La spiritualité comme désir de ce qui est (1/3)

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Nous avons vu lors d’un précédent article qu’il était possible de définir la spiritualité comme « le désir de connaître Ce qui est par la connaissance de soi ». Nous voudrions dans le cadre du présent article nous arrêter un instant sur la notion de désir. Nous allons, pour ce faire, procéder en deux temps. Nous rappellerons tout d’abord pourquoi nous avons choisi la notion de « désir de connaissance » et non pas, à titre d’exemple, les notions de volonté, d’intention. Puis, nous appuyant sur les réflexions philosophiques, psychanalytiques, comme sur les enseignements des différentes traditions spirituelles, nous proposerons une conception du désir que nous espérons opérationnelle à la fois pour la compréhension de toute dynamique spirituelle mais aussi, plus largement, pour la compréhension de l’être et de son rapport au monde.

Le désir et la quête

Comme nous l’avions écrit dans notre article « Spiritualité – essai de définition », nous proposons de définir la spiritualité comme le fait de « désirer connaître Ce qui est par la connaissance de soi ». Nous clôturions cet article par les mots suivants : « en finalité, (la spiritualité n’est) que la réponse au désir d’être en accord avec Ce qui est, ou dit encore plus succinctement : la spiritualité est le désir de Ce qui est ».

Nous aurions pu définir la spiritualité comme « la recherche de la connaissance de Ce qui est » (et nous avions proposé dans un premier temps cette formulation), ou bien encore comme « la volonté de connaître Ce qui est », or nous avons finalement opté pour la notion de désir. Nous l’avions fait car il nous semblait que la spiritualité était mue par une double exigence : exigence de vérité et exigence d’amour. Concernant l’amour, il nous était en effet apparu que «  sans sentiment d’être aimé, sans amour pour la réalité sous tous ses aspects (compassion, miséricorde) et sans amour (désir, soif) pour la Réalité ultime, toute prétention à la connaissance est vaine. Seul l’amour permet, sur un mode non absolu, certes, mais néanmoins effectif, un oubli de la distinction sujet connaissant et objet de la connaissance. L’amour donne accès à un mode de connaissance non-dualiste ».

L’amour désigne couramment un sentiment d’affection et d’attachement envers un être ou une chose, qui pousse ceux qui le ressentent à rechercher une proximité avec l’objet aimé. Cette « aspiration[1] » à la proximité de l’objet aimé[2] est le désir. C’est la première raison pour laquelle nous avions opté pour ce terme.

La seconde réside dans le fait que le désir est à la fois une force, une perplexité, une incertitude mais aussi une brûlure. En tant que force, le désir est un moteur. Il pousse à agir, à œuvrer pour atteindre l’objet de l’amour. Il est une perplexité, car le sujet désirant ne sait jamais vraiment pourquoi il désire cet objet plutôt qu’un autre, d’où lui vient tel désir et pourquoi un autre sujet ne l’éprouve pas ; il rentre toujours dans le désir une part qui échappe à la raison. Il est une incertitude, car le sujet désirant ne sait s’il atteindra son but. Il est une brûlure, car l’absence de la proximité avec l’objet aimé est une souffrance. Tous ces aspects propres au désir font que, et ceci fonde la seconde raison de notre choix, le sujet désirant l’est de tout[3] son être. Sujet désirant, il est donc aussi sujet agissant[4]. Désir et méthode fondent le cheminement spirituel, nous l’avions dit par ailleurs.

Voilà les raisons pour lesquelles il nous semble essentiel d’associer désir et quête de vérité, désir et cheminement spirituel. En-deçà de cette notion cardinale, on ne peut, nous semble-t-il, parler pleinement de spiritualité. L’intensité de la tension vers le but, générée par la force du désir, ne peut être réduite à une simple envie.  Avoir envie de connaître Ce qui est ne suffit pas. En termes d’objet, ensuite, c’est la proximité avec l’objet désiré qui doit être recherchée et non, par exemple, sa fonction, comme dans le cas du besoin, dont l’objet procède d’une fonction visée à travers lui – ce qui est recherché à travers une chaise c’est le fait de pouvoir s’assoir[5] et non la chaise en elle-même. Le moteur de la quête doit impliquer l’être entier, ce qui est le cas du désir, qui se situe d’emblée à un niveau essentiel donc global, contrairement, par exemple, à la volonté qui, même si elle peut amener à un engagement de tout l’être, reste prioritairement une disposition mentale ; en d’autres termes, la volonté n’est qu’un aspect du désir.


[1] Le mot « aspiration » provient de la même racine que « spiritualité ».

[2] On pourrait aussi parler de réintégration, de fusion, d’extinction en…, selon la conception que l’on se fait du but ultime.

[3] Nous voulons désigner ici une globalité et pas une intensité, quoique cette dernière fasse partie des conditions de l’engagement spirituel.

[4] Même négativement : ne pas agir par conviction qu’on ne peut atteindre le but, ou ne pas agir par conviction que c’est le désir lui-même qui est agissant, ou par conviction qu’étant désiré (par Dieu) de toute éternité, nous parviendrons nécessairement au but.

[5] Alors que l’objet du désir, quant à lui, est la proximité de l’objet.

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