L’eau, la vie… le profit (2/2)

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« L’eau est donc bien plus que de l’eau. Et ne pas tenir compte de cette réalité conduit les hommes, quelque soit leur intelligence théorique et pratique, à ne trouver que des solutions éphémères, fruit d’une dialectique sans fin où la réponse à un problème est déjà un nouveau problème. »

L’eau est bien plus que de l’eau

Face à une telle dérive, certains acteurs de la société civile se mobilisent. Cet engagement citoyen est parvenu à faire pression sur les Nations Unies qui, lors de son Assemblée générale de 2010, a reconnu le droit à l’eau, l’incluant dans les Droits sociaux et économiques (donc juridiquement opposables). C’est une référence majeure qui, néanmoins, nécessite encore d’être traduite dans les constitutions et les législations des Etats membres pour devenir un réel instrument de droit. Citons enfin certains mouvements populaires puissants qui se développent, notamment le projet AQUA REPUBLICA de juin 2011 en Italie qui a permis de réunir plus de 27 millions de citoyens qui votèrent l’abrogation des lois de privatisation obligatoire de Berlusconi et l’interdiction des profits.

Ces résistances au tout marchand sont nécessaires et salutaires. Mais il leur manque la compréhension de la profondeur ontologique des choses et des êtres de la Création. L’eau, certes, est un élément naturel, une molécule très spéciale aux propriétés particulières, elle est indispensable à la vie, aux plantes, etc. Mais elle bien plus que cela. Chaque chose, chaque être est ce qu’il est dans l’ordre de la création mais il est aussi plus que cela. Chaque chose, chaque être a, en effet, été voulu par Dieu et occupe une place et un rôle spécifique dans l’univers créé. Comprendre et vivre cela est déterminant. Certains mouvements alter mondialistes, oubliant l’expérience désastreuse de la gestion hydrique sous l’ère communiste, prônent, comme solution à la dérive marchande de l’eau, sa gratuité, d’autres, plus réalistes, la prise en charge de son coût par une fiscalité adaptée, la contribution des utilisateurs et la prise en charge des investissements et des coûts sur une base coopérative et mutualiste[1].

Ces propositions ne prennent pas en compte un aspect central. Une fois réglée la question de son coût, via la gratuité ou l’instauration d’un coût vérité, quel comportement les usagers adopteront-ils ? On l’a vu à travers l’exemple soviétique, la quasi gratuité de l’eau a amené des comportements dispendieux, inconséquents et finalement destructeurs. Il ne s’agit pas de discuter ici le principe de la gratuité de l’eau ou pour le moins la prise en charge de son coût via des mécanismes autres que ceux prônés par le marché. On voit, en effet, ce droit à l’eau affirmé avec force dans la tradition musulmane. Dieu dans le Coran appelle à la bonne gouvernance de l’eau et au partage équitable : « Annonce-leur que l’eau est entre eux divisée, chaque ayant droit se présentant ». Dieu nous dit également qu’Il a donné l’eau à toute ses créatures vivantes : « Et informe-les que l’eau sera en partage entre eux. »[2] Le Prophète a confirmé, à de nombreuses reprises, le décret divin de la communauté de toutes les eaux entre tous les hommes, qu’ils soient musulmans ou non. L’eau, en islam, est un bien que l’homme doit partager avec tout être vivant. Le droit de la soif (Chaffa) est, de ce fait, inaliénable et le Calife Omar Ibn Khattab exigeait le prix du sang pour un ennemi mort de soif. Parmi les hadiths les plus incontestables, on trouve ces propos du Prophète, paix et salut sur lui : « A l’homme qui refuse le surplus de l’eau Dieu dira « Je te refuse ma faveur comme tu as refusé le superflu d’une chose que tu n’avais pas faite toi-même« , « Personne ne peut refuser le superflu de l’eau sans pêcher contre Dieu et contre l’humanité » et « Il y aura récompense pour quiconque abreuvera tout être vivant…« .

On le voit, l’eau en Islam est un bien universel qui ne peut faire l’objet d’aucun commerce. Mais la gratuité, ou un coût faible, de l’eau sans, en complément, une éthique comportementale peut amener à des excès. Il y a de nombreuses traditions prophétiques interdisant le gaspillage de l’eau. L’Imâm Ibn Mâjah rapporte qu’en voyant une personne qui faisait ses ablutions en utilisant trop d’eau, le Prophète, paix et salut sur lui, lui dit : « Pourquoi ce gaspillage ? » L’homme lui répondit : « Peut-il y avoir gaspillage dans les ablutions aussi, Ô Messager de Dieu ? » Le Prophète, paix et salut sur lui, répondit alors : « Oui, même si tu es au bord d’un fleuve. » On voit à travers ce hadith que l’abondance d’un bien ne doit pas amener un comportement dispendieux. Ceci n’est possible que pour deux raisons majeures. La première est liée à la conception de l’économie en Islam. Son fondement, son moteur n’est pas la recherche du profit mais la bonne gestion des biens et des ressources qui sont mis à la disposition de l’homme par Dieu. Ce principe central de l’économie islamique n’exclu pas la notion de bénéfice, mais uniquement dans le but de la redistribution, du partage, jamais dans le but de l’accumulation du capital et de sa thésaurisation. La deuxième raison est de nature éthique et spirituelle.

Toute chose créée, comme nous l’avons dit plus haut, a une profondeur ontologique; elle n’est pas que matière inerte. Elle est une création divine. L’eau, à ce titre occupe une place toute particulière puisque Dieu nous dit : « A partir de l’eau, Nous avons constitué toute chose vivante »[3]. L’eau est donc la source de toute vie. Etant donné ce rôle éminent, cet élément, doué de propriétés purificatrices déterminantes dans l’épanouissement de toute existence, est béni et sacralisé : « Lors Il vous couvre d’une torpeur, sécurité de Lui venue, fait descendre sur vous l’eau du ciel pour vous en purifier, dissiper sur vous la souillure de Satan, ceindre votre coeur, affermir vos pieds »[4]. Rappelons que c’est par l’eau que le musulman se prépare à la prière par le biais des ablutions. Comment comprendre l’usage de l’eau dans ce rituel indispensable pour la validité de la prière sans admettre qu’elle puisse être plus que de l’eau au sens physique. L’eau a, en effet, des vertus purificatrices. On retrouve ce savoir dans de nombreuses traditions spirituelles allant de la purification dans le Gange dans l’hindouisme (où beaucoup de rituels sont exécutés au bord de l’eau tels que les funérailles) jusqu’au baptême dans le christianisme ou l’initiation des prêtres shintoïstes.

Mais l’eau a des propriétés bien plus principielles que ses propriétés purificatrices et vivificatrices dont nous avons parlées plus haut. Elle est, nous rappelle René Guénon[5], « le symbole du principe plastique, l’image de la « passivité universelle « [6]. Idée que l’on retrouve dans le Coran : « C’est Lui qui a créé les cieux et la terre en un laps de six jours tandis que Son Trône surplombait les eaux ».

L’eau est donc bien plus que de l’eau. Et ne pas tenir compte de cette réalité conduit les hommes, quelque soit leur intelligence théorique et pratique, à ne trouver que des solutions éphémères, fruit d’une dialectique sans fin où la réponse à un problème est déjà un nouveau problème. Les solutions techniques, économiques, environnementales, politiques, sont incontournables mais elles doivent être articulées à la connaissance de la profondeur ontologique du créé qui est toujours bien plus que ce que l’on perçoit de lui. Nous avons, certes, besoin pour comprendre le monde d’une vision intégrative, globale mais cette approche globale ne doit pas seulement être horizontale, elle doit être aussi « profonde » ou verticale. Quiconque se contente d’une globalité horizontale, d’une systémique phénoménologique sans tenir compte de la profondeur du réel, de ses différents niveaux ou plans d’existence, est condamné à ne voir le réel qu’avec un œil. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les solutions trouvées à tel ou tel problème ne durent qu’un temps.

 


[1] Cfr. L’initiative, visant la modification de la directive-cadre européenne, lancée par l’IERPE.

[2] Sourate 54, la Lune, verset 28

[3] Les Prophètes, v. 30

[4] Le Butin, v. 11

[5] R.GUENON, L’homme et son devenir selon le Vedanta, Editions traditionnelles, 1925, p.59

[6] Rappelons que pour René Guénon, le symbole n’est pas une figure littéraire, « il n’est pas un déguisement, il ne ment pas, il exprime seulement la vérité aussi adéquatement que le permettentles propres conditions d’existence de son plan de manifestation. Plus encore, il en est lui-même la projection : autrement dit, son être (de réalité seconde et inférieure) et sa fonction (de symbole d’une réalité supérieure) ne font qu’un. » (Jean Borella dans Du symbole selon René Guénon).

 

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