Famille musulmane, force et signification (1/2)

Le contexte particulier du mois de Ramadan, au cours duquel Dieu nous recommande, notamment, de prendre soin de nos proches[2], combiné au contexte culturel et social, voire politique, que nous connaissons aujourd’hui autour de la question familiale, nous oblige à prendre le temps d’une réflexion sur ce qu’est, pour nous musulmans, la famille et comment vivre cet idéal familial au sein d’une société aujourd’hui si divisée à son sujet.

Le respect des liens de parenté, un impératif catégorique

Dieu dit dans la sourate Les femmes (verset 1): « … Et prémunissez-vous envers Dieu, de Qui vous vous réclamez dans vos mutuelles sollicitations, et aussi envers les matrices[3] ! ». Il dit encore : « Ceux qui respectent les liens dont Dieu commande qu’on soit lié…»[4] (Le Tonnerre/V21).

Dans un hadith Qudsi rapporté par Abû Hurayra, et que l’on trouve chez Abû Dâwud et At-Tirmidhî, le Prophète, paix et salut sur lui, dit : «  Dieu créa Sa création et quand Il l’acheva, la consanguinité (ar-Rahîmu : le lien de parenté) se leva… et demanda : Je cherche protection auprès de Toi contre la rupture. Dieu lui dit : Accepteras-tu que Je favorise celui qui te préserve et que Je prive de Mes Faveurs celui qui rompt avec toi ? Elle dit : Oui, ô Seigneur ! Puis Dieu dit : Tu as ce que tu veux ».

Le Prophète, paix et salut sur lui, a dit : « Celui qui croit en Dieu et au Jour Dernier, qu’il maintienne ses liens de parenté » (rapporté par al-Boukhari). D’après Abdoullah ibn ‘Amr Ibn al’As rapporté par al-Boukhari, le Prophète, paix et salut sur lui, a dit : « Celui qui respecte les liens de parenté n’est pas celui qui rend le bien par le bien, mais c’est celui qui continue à respecter ses liens même quand ses proches les rompent ».

A la lecture des versets qui précèdent et des propos rapportés du Prophète, paix et salut sur lui, nous mesurons combien, pour nous musulmans, le respect des proches, de ceux qui nous sont liés par la parenté, revêt une importance immense pour Dieu. L’ordre divin est clair : « Ceux qui respectent les liens dont Dieu commande qu’on soit lié ». Et ne pas respecter ces liens est considéré par l’ensemble des savants comme un grand péché.

Or, il apparaît clairement, pour quiconque se penche en toute objectivité, sur les différentes lois promulguées en France ces dernières années autour de la question familiale que l’objectif visé n’est, ni plus ni moins, que la dissolution des liens de parenté.  On ne peut, dès lors, que se rappeler le hadith qudsi cité plus haut : « Dieu créa Sa création et quand Il l’acheva, la consanguinité (ar-Rahîmu : le lien de parenté) se leva… et demanda : Je cherche protection auprès de Toi contre la rupture… ».

La famille, un patrimoine immatériel universel…

Le lien entre la filiation et la famille, pour nous musulmans, est une évidence. Nul ne songerait à le remettre en question. Le mariage… les enfants… l’importance de la maman… les relations sexuelles licites, c’est-à-dire hétérosexuelles et dans le cadre du mariage… Tout cela, pour nous, va de soi. Or, tout cela, qui pour nous est une évidence, non d’ailleurs pour des raisons strictement juridiques (haram/halal), mais parce que tout cela, pour nous, finalement, est naturel, clair, l’expression même de l’innéité (al-fitra), tout cela est remis en question, mis en doute, ridiculisé, rabaissé… Ce qui, universellement (même si les formes pouvaient varier selon les cultures) a toujours été perçu comme la base même de la famille : à savoir l’hétérosexualité et le lien de parenté, est relativisé, vidé de son sens et de sa force.

Comment, dans un tel contexte, qui a amené une polarisation, extrêmement dommageable pour le vivre-ensemble, du débat, rendre accessible, compréhensible, notre vision de la  vie familiale ? Comment vivre pleinement et sereinement cette vie familiale à laquelle nous tenons tant ? Comment la faire aimer ?

Pour cela, nous devons, tout d’abord, nous rappeler à nous-mêmes ce qu’est la famille en Islam. La connaissance précède l’action. Parfois, en effet, ce qui apparaît comme une évidence est aussi ce qui est le moins connu.

Dans le fond, pourquoi se marie-t-on ? Chacun, certes, a ses réponses. Certaines puisées dans la religion. Dieu ne dit-Il pas ? : « Et il est de Ses signes d’avoir créé de vous pour vous, des épouses, pour que vous habitiez près d’elles. » (Les Byzantins, 21). Et le Prophète, paix et salut sur lui, nous apprend que : « Lorsque l’adorateur de Dieu se marie, il accomplit la moitié de sa foi…», « Mariez-vous, nous demande-t-il, et procréez afin que je puisse être fier de votre grand nombre devant les autres nations le Jour du Jugement…». « Il (le mariage), nous dit encore le Prophète, paix et salut sur lui, permet de rabattre le regard et de préserver sa chasteté. »… D’autres réponses sont plus circonstancielles : pression de la famille, mariage blanc, conformisme social…

Mais dans tous les cas, que savons-nous de l’importance de la famille, au-delà de notre point de vue individuel, qui consiste, pour le musulman, à obéir, en vue de son salut personnel,  à Dieu et à Son Messager ?

La famille et le lien de parenté donnent force et durée à la transmission

La première chose qui frappe quand on lit le Livre de Dieu, en ayant à l’esprit la question familiale c’est la place, dans la vie des Prophètes (la Paix sur eux tous), de leur famille. Les membres proches de la famille des Prophètes ont toujours un rôle de premier plan. Sauf quelques exceptions, ils sont toujours les alliés, les soutiens des Messagers de Dieu, devenant leurs héritiers tant d’un point de vue temporel que spirituel. Dieu dit dans la sourate Les Bestiaux/V86-87 : « … tous (les Prophètes cités plus haut dans la sourate) Nous les privilégiâmes sur les univers  avec certains de leurs ancêtres et de leur descendance et de leurs frères, et Nous les élûmes, et les guidâmes à la voie de rectitude ».

Tout le peuple de Nûh fut anéanti par le déluge, à l’exception de sa famille (sauf son épouse et l’un de ses fils). Même chose pour la famille de Lût (à l’exception de sa femme), qui, parce qu’elle était composée de personnes qui « se sont purifiées » (Les fourmis/V56), fut protégée de la catastrophe qui s’abattit sur le peuple. Moïse, quant à lui, est assisté dans sa mission prophétique par son frère Hârûn : « Et donne-moi un assistant parmi les miens. Hârûn, mon frère, conforte par lui, mon dos. Donne-lui part à ma mission. Afin que sans trêve nous proclamions Ta transcendance,  sans trêve le Rappel de Toi »[5] (Ta-Ha/V29-35).

Nous pourrions dire de même pour le dernier Messager de Dieu, notre maître Mohammad, paix et salut sur lui : la place qu’a occupée sa famille au cours de sa mission terrestre est éminente. Rappelons ces quelques exemples : ses premiers soutiens furent son épouse aimée, Khadija (que Dieu l’agrée) et son cousin ‘Ali qu’il avait accueilli sous son toit pour aider son oncle ; les quatre premiers Califes, Aboubakar As-Sidiq, Omar Ibn al-Khattab, Othmann ibn ‘Affan, ‘Ali Ibn Abou Talib, avaient tous des liens de famille avec le Prophète par le mariage, le premier était le père d’Aïcha, épouse du Prophète, paix et salut sur lui, les trois suivants épousèrent des filles du Prophète , paix et salut sur lui. Ces quatre grands compagnons furent, dès les débuts de l’Islam, des modèles d’engagement, d’abnégation, de courage, d’endurance. Ils  consacrèrent leur vie, leurs biens, leur temps à la diffusion du message. Les épouses du Prophète, paix et salut sur lui, jouèrent, elles aussi, un rôle essentiel dans la transmission de l’Islam. Aïcha, pour ne citer qu’elle, est connue pour sa science du hadith. Mais elle avait aussi reçu du Prophète, paix et salut sur lui, la connaissance de la médecine par les plantes et était fréquemment consultée, après le  retour auprès de  Dieu du Prophète, paix et salut sur lui, sur des questions de calcul d’héritage… Il faudrait encore citer les petits-fils du Prophète, paix et salut sur lui, Hussaïn et Hassan, que le Prophète, paix et salut sur lui, chérissait. La relation qu’il avait avec eux demeure jusqu’à aujourd’hui un modèle d’éducation.

Que peut-on tirer comme enseignements de ces histoires au sujet des Prophètes et de leur famille ? Pour répondre à cette question, il faut nous rappeler quelle est la première mission des Prophètes. Dieu nous dit dans la sourate La Génisse/V213 : « Les hommes ne formaient qu’une seule communauté unique. Alors, Dieu leur envoya les envoyés leur porter la bonne nouvelle et leur donner l’alarme ; avec eux Il faisait descendre l’Ecrit porteur de Vérité, pour décider entre les hommes sur l’objet de leurs différends». « … porter la bonne nouvelle » et « donner l’alarme » aux hommes, voilà quelle est la mission des Envoyés et des Prophètes. Ils rappellent, en effet, aux humains la véritable connaissance, contenue toute entière dans l’affirmation de l’unicité de Dieu, et les mettent en garde au sujet du Jour du Jugement.

Chaque fois que Dieu destine un Envoyé à une communauté donnée, Il agit par miséricorde. S’Il agit ainsi, c’est que cette communauté s’est éloigné des vérités principielles et qu’elle vit, plongée dans l’ignorance, les déviances, la violence (al-jahiliya). C’est donc pour sortir les humains de leurs ténèbres vers Sa lumière qu’Il leur envoie des Prophètes (la Paix sur eux). Le terrain de la mission des Prophètes est donc le monde de l’épreuve, du désordre. Ce n’est pas un monde conscient de son lien avec Dieu. C’est un monde coupé de Dieu, ou du moins, selon les contextes, relativement coupé de Dieu. La tâche, donc, n’est pas simple. Elle réclame des hommes et des femmes d’exception. Certes, si Dieu l’avait voulu, les Prophètes auraient pu porter seuls cette mission. Mais les Prophètes sont, d’une part, des  modèles pour leur communauté et, d’autre part, mortels. Ce double statut d’exemplarité et de mortalité fait que ceux-ci doivent transmettre le message afin que ce dernier franchisse la double barrière du temps et de l’espace. Dieu dit dans la sourate Le Tonnerre/V38 : « Et Nous avons certes envoyé avant toi des messagers, et leur avons donné des épouses et des descendants ». Les soutiens terrestres sont donc nécessaires, à la fois du vivant du Prophète et par-delà sa mort. Et quel plus fort soutien que celui des siens, surtout quand un amour intense et profond unit les cœurs ?

Lorsque l’on étudie dans le détail la vie des Envoyés, et plus particulièrement celle du Prophète Mohammad, paix et salut sur lui, on ne peut que conclure à l’importance de la famille dans l’appel à Dieu, dans la transmission du message. Mais pas n’importe quelle famille : une famille rassemblée autour de celui qui en a la charge, unie par l’amour, orientée vers un même but, la satisfaction de Dieu Très Haut, et fédérant autour d’elle d’autres familles, répondant elles aussi aux mêmes conditions d’unité, d’amour et d’orientation ; l’ensemble formant une communauté humaine dont l’unique souci est Dieu, la transmission de sa connaissance et le salut de l’être humain.

Voilà donc le premier enseignement que nous pouvons tirer : pas de réussite dans l’appel à Dieu sans famille stable, aimante, croyante et disposée au don. Cette famille, unie à d’autres familles, formant ainsi une communauté, est la source du rayonnement de la foi dans le monde.

 


[*] Cet article est inspiré d’une conférence intitulée « Famille musulmane, entre textes et contexte » qui a été donnée au Centre Clémence à Mulhouse, le samedi 20 juillet 2013.

[2] Cette recommandation a pour but de rappeler au musulman l’obligation qui lui est faite tout au long de l’année de donner à ses proches leur dû : « Rends à tes proches ce qui leur est dû » ; Le Voyage nocturne/V26.

[3] Ou : « les liens de parenté ». Traduction de J. Berque.

[4] Traduction J. Berque.

[5] Traduction J. Berque.

Un commentaire

  1. Très bel article, bravo. Ça résume bien l’importance et la place de la famille. Quant à l’enseignement à tirer « pas de réussite dans l’appel à Dieu sans famille stable, aimante, croyante et disposée au don » je suis entièrement d’accord. C’est la base. Ce genre de socle solide où ce qu’on voudra bien édifier trouvera force et solidité. Je reste persuadée que le travail d’appel à Dieu ne pourrait briller sans cette lumière entretenue au sein même de la famille.

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