Individualisme et refus de la transcendance

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Dans les milieux qui développent une pensée critique envers les dérives de nos sociétés actuelles, l’une des causes souvent invoquée est l’individualisme. L’individualisme serait responsable du manque de solidarité, de compassion, de générosité qui caractériserait nos sociétés modernes, toutes entières tournées vers la satisfaction personnelle. Conjointement à cette dénonciation, on idéalise les sociétés traditionnelles ou les spiritualités qui, elles, avaient, ou auraient, conservé vivant ce sens du partage et de l’autre qui ferait cruellement défaut aujourd’hui. Nous allons, dans cet article, essayer de mettre au clair cette notion d’individualisme afin de voir dans quelle mesure elle peut être effectivement considérée comme l’une des sources aux maux de nos sociétés.

 

L’individualisme résulte de l’idée que la personne humaine est une totalité autonome

L’individualisme est souvent opposé à l’altruisme ou au « sens du collectif ». Etre individualiste, de ce point de vue, c’est « ne penser qu’à soi », ne considérer que son intérêt et son besoin, sans considération pour les autres et pour le bien commun. Or la notion d’individualisme est relativement récente dans l’histoire de la pensée occidentale. Rappelons que cette notion est dérivée d’un concept religieux, désignant le Christ, dont les deux natures, divine et humaine (selon le dogme catholique) étaient qualifiées d’« indivis » : non divisibles. Ce n’est qu’à partir de la Renaissance et de l’affirmation selon laquelle « l’homme est la mesure de l’univers », puis du « Cogito ergo sum » de Descartes que la notion d’individu comme sujet autonome s’impose progressivement à l’Occident. L’ère industrielle, les différentes « révolutions » techniques et le système économique qui a consacré le profit individuel comme finalité première, ont parachevé cette histoire.

L’individualisme, donc, avant de se caractériser par un comportement égocentrique, est la résultante de l’idée moderne que l’individu est une totalité autonome. Cette idée, qui est une croyance, trouve appuie dans l’égo. En effet, l’égo, puisqu’il est soumis aux facultés de sensation, toutes tournées vers les choses, se caractérise, par une dynamique « descendante ». Ces facultés de sensations (l’ouïe, la vue, le goût, le toucher, l’odorat)[1] orientent, en effet, l’être vers la vie matérielle. L’individualisme n’est, donc, rien d’autre que la croyance selon laquelle l’individualité est une réalité indépendante, coupée de toute Transcendance. En d’autres termes, il est tout à fait possible de ne pas adhérer à l’idée de l’autonomie de la personne (ce qui est le cas pour le croyant) et, néanmoins, faire preuve d’un comportement égoïste ; l’individualisme étant une croyance et l’égoïsme, une tendance égotique, une passion.

L’individualisme ne trouve de remède à son erreur que dans la reconduction indéfinie de ce qui est la source de son erreur

L’individualité absolue de la créature est une impossibilité. Nul être ne pourra jamais accéder à l’unité principielle, qui est un attribut de Dieu. Toute création est en effet « rattachée » à son Principe. La césure que prône l’individualisme est donc illusoire. Il est aisé de montrer cette évidence. Les facultés de sensations, dont nous avons parlé plus haut, procèdent, en effet, de la détermination essentielle des choses (toute chose est par définition audibles, visibles, … imaginables ou conceptualisables…), et cette détermination essentielle des choses procède de l’Intellect supérieur, lui-même procédant de Dieu. Ces facultés de sensation sont donc « rattachées » à Dieu et, en même temps, engagées par (et dans) les réalités inférieures. Elles ne sont donc jamais coupées de manière absolue ou même momentanée de leur origine. L’égo qui nie ce rattachement, cette ouverture vers Dieu, opère, de facto, une clôture sur lui-même ; clôture qui caractérise, à proprement parler, l’individualisme. Le mental peut, en effet, subir des influences particulières qui lui voilent ce rattachement, renforçant cette illusion d’une autonomie de l’individualité et générant, alors, cette croyance en l’individualisme.

Or, dans la mesure où cette autonomie de l’individu est illusoire, la personne porteuse de cette croyance (et aujourd’hui c’est tout un système qui véhicule cette croyance) est entraînée dans une dynamique « centrifuge » indéfinie. Le lien avec la Transcendance étant en effet toujours « actif »[2], celui qui croit à son autonomie sait, au plus profond de lui, de manière diffuse, inconsciente, qu’il est dans l’erreur.Son refuge alors est de chercher à renforcer sa croyance en développant un mode de vie qui aura pour fonction de le confirmer dans cette croyance (c’est la racine de toute idéologie). C’est là qu’il faut trouver les raisons d’une science qui aujourd’hui ne s’intéresse plus qu’aux intérêts pratiques et techniques, et cela au nom d’un progrès tout relatif. L’homme moderne utilise, en effet, toute son intelligence, tout son temps, à se convaincre qu’il est indépendant, autonome, tout puissant (il va même jusqu’à vouloir concrétiser le fantasme de la vie éternelle…). Il veut être celui qui maitrise son environnement, crée de nouveaux matériaux qui serviront à des applications censées lui donner toujours plus d’autonomie, transforme le monde sans souci des conséquences afin de le soumettre « à sa pointure ». L’individualisme creuse un abîme sous le pied des hommes…

Qu’a-t-on à gagner, sur le plan pratique, de cette clarification qui amène à distinguer individualisme et égoïsme ?

Tout d’abord, il faut rappeler que ce que les religions appellent les péchés sont avant tout des passions dont la dynamique est dispersive et descendante. En tant que tels, ils sont communs à tous les êtres humains, avec des intensités, des objets et des expressions variables. Il en va de même pour les vertus : altruisme, générosité, courage, sens du beau, de la justice, véracité, patience, pudeur, etc. Les vertus (voir la notion de murua en arabe) comme les passions (hawa) sont des aspects de la nature humaine. Dans un contexte idéologique prônant l’idée que l’individu est un tout clôt sur lui-même, autonome, l’égoïsme sera renforcé au point même d’être transformé en qualité ; les injonctions du type : « sois toi-même », « pense à toi », « vis ta vie », etc. sont de cet ordre. L’égoïsme en contexte individualiste tend à devenir sa propre caricature ; il se radicalise, pourrait-on dire, et se pare des oripeaux d’une pseudo connaissance intérieure. Il ne peut, par ailleurs, qu’être générateur de violence, et d’une violence bien plus grande encore que celle de l’égoïsme en contexte traditionnel, qui est perçu comme péché par l’ensemble de la société ; l’égoïsme en contexte individualiste, étant une idéologie diffuse, devient une norme plus ou moins générale et s’étend donc à toute la société produisant son cortège de violence, de rejets, de privations, de prédations…

Les vertus, quant à elles, dans un tel contexte, sont mises à mal. Elles sont, en effet, l’expression de la tendance ascendante de la personne humaine (expression et voie) ; elles ouvrent donc, par définition, l’être à l’altérité, l’autre, la nature, le divin. En contexte individualiste, les vertus finissent toujours par se figer dans l’ordre du discours, les pétitions de principes. Les vertus finissent en rhétorique, en injonction morale sans autre racine que la subjectivité de ceux qui s’en réclament. C’est le règne de la morale sentimentale, que seuls, bien souvent, ceux qui en ont la possibilité (en termes de pouvoir, politiques, économiques, symboliques) peuvent revendiquer. Les faibles dans un tel contexte, lorsque toute référence à Dieu a été éradiquée, ne peuvent plus que se réclamer d’une morale de la survie que les forts ont beau jeu de critiquer.

Quelle est le remède à l’individualisme ?

Compte-tenu de la définition que nous avons donné de l’individualisme, comme refus de la Transcendance, le remède n’est pas : plus de « sens du collectif », plus de « sens communautaire » ou d’universalité. Les groupes, les communautés, l’humanité, peuvent aussi, au point de vue où nous l’entendons, être affectés par l’individualisme : illusion d’autonomie, clôture sur le groupe, sentiment de toute puissance, de supériorité, de prééminence, déni de la Transcendance …

Le remède à l’individualisme n’est pas non plus, contrairement à un point de vue sentimental : le partage, la générosité, l’abnégation… En effet, nous n’envisageons pas, comme nous l’avons précisé plus haut, l’individualisme d’un point de vue moral ; même s’il va de soi que ces vertus sont louables et doivent être pratiquées. Elles ont, en effet, pour premier mérite, en ce qui nous concerne ici, de mettre l’individu en relation, en lien, et donc d’apporter, par le contact avec l’autre, à la différence de la « consommation » de l’autre (nature, êtres…), un début de réponse à l’angoisse diffuse produite par l’illusion d’autonomie, de liberté et de toute-puissance. La relation à l’autre est, en effet, un chemin possible, sous certaines conditions, pour renouer avec la conscience de Dieu.Le remède à l’individualisme, et par voie de conséquence à la violence civilisationnelle qui en découle, ne peut donc être que le rappel de notre lien à la Transcendance, car ce qui permet de libérer de l’individualisme c’est l’Universel, au sens métaphysique du terme[3].

Pour parvenir à cette libération, un cheminement est nécessaire, qui arrache la personne à la pesanteur du quotidien, des mentalités, des conceptions figées et limitatives.

La première étape de ce chemin, la plus élémentaire, est de reconnaître la finitude de cette vie-ci et l’interrogation sur ce qui lui succède. Cette reconnaissance et ce questionnement est une première ouverture.

Dans son livre ISLAMISER LA MODERNITE, l’imâm Abdessalam Yassine écrit : « Degré élémentaire de l’éveil spirituel, le souci du Devenir après la mort est un pas dans la bonne direction»[4]. Pour cela, il faut regarder sa finitude en face, et non dans le miroir aux alouettes de l’égo versatile et prétentieux : « Homme penché sur ton microscope, dit encore Abdessalam Yassine, tu ne crées rien ! Réveille-toi ! (…) Ton cerveau, ce merveilleux instrument, est-ce toi qui lui as donné consistance et vie, intelligence et imagination ? Un coup sur ton instrument cérébral et te voilà au pays des légumes ! »[5]. Ce qui va renforcer cette étape et lui donner l’ancrage nécessaire c’est, ensuite, l’ouverture à l’autre. Cette ouverture donne, en effet, un aperçu de notre dépendance, de notre insuffisance – mais aussi de notre fonction, car nous sommes aussi utiles les uns aux autres…

La relation est un puissant moyen de connaissance de soi, tout comme l’amour, qui en est le sens profond[6]. L’individualisme, dont une des conséquences est l’isolement intérieur, quand bien même nous nous trouvons parmi des proches, nous coupe, en effet, fondamentalement de l’autre et nous fait, en lieu et place de l’amour, jouer la comédie des relations humaines, en un théâtre pathétique et vain. Il n’est pas anodin que ce soit dans notre société, et cette modernité, qu’existe conjointement individualisme et dissimulation de la mort, escamotage de son sens, de sa fonction. Abdessalam Yassine écrit : « L’homme moderne s’agrippe à l’espoir de prolonger sa vie et de jouir d’une meilleure vie grâce au progrès matériel, d’une meilleure santé et élude soigneusement la question essentielle. Il trompe son angoisse en s’amusant pour oublier et éviter de faire face à l’évidence de sa propre mort. »[7].

Il y a un lien tragique, quasi inéluctable entre individualisme, rejet de la mort, déni de ce qui lui succède et refus de la Transcendance. Ce lien, nous devons le rompre si nous voulons nous libérer de nos clôtures mentales, intellectuelles, psychologiques et spirituelles et réaliser en nous l’humain dans toute sa complétude.



[1] Il faut y adjoindre une sixième faculté de sensation, interne quant à elle : le mental.

[2]L’imâm Abdessalam Yassine écrit dans Islamiser la modernité : « Au fond de la conscience humaine, il y a aussi la tension vers le haut, vers l’esprit. Cette tension peut tomber en syncope, mais elle ne meurt pas. Elle peut être assourdie dès l’enfance et rendue incapable d’entendre l’appel extérieur, ou aveuglée à la lumière du jour par une certaine éducation et une culture incertaine, mais elle ne meurt pas. ».

[3] Nous n’employons pas ici « Universel » au sens courant : général, mondial, commun à tous les hommes, voire cosmique…

[4] A. YASSINE, Islamiser la modernité, P.327

[5] A. YASSINE, Islamiser la modernité, P.171

[6] Il y a un lien de nature entre l’amour de l’autre et la mort. En effet, aimer c’est aussi apprendre à perdre ceux qu’on aime, à les voir disparaître… L’apprentissage de l’amour ne va jamais sans l’apprentissage de la mort.

[7] A. YASSINE, Islamiser la modernité, P.134

 

 

 

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