Qu’est-ce que s’engager pour Dieu ? (1/4)

Nous allons, avant de tenter de répondre à cette question, essayer de définir ce qu’est un engagement, en quoi consiste le fait de s’engager. Si nous avons décidé de procéder de la sorte, et non en nous référant en premier lieu au Coran, c’est parce que nous vivons dans un contexte très globalement coupé de Dieu et très largement peu favorable à l’Islam. Il nous faut donc penser notre action, formuler notre vision, à partir de ce contexte. En France, la notion d’engagement a une histoire. Nous devons en tenir compte au risque sinon de nous retrouver couper de nos contemporains, de nos voisins. Dieu ne dit-il pas dans le Coran (Sourate Ibrahim, verset 4) : « Et Nous n’avons envoyé de Messager qu’avec la langue de son peuple, afin de les éclairer… ».

Quand on parle d’engagement, chacun a une idée plus ou moins précise de ce que ce terme recouvre. Pour un croyant l’engagement est nécessairement engagement pour Dieu. Ce qui d’emblée en fixe le cadre, les buts, la dynamique, la méthodologie… Mais avant d’en arriver à cet engagement, nous voudrions nous arrêter à ce que dit la langue française, donc la culture française de la notion d’engagement.

Le dictionnaire Robert de la langue française nous dit : 1. se lier par une promesse, une convention ; 2. Contracter un engagement dans l’armée ; 3. Entrer, se loger, pénétrer, s’introduire ; 4. Commencer ; 5. S’aventurer, se lancer. L’engagement est quant à lui définit comme, notamment, et c’est le sens qui nous intéresse le plus ici : Acte ou attitude de l’intellectuel, de l’artiste qui, prenant conscience de son appartenance à la société et au monde de son temps, renonce à une position de simple spectateur et met sa pensée ou son art au service d’une cause.

De ces deux définitions, on peut tirer les points suivants :

  1. L’engagement relève à la fois de la sphère morale et de celle de l’action
  2. L’engagement se caractérise par une dynamique de sortie d’un état pour un autre état
  3. L’engagement est à la fois un départ et un effort, il s’inscrit donc dans le temps ; il est un moment et une durée
  4. L’engagement est le fruit d’une conscience éveillée ou, pour le moins, d’une prise de conscience.

C’est par ce dernier aspect que nous allons commencer notre exposé. Tout engagement commence en effet par une prise de conscience. C’est d’ailleurs cette notion de prise de conscience qui est à l’origine d’une des acceptions historiques du terme d’engagement. Traditionnellement, l’histoire littéraire considère que le courant des écrivains dits engagés prend sa source dans la prise de conscience du caractère injuste, non-égalitaire, voire violent de la société. Les guerres accumulées, celle de 14-18, celle d’Espagne, la seconde guerre mondiale, les guerres coloniales, mais aussi le développement du Fascisme et du communisme, les profondes mutations sociales de la France après la Grande Guerre, tout ceci fait qu’il était devenu, pour un nombre grandissant d’intellectuels, impossible de rester neutres. Parmi ces écrivains et intellectuels, certains, jugeant qu’un message social généreux ne suffisait plus, placèrent alors leur œuvre dans la voie d’un engagement politique et d’une remise en cause de la fonction de la littérature. Les voies furent multiples. Ce n’est pas le lieu ici de les rappeler. Disons simplement que « le principe de la littérature engagée est de mettre les textes, au service d’une idéologie politique »(1) et que parallèlement à cette activité certains auteurs vont même aller jusqu’à un engagement dans l’action politique elle-même ou dans la militance.

La notion d’engagement, dans la France d’aujourd’hui reste donc fortement liée à la politique. L’engagement, tel qu’il est perçu, est considéré comme le fruit d’une prise de conscience et il se concrétise, généralement, par une relativisation de la culture écrite et de la pensée au profit de l’action, du travail de terrain. S’engager, de ce point de vue, c’est bien souvent renoncer à une pratique jugée insatisfaisante, inefficace, voire complice, au profit d’une autre pratique, jugée, quant à elle, plus efficiente, plus concrète, plus contestataire… Au fil du temps, c’est surtout cet aspect de l’engagement qui s’est imposé, minimisant la part de prise de conscience. L’engagement est donc, aujourd’hui, globalement perçu comme une pratique plutôt non intellectuelle, non spirituelle (ça va de soi…) demandant un effort dans la durée et qui vise des réalisations concrètes, des acquis tangibles.

On retrouve là les caractéristiques de l’engagement que nous avons identifiées à partir de la définition du dictionnaire Robert :

    1. L’engagement se caractérise par une dynamique de sortie d’un état pour un autre état
    2. L’engagement est à la fois un départ et un effort, il s’inscrit donc dans le temps ; il est un moment et une durée
    3. L’engagement est le fruit d’une conscience éveillée ou, pour le moins, d’une prise de conscience.

A l’exception d’une seule :

  1. L’engagement relève aussi de la sphère morale puisque ce terme revêt le sens de « promesse », « pacte »…

En réalité, cet aspect de l’engagement était présent chez les écrivains engagés de cette période puisque certains devinrent membre de partis politiques. Citons, à titre d’exemple, Louis Aragon, devenu membre du Parti Communiste Français. La prise d’une carte dans un parti à cette époque était une forme de pacte, de promesse de fidélité à une idéologie, un groupe humain, un mouvement…

Il est néanmoins important de faire remarquer que cet aspect de l’engagement, en tant que pacte, que promesse, que fidélité à…. est quasiment absent de la perception actuelle de la notion d’engagement. La part morale de l’engagement s’est dissoute dans sa part d’action. L’aspect moral s’est en quelque sorte volatilisé… Signe des temps… La recherche de l’efficacité prime sur les fondements éthiques, sur les vertus morales. Aujourd’hui, on veut agir mais sans se sentir tenu par un quelconque pacte, un quelconque engagement moral… A tout moment on veut pouvoir être libre de quitter le bateau… Se battre, oui, militer, oui, mais sans fidélité à quiconque, groupe, personne, idéologie, pensée, etc.

Dire tout ceci est d’importance, car cela permet de mesurer l’écart qu’il y a entre l’engagement tel que le comprend et le vit le croyant, cherchant la satisfaction de Dieu, et donc lié à Lui par un pacte, et l’engagement selon son acception la plus commune.

Précisons que ce refus, ou cette méfiance à l’égard de la notion de pacte, cette difficulté à faire acte d’allégeance, à se lier par une promesse a, bien entendu, une histoire… Il est très important de ne pas perdre de vue le caractère contingent, et donc passager, de ce quasi escamotage de la dimension morale de l’engagement. Sans cela nous pourrions être amenés à opposer ces deux compréhensions de l’engagement en les essentialisant. D’un côté, la compréhension musulmane de l’engagement, qui serait plus complète, et de l’autre, la compréhension postmoderne, incomplète. Rien ne serait plus vain et illusoire.

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(1) M.M. FRAGONNARD, Précis d’Histoire de la littérature française, Paris, Didier, 1981.

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