les témoignages suivants sont donc exclusivement féminins. Ce livre se divise en cinq parties : le témoignage des lycéennes, celui des étudiantes, les récits du milieu professionnel et enfin cette difficulté de jouer pleinement son rôle de citoyen.

Exclusions, dévoilements, humiliations : la rentrée scolaire de 2004

« Je me suis donc mise à enlever mon foulard dès que j’arrivais aux grilles de l’école. Pendant près d’un mois, le proviseur me guettait tous les matins à l’entrée. La première fois, il m’a dit, d’un air narquois : « Vous voyez, ce n’est pas si compliqué ! ». » (Fatima, 20 ans)

A la rentrée 2004, une centaine de jeunes filles refusant d’enlever leur foulard se présentent dans leur établissement scolaire. Une phase de dialogue est légalement prévue. Souvent, cette phase de dialogue est en réalité « une phase d’isolement » (Zahra, 15 ans) : les élèves voilées sont mises en quarantaine dans des salles à part, privées de cours, et soumises aux injonctions au dévoilement. La loi ne visait théoriquement que l’ « ostentation », et il était entendu que les bandanas couvrant les cheveux n’entraient pas dans ce cadre. Pourtant, la plupart des filles exclues après la phase de « dialogue » étaient prêtes à porter le bandana. D’autres, restées scolarisées, ont eu à subir les caprices de proviseurs et d’enseignants décrétant que les bandanas ou bonnets devaient être colorés, laisser dépasser les oreilles ou encore quelques mèches de cheveux, pour « ne pas faire trop musulman ». Cet arbitraire est la conséquence logique d’une loi aussi violente dans son application que floue dans son contenu.

Une centaine de jeunes filles portant le foulard et trois garçons sikhs portant le turban sont finalement exclus : une soixantaine par « démission », et cinquante après un conseil de discipline. Ce bilan officiel ne comptabilise pas toutes les jeunes filles qui ont renoncé à faire leur rentrée (plusieurs centaines selon le collectif Une école pour tou-te-s) – parmi lesquelles se trouvait sans doute la minorité de « voilées sous la contrainte ».

Cette rentrée aura été pour toutes extrêmement mouvementée, ponctuée d’humiliations et de « sorties » difficiles : changements de lycée (vers le privé ou d’autres lycées publics) et déscolarisation (avec inscription aux cours par correspondance ou dans des associations de soutien – ou pas).

Frontières intérieures et haine extériorisée

Pire, nombre de témoignages donnent à voir les interprétations abusives et les comportements zélés illégaux ayant précédé ou fait suite à la loi – comme les interdictions d’accompagnement en sorties scolaires pour des mères voilées. Ou plus généralement les discriminations dans l’emploi subies par les femmes voilées.

« Cette loi du 15 mars a en effet ceci de remarquable qu’elle a dans le même temps fait appel aux principes les plus nobles – les principes de laïcité et d’égalité entre les sexes – et encouragé les pulsions les plus basses ».

Les jeunes filles et jeunes femmes témoignent toutes de la violence qu’elles ont subies, du fait de la loi et du climat qui l’a engendrée. Violence de plein fouet, souvent, par des agressions physiques et verbales – le racisme trouvant dans ce relai gouvernemental et médiatique une couverture pour une expression lâche, libérée, débridée.

La question des lieux de l’exercice de cette violence traverse tous les témoignages. Le lieu de travail, la salle de classe, les couloirs du métro deviennent des microcosmes de la société française, où s’affrontent solidarité et hostilité, aux extrémités d’un gouffre d’indifférence malveillante. Les interactions individuelles dessinent aussi des frontières, ressenties comme telles, notamment entre les différents quartiers de Paris et sa banlieue : les regards sont de moins en moins hostiles ou méfiants à mesure qu’on s’approche des quartiers populaires…

Alors qui se barricade et frappe, de peur et de haine ?

Résistances et citoyenneté

« Et là-dessus est venue s’ajouter une autre dimension au moment de la loi : porter mon foulard est devenu pour moi un acte de résistance. » (Khadija, 21 ans).

« C’était devenu presque un jeu. L’aspect religieux était passé au second plan. Je ne me disais même plus : « C’est un précepte religieux », mais : « je ne me laisserai pas faire ! » » (Mariame, 19 ans).

Ces propos reviennent dans plusieurs témoignages : une fois le débat lancé et les premières attaques subies, le port du voile a pu devenir en lui-même un acte de résistance. En lisant les récits de caprices des administrations, on saisit le courage qu’il a fallu à ces jeunes filles pour leur tenir tête – ce qui n’a souvent fait qu’accroître l’acharnement institutionnel.

Mais cette dimension « combattive » du voile, contextuelle, ne doit pas faire oublier ce que les témoignages mettent largement en avant : la banalité de ces jeunes femmes. Celles d’entre elles qui s’affirment résistantes et sont engagées – un chapitre du livre leur est consacré – le sont au même titre que d’autres, avec le voile mais pas par lui, même si toutes racontent leur difficulté à être « intégrées » par nombre de mouvements politiques et associatifs, en plus de la stigmatisation institutionnelle.

« Cette stigmatisation rend ma place dans la société française problématique, alors qu’a priori, la société française, c’est moi. La France est mon pays, n’en déplaise à certains. Je suis donc totalement légitime pour critiquer ce pays, ou plutôt ses gouvernants et leurs mascarades. Mes parents avaient peut-être un devoir de réserve et d’intégration, moi je n’en ai aucun. Si devoir d’intégration il y a, il s’impose à mes compatriotes racistes et au législateur : c’est à eux d’intégrer mon existence et mes droits ! » (Razeka, 32 ans).        

Dans tous les témoignages du recueil, les filles et femmes voilées évoquent leur trajectoire, le cheminement qui les a amenées à porter le voile, souvent à l’adolescence, parfois plus tardivement. L’environnement familial et social et le cheminement spirituel de chacune sont divers : de famille musulmane ou converties, Arabes, Berbères, Noires africaines et antillaises, Blanches, seules voilées de leur famille ou voilées comme leurs mère et sœurs, en conflit ou en harmonie avec leur famille sur cette question, etc. Dans ces parcours – qui ne sont certes et nécessairement que ceux d’une partie de ces filles voilées, mais une partie conséquente –, pas d’injonctions masculines ni de soumission féminine, mais plutôt ce qu’on pourrait appeler des stratégies identitaires (conscientisées ou non, qui nous animent tous et toutes, et qui bien sûr reflètent les rapports de domination qui structurent la société).

De quoi contrer les « féministes » type Ni putes ni soumises, qui parlèrent abondamment des femmes voilées et à leur place tout en refusant de parler avec elles, et en cautionnant finalement les attaques proprement racistes mais aussi sexistes dont sont victimes des femmes voilées.

« J’ai rencontré d’authentiques féministes : elles ne prenaient pas parti pour la femme soi-disant émancipée contre la femme prétendument enfermée dans son fichu. Au contraire, elles avaient pour principe de défendre la femme en général, donc aussi bien les femmes voilées que les prostituées. » (Inaya, 27ans).   

« Ce n’est pas une histoire de voile ou d’islam, c’est le rapport hommes-femmes qui est un rapport de domination. Même moi, les gens qui se sont permis de m’agresser à cause de mon voile, ce n’est pas simplement de l’islamophobie : c’est parce que je suis une femme qu’ils se sont lâchés comme ça ; ils ne se seraient pas permis la même chose face à un « barbu ». » (Leïla, 26 ans)
Ce livre ne traite pas de  » la question du voile « . Les trois auteurs qui l’ont conduit – dont deux sont des femmes voilées – n’ont pas cherché à mener une enquête sociologique. On pourrait même dire, au contraire : celles qui parlent ici ne sont pas des objets d’étude, mais des sujets – il n’y pas de féminin à ce mot- Elles peuvent être drôles et insolentes, elles peuvent être en colère ou découragées, mais de témoignage en témoignage, au-delà de la diversité des tempéraments, des origines sociales, des contextes familiaux, des itinéraires spirituels et des parcours scolaires et professionnels, ce qui relie toutes ces filles et ces femmes, c’est l’expérience intime et violente de la stigmatisation.

Des filles qui reparlent d’elle

Du combat des musulmanes pour le voile au féminisme islamique (1)

« Conscientes d’être l’objet de cette stigmatisation, ces musulmanes voilées vont surtout après l’adoption en 2004 de la loi interdisant le voile dans les établissements d’enseignement public aussi donner à leur voile un sens de contestation et de remise en question de l’injonction assimilationniste française. » (2)

Cette mobilisation autour de la loi de 2004 a eu un impact déterminant sur les trajectoires de ces femmes, devenant manifestation après manifestation des militantes pour l’affirmation de leur propre identité. Une dynamique qui donnera naissance au collectif Une école pour tou(te)s et au collectif des féministes pour l’égalité.

Cette identité doit se confronter à deux parois parfois rigides, celle d’une société française gérant le fait musulman sur le mode postcolonial  et de l’autre, une communauté musulmane réfractaire à une vision de l’intérieur féministe de l’islam, quand bien même celle-ci s’emploierait à apporter des fondements juridiques. C’est que le féminisme peut rimer dans les oreilles de certains et certaines croyantes à une forme d’impérialisme de la pensée occidentale. Cette réappropriation des outils d’analyse féministes par ces militantes les conduit à affronter un double rejet : celui du mouvement féministe où l’islam serait fondamentalement incompatible avec le combat féministe et celui du cadre religieux intracommunautaire, où le discours religieux du féminisme souffrirait d’une assise théologique.

D’aucunes parmi ces filles voilées ont milité contre une loi liberticide et pour une reconnaissance de leur place dans la société française, mais aussi au sein de la communauté des croyants. Cette lutte s’est exprimée et s’exprime toujours par la conjugaison du discours religieux avec la revendication contemporaine de s’affirmer dans la société. En bref, c’est revoir à la lumière du contexte des sociétés contemporaines une nouvelle compréhension de la littérature musulmane (droit musulman, fiqh, avis religieux). C’est se libérer au nom de l’Islam et par l’Islam.

 

[1]  Pour aller plus loin sur le concept des féminismes islamiques, ALI Zahra, Féminismes islamiques, La Fabrique, 2012, 230 p

[2] ALI Zahra, Analyse: des musulmanes en France — féminisme islamique et nouvelles formes de l’engagement pieux http://religion.info/pdf/2012_09_Ali.pdf

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page