Famille musulmane, force et signification (2/2)

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1991

Une question nous vient d’emblée à l’esprit. Serait-il possible qu’une des causes de notre décadence, de notre insignifiance actuelle, de cette mauvaise perception que les non-musulmans ont de l’Islam en général soit à chercher dans l’état de nos familles ? Compte-tenu de ce qui a été dit précédemment, cela ne fait aucun doute.

Est-ce, donc, à dire que l’amour n’est pas présent dans nos foyers ? Que nos familles ne sont pas suffisamment orientées vers Dieu ? Très certainement non. L’amour demeure un ciment fort et, pour de nombreuses familles musulmanes le souci de Dieu est bel et bien présent. Alors…?

Une famille est un système complexe fait d’interactions entre ses membres, de même qu’entre eux, pris individuellement et collectivement, et le milieu dans lequel ils agissent. Les sphères de l’affectif, de l’économique, du culturel, du corporel, du spirituel, s’entrecroisent, s’associent, se heurtent parfois… Il faut beaucoup de patience, de sagesse, d’amour, de don de soi, de sens des responsabilités pour que, de ce creuset, rayonne le bonheur et la foi.  « Comme dans toute société humaine non-déréglée, nous dit l’Imam Abdlessalam Yassine[1], la stabilité et le bonheur familiaux sont recherchés dans la société musulmane. La femme est le pilier central de cette stabilité (…), et tel est le rôle de la femme musulmane : celui d’être le pivot du bonheur familial ».

Pour que ce bonheur, condition du rayonnement de la foi, soit assuré, il faut que certains critères soient remplis. Le premier d’entre eux est le bonheur de la femme, mère et épouse  Contrairement à ce que cette société individualiste et consumériste véhicule, la base de ce bonheur n’est pas matérielle (même si la facilité du quotidien y contribue), elle est spirituelle. Or, pour que ce bonheur de la femme, mère et épouse, puisse se réaliser, il faut qu’elle soit, tout d’abord, reconnue pleinement en tant qu’ayant les mêmes droits à la connaissance de Dieu, à l’accomplissement spirituel que l’homme.  Le Coran est, de ce point de vue, parfaitement explicite[2]. Mais cette reconnaissance ne suffit pas. Il faut, deuxième condition, que la femme, épouse et mère, soit aussi reconnue, et respectée, dans sa capacité à agir sur le monde, dans son rôle d’acteur déterminant.

On comprend, dès lors, que nous ne pourrons faire l’économie d’une réflexion sur la place de l’Islam dans le monde, dans nos sociétés, sans faire l’analyse critique de notre histoire et de la (non)place que la femme, mère et épouse, y a occupée. Nous ne pourrons, en effet, amorcer de changement profond sans tirer « la femme musulmane contemporaine, retombée encore plus bas que sa sœur antéislamique, de l’abîme d’injustice et de négligence où elle a été ravalée »[3]. Quel choix, quel modèle se présente, en effet, à elle aujourd’hui ? Elle n’en a que deux : soit elle continue à végéter dans l’ignorance, écrasée par l’injustice masculine, soit elle suit le modèle de libération de la modernité, attrayant mais superficiel, qui lui fait croire que son bonheur réside dans la satisfaction de ses besoins matériels et individuels, et qu’être femme au foyer est humiliant, rabaissant ; au mieux : une activité secondaire, périphérique, facultative.

La force de la famille réside dans l’alliance

Pour bien saisir la place et le rôle de la femme dans la famille et dans la société, il faut rappeler ses spécificités, qui la rendent complémentaire de l’homme. La première spécificité de la femme est la spécificité de sa fonction : elle a une responsabilité de préservation ; et pas uniquement du bien de l’époux en son absence ou des enfants, mais aussi, de manière plus large et universelle, une responsabilité de préservation de l’être humain, de sa respectabilité, de sa dignité , de sa raison (Aql) et de son esprit, afin de le garder ouvert à la lumière divine. Sa deuxième spécificité est une spécificité de nature : la femme a, en effet, une prédisposition à la clémence, à la douceur. Son rôle d’épouse attentionnée, de mère et d’éducatrice, bienveillante et protectrice doit être vu comme un atout pour le cheminement collectif, celui de notre communauté. Cette douceur naturelle, cette clémence qui s’exprime en elle, dès lors qu’elle n’a pas été dénaturée, répond à la fierté de toute femme qui est d’engendrer le genre humain et de perpétuer la race humaine. La troisième spécificité relève des domaines de l’action ; Dieu dit : « Et par ce qui a créé mâle et femelle! Vos efforts sont divergents » (La nuit, 3-4).

Les domaines de l’action ne sont donc pas les mêmes selon que l’on soit une femme ou un homme. Ce qui, d’ailleurs, n’exclue pas la possibilité pour les unes et pour les autres d’élargir leur champ d’action, leur domaine de prédilection, la nécessité, ou la possibilité, se faisant sentir. Nous avons, de ce point de vue, dans la vie des femmes compagnons des exemples de femmes qui combattirent, qui furent des acteurs économiques et théologiques importants…

Garder à l’esprit ces trois spécificités, et le droit pour la femme à s’accomplir spirituellement est essentiel, mais tous les efforts faits par la femme musulmane resteront vains si l’autre moitié du couple ne s’y associe pas. Sa volonté d’émancipation pourrait prendre, alors, la pente de la revendication vindicative, de l’affrontement. A ce stade, il faut rappeler que la clef de la réussite de la famille, sa force et, à terme, de ce qui en constitue le sens : la transmission de l’appel à Dieu, réside dans l’alliance entre le croyant et la croyante. Dieu dit dans le Coran : « Les croyants et les croyantes sont alliés les uns des autres. Ils commandent le convenable, interdisent le blâmable accomplissent la Salât, acquittent la Zakat et obéissent à Dieu et à Son messager. Voilà ceux auxquels Dieu fera miséricorde, car Dieu est Puissant et Sage. » (Le Repentir, 72)  

Nous ne devons, donc, pas nous faire d’illusion, la famille croyante (basée sur l’hétérosexualité et les liens de parenté) étant le vecteur de la transmission des valeurs religieuses et spirituelles, ne peut être, aujourd’hui, compte tenu de l’état du monde et des intentions d’avilissement de l’être humain qui en constituent l’inconscient, que l’objet de toutes les attaques, même si la grande majorité des gens ne les perçoit pas comme telles, y voyant plutôt, souvent par sentimentalisme, des motivations « humaines » et « évoluées » (égalité des droits, etc.).

Compte tenu de ce contexte, il nous faut, urgemment, œuvrer afin que nos familles retrouvent sens et force. Tant qu’elles n’auront pas retrouvé leur équilibre et leur détermination originels, prônés par le Messager de Dieu, avec pour pilier central une épouse et mère respectée, honorée, informée de ses obligations et des affaires de la religion, une femme heureuse et épanouie, participant pleinement à l’effort collectif, alliée à un mari proche des siens et engagé dans le monde, et à un entourage œuvrant pour le bien commun, nos familles resteront fragiles, perméables, malléables, nos enfants grandiront dans le doute, le manque de confiance en eux et envers leurs proches, fragilisant encore plus la génération suivante…

Si nous ne parvenons pas, dans les années futures, à nous rapprocher du modèle prophétique de la vie familiale et communautaire, nous risquons fort de ne pas parvenir à convaincre nos concitoyens du bien-fondé de notre vision du mariage, de la famille, de l’importance des liens de parenté, ni ne pourrons, par conséquent, faire rayonner de manière large et durable le message de Dieu. C’est le sens incontestable de l’invocation contenue dans le verset 74 de la sourate Le Discernement et par lequel nous clôturerons le présent article : « Seigneur, donne-nous, en nos épouses et nos descendants, la joie des yeux, et fais de nous un guide pour les pieux”.

 


[1] Abdessalam Yassine, Islamiser la modernité, Dar al Afak, mars 1998, p.190-191.

[2] Sourate Le Discernement/V63-74, notamment.

[3] Abdessalam Yassine, Islamiser la modernité, Dar al Afak, mars 1998, p.191

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