CARNET DE BORD D’UNE PELERINE « Voyage éphémère pour l’éternité » : jour 17

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Culture atypique

(Vendredi 19 Novembre/13 Dhu al Hijja à 02H)

A cause de la fatigue qui s’accumule de plus en plus, jour après jour, j’éprouve beaucoup de difficultés à tenir ce journal à jour…

J’ai pris mon courage à 15 000 mains (c’est dire !!) pour écrire ce matin…

Depuis Jeudi, j’ai vécu extrêmement de choses, à tel point que j’ai l’impression que plus de 24h se sont écoulées…

C’est surtout dû à l’intensité des émotions que j’ai pu ressentir en si peu de temps…

Vendredi, après Douhr, nous avons lapidé pour la dernière fois les trois stèles, marquant ainsi la fin de nos rituels du pèlerinage… Ce fut très émouvant… de réaliser qu’à présent les « dés étaient lancés »…

Tout au long, j’ai eu l’impression de me retrouver en période d’examen, c’est fou ! Mais c’est vraiment cela ! La pression, le stress, la peur de ne pas réussir, d’échouer, l’angoisse du « trou de mémoire », la boule au ventre, l’estomac noué… Bref tout ce joli florilège symptomatique m’a accompagnée tout au long de mes rituels…

Alors, vous imaginez bien, que lorsque je jetais le dernier caillou sur la grande stèle, le soulagement était plus qu’au rendez-vous… Un amas d’émotions des plus diverses me transperçait le cœur…La joie, la peur, et encore et toujours les questionnements… d’autres questionnements maintenant…Une seule et même question qui me taraude à présent : comment préserver mon hadj ?

Lors de la lapidation, comme me l’a fait remarquer Mostafa, c’est assez particulier… On lapide certes un mur en béton mais imaginons une seconde si la loi islamique était appliquée… Nous aurions pu avoir une personne à la place de ce mur… Nous aurions pu lapider une personne qui ait commis l’adultère : cette idée m’effraye !

Je ne pourrais le faire !…Une personne placée au centre et autour une foule qui la lapide à mort… J’en ai des frissons rien que d’imaginer la scène…

Notre Bien-Aîmé Prophète (saw) ne l’a fait qu’une seule fois de son vivant et encore dans des conditions très particulières que je ne développerais pas ici… je risque de digresser à ne plus revenir à mon propos initial…

Après le jet du dernier petit caillou, ce fut l’embrassade, la congratulation enfin le soulagement… les larmes… la pression qui tombe !

Ensuite viennent les interrogations comme après un examen… je m’interroge sur son efficacité, sa réussite : c’est étrange cette sensation !

J’ai ouïe dire que pour savoir si son hadj est accepté, il « suffit » de s’observer à son retour dans l’autre monde… s’il nous a changés… Un hadj agrée ne peut ne pas avoir d’impact sur nous, nos comportements, notre vie quotidienne…

On en sort, bien évidemment, différent, voire transformé de comment on y est entré…

J’ai hâte de voir ces premiers éléments, les premiers résultats de l’examen et en même temps j’ai peur, tellement peur d’avoir échoué… J’ignore si un jour l’occasion va se représenter… Il n’y aura peut-être jamais de session de rattrapage pour moi à cet examen…

Nous avons quitté Mina… C’est triste ! Chaque endroit que je quitte je le regarde avec beaucoup d’insistance, de manière à le graver à jamais dans ma mémoire : Mina, Mouzdalifa, Arafat, Safa, Marwa…

Déjà, toujours et encore cette nostalgie !! Est-ce possible la nostalgie au présent ?! Le comble !

Quelques mots sur la culture saoudienne, je ne pouvais évidemment pas passer outre, en bonne férue de culture que je suis !

Cette culture est atypique, certaines similarités, cependant, avec l’Egypte. Je remercie Dieu (qse), d’ailleurs, de m’avoir permis de visiter ce pays avant de me rendre en Arabie Saoudite.

Les points communs, selon moi, portent sur la « gastronomie »… c’est un grand mot, disons plutôt sur la bouffe voire la malbouffe, vive le riz et le poulet !!

Autres similarités que l’on retrouve un peu près dans tous les pays arabes, pays du Maghreb compris, sont l’insalubrité des rues, le non respect de l’environnement, la conduite, le manque de rigueur, le laxisme… et j’en passe, vous voyez sûrement à quoi je fais allusion !…

La culture saoudienne, mecquoise en tout cas, a pour valeur noyau : l’homme, le mâle, le sexe masculin… Tout tourne autour de lui, son bien-être, son confort, ses voitures (c’est quelque chose ici, de véritables bolides, tout droit sorti des films d’actions hollywoodiens !). Normal, les femmes ne conduisent pas, donc les hommes en profitent et affichent leur virilité par ces engins… Plus machiste comme vision tu meurs !!

La femme est couverte de la tête aux pieds, tout de noir vêtu… mais dans les boutiques, on lui propose des tenues « occidentales », très sexy, glamour et comble du paradoxe ce sont des hommes qui les leurs vendent (plutôt à leur mari, je pense !)… bien sûr, puisque les femmes ne travaillent pas… Elles ne sont que des consommatrices…

D’ailleurs, je me demande comment font les gens pour se marier ici… Comment ils se rencontrent, se voient-ils avant ?… J’aurais aimé faire une étude sur le sujet, sur quelque chose qui pourrait s’intituler « le mariage à la Mecque aujourd’hui, de la rencontre à l’union sacrée..»… Le choix du conjoint… comment la choisit-on ? Sur quels critères ? Et si critère physique, comment fait-on quand cette dernière est complètement couverte et qu’on sait qu’il faut voir pour aimer? « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur » (dixit Paul Eluard)…

Autre chose qui m’a marquée ici est l’absence, voire l’inexistence de garages, de garagistes et de tout ce qui tourne autour…J’ai bien peur du pire : Que font-ils lorsqu’ils rencontrent un problème avec leurs voitures ? La jettent-ils ? En prennent-ils une autre ? C’est une hypothèse bien sûr mais je me dis que dans cet univers de l’abondance, de l’excès, cela n’est pas inenvisageable…

On consomme et on jette, je retrouve cette idée ici et là…

Le paradoxe, d’un côté d’énormes bolides dégageant des odeurs des plus étouffantes et de l’autre des rues pas nettoyées, insalubres, sales… C’est consternant !

Soubhana Allah, Dieu (qse) a mis sur cette Terre sacrée ces personnes avec cette culture, il y a sans aucun doute une sagesse derrière…

On en connaît plus sur un pays, lorsque l’on regarde de plus près comment il traite ses étrangers…Ici, tout étranger pour pouvoir s’installer, ouvrir son commerce, acheter une maison ou autre doit obligatoirement avoir un tuteur saoudien, à qui il verse une part de son gain… Ainsi l’étranger bosse et le tuteur saoudien amasse le pactole !

Avec ce genre de système, toute ascension sociale pour un étranger est quasi-impossible… Vous imaginez ce genre de système en France, c’est la révolution garantie, j’espère. En tout cas moi, je descends dans la rue et je reprends la Bastille !!…

Il est 3 heure du matin, je suis face à la Kaaba, la Majestueuse, ils lui ont changée sa robe… la nouvelle, lui sied à merveille !

J’ai l’impression d’être ethnocentrique, en me relisant, il est vrai que je suis subjective et particulièrement remontée contre les hommes ici… De toute façon, cette description ne se veut pas être une étude sérieuse sur la culture saoudienne mais plutôt mon ressenti d’être humain, de femme lambda…

Je ne me suis jamais sentie aussi « féministe » (pas dans le sens que lui donne les « chiennes de garde » oh que non !) que maintenant…

Tout à l’heure, par exemple, avec Mostafa, nous avons voulu remplir des bidons d’eau de zam-zam… Je ne voyais au départ que des hommes… Puis quand nous sommes rentrés, un gardien m’a demandé d’approcher et me fraya un chemin réservé aux femmes pour qu’elles puissent, elles aussi, remplir leurs bidons…

Ainsi, pour une fois, mon genre me privilégia… Laissant Mostafa au loin, je partis fièrement, je dois avouer, remplir nos bidons de cette eau sacrée. Ce fut un honneur pour moi !!

Des hommes, non loin, me sollicitaient pour que je remplisse également les leurs, leurs évitant ainsi de faire la queue qui était sans fin de leurs côtés…

Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais en mon for intérieur, je me suis dis qu’ils pouvaient tous rêver, je ne céderai pas mon privilège pour une fois que j’en avais un ici ! Donc je n’ai répondu à aucunes de leurs sollicitations! Je me réjouissais, quelque part, de ce spectacle que j’avais sous les yeux!

J’aurais pu les aider, c’est vrai. Mais si je commençais, personne n’aurait eu de la compassion pour moi, les bidons une fois remplis sont extrêmement lourds…

Il faut dire que j’ai projeté sur eux toute la frustration que j’avais emmagasinée depuis mon arrivée sur les hommes, les saoudiens en particulier, alors que personne ne m’avait rien fait personnellement … Mais surtout le statut de la femme objet, muette, absente, inexistante qu’on m’imposait…

A suivre…

 

 

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