Confinement, à la recherche du lien perdu

Les événements que nous traversons sont historiques. Le fait que nous nous retrouvions, pour la majorité d’entre nous, confinés, et donc accaparés par des préoccupations immédiates, bien souvent limitées au jour présent et au périmètre de notre maison ou de notre appartement, ne doit pas, néanmoins, nous faire perdre de vue l’ampleur de ce qui se produit sous nos yeux. Un changement de paradigme est-il en cours ? De quoi sera fait l’« après » ? De quoi cette crise est-elle le nom ?

Que nous apprend le confinement ?

Trois milliards d’habitants sur terre sont aujourd’hui confinés et cette mesure prophylactique est appelée, très certainement, à durer. Nos sociétés modernes, qui se croyaient à l’abri de la mort, redécouvrent, subitement, que celle-ci ne fait pas de distinction, qu’un virus  – soit, selon la définition la plus courante : « un agent (…) de nature particulaire et de taille comprise entre 0,01 et 0,3 micromètre » -, est capable d’affaiblir, voire de tuer jeunes et vieux, riches et pauvres, puissants et simples citoyens, sans distinction de race, de religion ou de nationalité, de révéler les failles de tout un système, tant sur le plan économique, que moral et éducatif ; et, enfin, de ramener l’être humain à sa petitesse, sa finitude et sa vulnérabilité, même si, sociologiquement, nous ne sommes pas égaux face à la maladie…  – Différence qui va, d’ailleurs, apparaître progressivement et de manière de plus en plus dramatique, passées les premières semaines de la crise actuelle. Voilà donc l’homme moderne renvoyé à lui-même avec pour seul horizon l’incertitude de l’avenir et seule boussole les nouvelles du Journal télévisé.

Dans toute épreuve, il est important d’identifier ce dont nous sommes privés. Dans cette crise majeure du COVID-19, la question est donc : de quoi sommes-nous fondamentalement privés au travers du confinement ? Les réponses à cette question sont nombreuses. Je voudrais me pencher, dans le cadre de cet article, sur un aspect en particulier. Un chercheur de l’Université de Liège a posté une réflexion qui va servir d’introduction à notre propos. Il regrettait, dans cette publication, l’utilisation de l’expression « social distancing » ou « distanciation sociale » lui préférant « boddy distancing ». Nous le citons : « Sociologiquement, la notion de « social distancing » est particulièrement mal adaptée. Pour faire face à la crise du COVID-19, nous avons surtout besoin de « body distancing » mais plus que jamais de « social bonding ». Autrement dit beaucoup de lien social et beaucoup de distance corporelle »[1].

Nul doute que ce dont nous allons être principalement privés par le confinement est, précisément, ce lien social ou, plus largement, les interactions sociales et interpersonnelles. Mais ce fait incontestable s’accompagne d’un étrange paradoxe. Avec le confinement, nos relations sociales – si l’on se place d’un point de vue physique -, se sont en effet réduites à peau de chagrin, mais sans disparaître pour autant. Elles se sont tout simplement déplacées dans le monde virtuel des réseaux sociaux et des messageries en ligne – du moins pour celles et ceux qui ont accès à internet ou en ont une pratique usuelle, ce qui est loin d’être le cas pour de nombreuses personnes ; leur isolement est dès lors tragique. Le paradoxe réside en ceci que nos interactions sociales, avant la crise du COVID-19 et le confinement qui s’en est suivi, avaient déjà lieu, très souvent, via l’internet. Tout se passe, en fait, comme si le COVID-19 nous mettait face à l’un des inconscients de notre monde hyper-connecté mais incapable de réellement communiquer, et cela depuis déjà de nombreuses années. Et nous voilà donc, pour certains d’entre nous, à regretter, et espérer un retour des interactions sociales[2] qui, en réalité, s’étaient déjà grandement appauvries de par nos propres comportements communicationnels, conséquence d’un système peu soucieux de l’être humain et de ses besoins fondamentaux, alors que, dans le fond, le COVID-19 réalise le fantasme morbide du monde dans lequel nous vivions depuis des décennies. Notre monde est malade du lien ; nous en avons perdu le goût, les usages, le sens et l’éthique.

Nous devons réapprendre à être en relation

Nous avons donc besoin d’un modèle, à la fois éducatif et politique, qui pourrait nous aider à renouer avec la dimension relationnelle de notre être. Ce que le confinement peut nous apprendre, si nous sommes attentifs, c’est que nous avons besoin des autres ; ce qu’il peut nous rappeler avec force c’est que les relations humaines sont essentielles à notre équilibre psychologique et spirituel ; mais ces relations doivent être authentiques, profondes, et s’enraciner dans le temps. Nous ne pouvons continuer à vivre dans un ersatz relationnel, superficiel, futile, intéressé, égocentré, déconnecté de notre prochain, de sa réalité vivante, charnelle, souffrante, mais aussi heureuse et belle. Et la réification internet des interactions relationnelle, ne nous-y trompons pas, n’est que le symptôme d’un mal plus profond ; il n’en est nullement la cause – nous avons les modes de communication qui correspondent à ce que nous sommes. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a déclaré, dans une interview donnée au magazine en ligne « L’Illustré » : « Après l’épidémie, il y aura une explosion de relations »[3]. Paradoxalement, il est difficile de dire s’il faut s’en réjouir ou non. Compte-tenu de ce que nous avons dit plus haut, des questions se posent : quelles relations ? Sous quelles formes et avec quelles intensités ? Entre qui et qui ? Quels nouveaux liens amènera la fin du confinement ? Quels anciens liens seront abandonnés ? Quels nouveaux besoins relationnels vont émerger ? La réponse à toutes ces questions dépend essentiellement de notre vision présente de la nature de l’être humain et de notre perception, comme de notre vécu, de ce qu’est un lien interpersonnel.

Comment recréer du lien ?

Dans l’éducation musulmane, transmise par le Coran et les enseignements prophétiques, le lien se décline de deux manières : il s’exerce à la fois verticalement et horizontalement. Le premier réflexe, en tant que musulman, dans la situation présente, est donc de renforcer, revivifier, le lien vertical, le lien avec Dieu. Ce confinement peut donc être vécu comme une retraite – tout dépend de l’intention. L’expérience des retraites spirituelles, indubitablement, devrait être, pour les croyant.e.s qui ont l’habitude de s’y adonner, extrêmement précieuse, de même que, pour les familles, la vertu de patience devrait, plus que jamais, être sollicitée. Mais, nous l’avons dit, le lien vertical n’est pas le seul, même s’il est l’axe sans lequel rien n’est concevable et qui est à la source de tout. L’être humain est immergé dans le monde, il vit en société, côtoie ses semblables, interagit dans le cadre de conventions, d’habitus, de règles, éprouve des émotions lors de ses interactions, se construit grâce à elles. Nul ne peut donc se priver du lien horizontal avec ses proches, ses condisciples, ses concitoyens de toutes confessions. Dans le Coran, on trouve l’affirmation de cette nécessité, au verset 13 de la Sourate 49 : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez (…) »[4]. De ce point de vue, ce que ce confinement va révéler c’est, notamment, la place que l’autre prend, réellement, dans notre cœur, nos préoccupations, nos aspirations.

Une épreuve nous prive de quelque chose, toujours. Dans cette situation de réclusion forcée, qui me manque ? Ou plutôt, qui ne rentre pas dans mes préoccupations ? A qui il ne me viendrait pas à l’idée de téléphoner, d’écrire, et qui pourtant faisait partie de ma vie, socialement ? La privation, de quelque nature qu’elle soit, ramène toujours l’être à l’essentiel. C’est vrai du jeûne, comme de la retraite spirituelle, qui est privation de « sortie » – certes ces pratiques spirituelles sont volontaires alors que le confinement nous est imposé ; mais libre à nous, comme nous l’avons dit plus haut, de nous approprier cette contrainte. Nous voilà donc privés des autres – hormis notre cercle familial le plus proche, pour ceux qui vivent en famille. Ceci, néanmoins, devrait nous permettre de prendre conscience de nos priorités relationnelles et de reconsidérer, par ailleurs, nos représentations de l’autre, telles que nous les avions construites avant le confinement. A titre individuel et à titre collectif – dans le cadre d’un projet associatif, par exemple -, il est intéressant de se demander : quant aux personnes pour lesquelles je disais porter beaucoup d’attention, lesquelles me manquent vraiment ? Ou, en d’autres termes, mes pensées et mes soucis, dans la situation présente – une fois ma sécurité, et celle de mes proches, assurée -, se tournent-elles vers elles ?

Nous ne pouvons faire l’économie, dans la situation présente, de la question suivante : comment allons-nous mettre à profit, pour l’humanité tout entière, ces heures décisives ? La croyante et le croyant doivent certes, répondre présents à l’appel de Dieu concernant la prière, la lecture du Coran, etc., mais ils se doivent aussi de répondre présents à l’appel de ses sœurs et de ses frères en humanité, à l’appel des personnes en détresse, des familles endeuillées ou inquiètes, du corps médical, de toutes celles et tous ceux qui continuent à travailler pour maintenir notre confort de vie. Certes, les moyens sont limités, certes les conditions du confinement limitent les possibilités d’action, mais cela ne doit pas être un obstacle. Il est extrêmement important de ne pas laisser le confinement prophylactique renforcer encore plus ce confinement culturel dans lequel la communauté musulmane était maintenue avant la crise du COVID-19. Cette crise doit nous inviter, toutes et tous, de tous horizons philosophique ou religieux à travailler à nouer, renouer, entretenir, créer, susciter, valoriser, les liens avec autrui. Il y aura un après, mais cet après ne retiendra que ceux qui auront été présents aux autres durant cette crise. Il ne fait aucun doute que le changement escompté et tant espéré ne se fera pas sans une alliance durable et sincère, fondée sur l’affirmation de la dignité foncière de tous les êtres, et conclue sur la base des liens inaliénables de la fraternité universelle.


[1] H. BOUSETTA, sur Twitter en date du 16 mars 2020.

[2] Dont on oublie bien vite qu’elles étaient, par ailleurs, prédéterminées par les différences sociales et culturelles et, donc, beaucoup moins libres et fluides qu’on pourrait aujourd’hui le penser, par effet de nostalgie.

[3] https://www.illustre.ch/magazine/boris-cyrulnik-apres-lepidemie-y-aura-une-explosion-relations

[4] CORAN, S. 49, V. 13.

Un commentaire

  1. La nomination ici par « distanciation sociale » d’une distanciation qui n’est finalement que corporelle, ne trahit-elle pas quelque part une conception purement matérialiste que certains se font du « lien social » ?

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