LES MYSTÈRES DU JEÛNE : Pourquoi « Le jeûne M’appartient, c’est Moi qui le récompense » ?

Le jeûne est une pratique cultuelle que l’on retrouve dans l’essentiel des traditions spirituelles. Le fait qu’il soit, à ce point, commun à l’ensemble des voies religieuses – selon des modalités différentes, certes -, indique qu’il est, comparé aux autres actes cultuels, porteur d’une spécificité particulière. Ses vertus éducatives, prophylactiques, diététiques, et gnostiques, ne sont plus à prouver. Mais recèlerait-il d’autres secrets ?

A tout acte une rétribution divine connue, sauf pour le jeûne…

Toute chose appartient à Dieu ; de même que la rétribution des actes. Certaines de ces rétributions, Dieu les a citées : « Quiconque viendra avec une bonne action aura dix fois autant […] »[1] ; « Ceux qui dépensent leurs biens dans le sentier de Dieu ressemblent à un grain d’où naissent sept épis, à cent grains l’épi. Car Dieu multiplie la récompense à qui Il veut et la grâce de Dieu est immense, et Il est Omniscient. »[2]. Une prière à la mosquée de Médine équivaut à mille prières dans une autre mosquée, et une prière à la mosquée Sacrée à La Mecque équivaut à cent mille prières dans une autre mosquée[3]. Celui qui dit : “Il n’y a de divinité digne d’adoration que Dieu, nul associé à Lui ; à Lui la royauté et à Lui la louange, et Il est capable de toute chose”, cent fois au cours d’une journée, a une récompense équivalente à celle de l’affranchissement de dix esclaves, cent bonnes actions sont inscrites à son actif, il lui est effacé cent mauvaises actions. Celui qui dit lorsqu’il se retrouve au matin et lorsqu’il se retrouve au soir : « Gloire à Dieu et qu’Il soit loué » cent fois, verra toutes ses fautes effacées, fussent-elles équivalentes à l’écume de la mer. Celui qui accomplit la prière de l’aube en groupe, puis s’assoit pour évoquer Dieu jusqu’au lever du soleil et prie ensuite deux cycles de prière, cela lui équivaut à la récompense d’un grand et d’un petit pèlerinage. L’imâm Muslim a rapporté que le Prophète (paix et salut sur lui) a dit : « Quiconque prie sur moi une fois, Dieu priera sur lui dix fois en retour » ; l’imâm Tirmidhi, d’après Anas, ajoute : «…., lui inscrira dix œuvres pieuses, lui pardonnera dix péchés et l’élèvera de dix degrés ».

D’autres ahadiths pourraient être encore cités montrant que de nombreux actes cultuels ou d’actions de bienfaisance se sont vu attribuer par Dieu telle ou telle récompense. Mais quant au jeûne, Il s’est réservé à Lui seul la connaissance de sa rétribution ; le Messager de Dieu a, en effet, dit : « Toute bonne action des fils d’Adam sera multipliée : la bonne action en vaut dix et peut être multipliée jusqu’à sept cents. Dieu Très haut dit : « Sauf le jeûne car il est à Moi, et c’est Moi qui en accorde la récompense. L’homme abandonne son désir et sa nourriture pour Moi »[4]. Comment expliquer cette exception ?

L’être plutôt que le faire

Tout d’abord, une telle exception ne peut que traduire la spécificité du jeûne par rapport aux autres actes d’adoration, de bienfaisance et de bonne gouvernance. La principale spécificité du jeûne est, en effet, qu’il est une pratique dépourvue de rituel, d’acte perceptible et quantifiable. Quiconque prie, sa prière est visible par une personne extérieure ; elle repose, en effet, sur un rituel codifié constitué d’actions prédéfinies. Il en va de même pour l’attestation de foi, qui est l’affirmation devant témoin qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mohammad est Son Messager, ainsi que pour le pèlerinage et pour le versement de l’impôt purificateur, az-Zakat. Le jeûne est donc un acte d’adoration dont seul Dieu est témoin ; le fait même de jeûner est par définition impossible à certifier – prendre le déjeuner avant le lever du soleil, as-Sahour, n’est pas la preuve qu’il sera effectivement suivi du jeûne, pas plus que manger au moment de la rupture du jeûne n’est la preuve que celui-ci a bien été respecté. Encore une fois, seul Dieu en est le témoin. Mais Il n’est pas que le témoin de la pratique effective ou non du jeûne, Il est aussi le témoin de l’état d’esprit avec lequel celui-ci est respecté. Dieu sait quel est notre degré de sincérité, Il connaît la qualité de notre engagement intérieur dans la pratique du jeûne ; Il est Celui Qui voit notre intention. Cet attribut de Dieu, qui fait de Lui Al-‘Alim, L’Omniscient, n’est certes pas limité au seul domaine du jeûne, mais il prend une dimension particulière à cette occasion, car il porte sur un acte qui ne peut être attesté, sur un acte qui est, dans une certaine mesure, un non-acte.

Le jeûne, en tant qu’acte d’adoration a ceci de paradoxal, en effet, qu’il n’est pas une action à proprement parler, mais une privation d’actions : manger, boire et jouir sexuellement. C’est, en quelque sorte, un acte en creux. Il invite donc la personne à un effacement, à une abolition du « faire » au profit de l’«être» ; le jeûne, en effet, redessine les contours de ce qu’est « être » : ce que je suis est bien plus que ce que je fais ; il nous rappelle la source de nos actions : ce que je fais est le fruit de ce que je suis ; il nous ouvre à nous-mêmes et nous tend un miroir. On comprend, dès lors, que sa rétribution ne peut être quantifiée selon un comput accessible aux jeûneurs et que Dieu S’en soit réservé à Lui Seul la connaissance.  

La solitude du jeûneur sous le regard de Dieu

Mais cette spécificité du jeûne n’est pas la seule. L’Islam, on le sait, est une Voie privilégiant une spiritualité partagée, pratiquée en commun. Lorsque Dieu parle au croyant, Il l’englobe dans la communauté globale des croyants : « Ô vous les croyants… », Il ne s’adresse jamais à l’individu isolé. Le Prophète (paix et salut sur lui) a dit, d’après Ibn Omar : « La prière en groupe dépasse la prière de la personne seule de vingt-sept degrés »[5]. L’attestation de foi, quant à elle, se fait devant témoin, et le versement de l’impôt purificateur est acté par les personnes qui ont la responsabilité de sa collecte et de sa gestion ; s’agissant du pèlerinage, certes il n’existe pas de propos prophétique recommandant de s’en acquitter de préférence en compagnie d’autres pèlerins – comme le propos ci-dessus invite à la prière en commun -, mais la dimension collective de ce pilier de l’Islam est indubitable ; nous ferons remarquer, par ailleurs, qu’il peut être effectué au profit d’un tierce personne : un défunt ou un parent impotent. Seul le jeûne, depuis lever du jour jusqu’à son coucher, et ce durant tout le mois du Ramadan, peut être pratiqué seul sans qu’il en soit pour cela diminué quant à ses fruits ou qu’il perde en possibilité d’ouverture intérieure. Ceci est lié à sa spécificité d’« invisibilité », si on se situe d’un point de vue extérieur. C’est, en effet, cette caractéristique du jeûne, en tant que pratique, qui permet à la personne ce retour sur elle-même et, par voie de conséquence, la concentration sur Dieu.

Le jeûne, enfin, en tant que privation de nourriture, de boisson et de jouissance, ne se partage pas, tout simplement parce que la privation est, comme nous l’avons dit plus haut, un non-acte – nous parlons bien, ici, du jeûne seul, et non des autres moments du mois de Ramadan tels que, notamment, les repas de rupture, qu’il est recommandé de prendre avec ses proches, les prières de tarawihs à la mosquée, la célébration de l’Aïd… Le jeûne plonge donc la personne dans une forme de solitude intérieure, dans un recentrement. On se rappellera, à ce sujet, d’ailleurs, que lors des dix dernières nuits de Ramadan, le Messager de Dieu avait coutume de se faire dresser une tente au sein même de la mosquée dans laquelle il s’isolait. Cette solitude n’est, évidemment, pas absolue ; elle est en réalité l’occasion d’un renforcement du lien avec Dieu ; le jeûne permettant, en effet, de retisser et renouer, dans le secret du cœur, le lien intime avec notre Seigneur, et cela, précisément, du fait qu’il n’est pas un acte cultuel « visible » ; on pourrait dire, en quelques mots, que le jeûneur est seul avec son jeûne et Dieu, comme témoins[6].

A chaque jeûneur, un jeûne

Enfin, comme tous les actes d’adoration, la pratique du jeûne diffère selon le degré spirituel de la personne, tout en conservant une base commune – les conditions de validité du jeûne. L’imâm Ghazali a défini, en effet, trois types de jeûne : celui du commun, celui de l’élite, celui de l’élite de l’élite. Ces trois catégories épousent la dynamique spirituelle ascendante du cheminement en Islam qui passe par : l’islam (la simple acceptation des cinq piliers de l’Islam, ici compris en tant que Voie prise dans sa globalité), l’imane (la foi, définie comme l’intériorisation des valeurs et des principes de la Voie, leur mise en œuvre, ainsi que  l’ouverture aux lumières de Dieu et de Son Messager) et l’ihssane (l’excellence spirituelle et comportementale liée à la proximité et la connaissance de Dieu). Le jeûne du commun correspond au niveau de l’islam, celui de l’élite (les croyants) à celui de l’imane et celui de l’élite de l’élite à celui de l’ihssane. Ce que nous avons dit précédemment de la spécificité cultuelle du jeûne, son caractère à la fois « invérifiable » et individuel, doit être, donc, articulé à cette nomenclature spirituelle. Ce qui rend encore plus subtile et secrète la connaissance d’une juste rétribution, que Seul Dieu est en mesure d’apprécier. Celle-ci sera dépendante du respect des conditions à la fois extérieures et intérieures du jeûne. Et ces conditions se déclinent différemment selon les trois catégories énoncées par l’imâm Ghazali. « Combien de jeûneurs, déclara un jour le Messager de Dieu (paix et salut sur lui), ne retirent de leur jeûne que faim et soif »[7] .

Un dépôt dont seul Dieu est témoin de la préservation

Au-delà des raisons que nous avons invoquées plus haut pour tenter d’expliquer pourquoi le jeûne est à Dieu, il en est une qui éclaire, de manière limpide, le secret du jeûne. Cette raison repose sur un propos prophétique : « Le jeûne est un dépôt de confiance. Que chacun de vous préserve son dépôt de confiance »[8]. La préservation de ce dépôt est à charge du serviteur et celle-ci sera garantie par le respect des conditions extérieures – ce qui relève de la jurisprudence des actes d’adoration -, et par celui des conditions intérieures – ce qui relève de l’éducation spirituelle. Quant à ces dernières, le Messager de Dieu (paix et salut sur lui) a dit : « Cinq comportements font rompre le jeûne : le mensonge, la calomnie, les propos malveillants, le serment fallacieux et le regard de convoitise »[9]. Les mauvaises pensées, les actes malveillants sont, en effet, chaque fois, de par leur nature, des atteintes à ce dépôt très précieux qu’est le jeûne, et qui en est le secret. C’est la principale raison pour laquelle le Messager de Dieu (paix et salut sur lui) recommandait, à qui était insulté ou importuné, de répondre : « … Je jeûne, je jeûne… ». Par ces mots, en effet, le jeûneur se prémunit contre toute atteinte au dépôt divin que pourrait entraîner une réaction émotive ou défensive de sa part.

Le jeûne, pratique cultuelle individuelle et « invisible », recèle donc un dépôt divin. Ce dépôt divin est un trésor indicible. Est-il la récompense elle-même du jeûne, si incommensurable que Seul Dieu peut en appréhender l’ampleur, Lui Qui est Le Tout Généreux ? Recèle-t-il une porte cachée, exactement dimensionnée à chacun, et ouvrant sur la connaissance de Dieu, Sa Proximité et Sa Satisfaction ? Ce dépôt est tout cela, et bien plus encore. Ce dépôt recèle, en effet, la récompense elle-même, en vertu du propos divin : « En vérité, le jeûneur a renoncé à son désir, à sa nourriture et à sa boisson à cause de Moi, car le jeûne est à Moi et Moi Je rétribue par lui »[10]. Ce dépôt recèle aussi une porte en vertu des propos prophétiques : « Chaque chose a une porte et la porte de l’adoration est le jeûne »[11] et : « Quand le mois de Ramadan commence, les portes du Jardin paradisiaque s’ouvrent (…) »[12], ainsi que d’autres propos allant dans le même sens. Et le jeûne est bien plus encore, car il élève le jeûneur au-delà de sa condition humaine, comme le suggère le Messager de Dieu (paix et salut sur lui) : « Dieu Puissant et Majestueux a dit : « Portez le regard, ô Mes anges, sur Mon serviteur qui a renoncé à son désir, à son plaisir, à sa nourriture et à sa boisson à cause de Moi »[13], permettant au serviteur de Dieu de côtoyer les anges, comme le laisse entendre, pour le jeune musulman, garçon ou fille, le propos du Messager de Dieu(paix et salut sur lui) suivant : « En vérité, Dieu – Exalté soit-Il – vante auprès de Ses anges l’adorateur adolescent et lui dit : « Ô jeune homme ! Toi qui as renoncé à tes désirs à cause de Moi et qui Me consacres ta jeunesse, tu es auprès de Moi comme certains de Mes anges »[14]. Mais la générosité divine ne s’arrête pas là et la préservation de ce dépôt se voit rétribuée sans compter. Le Messager de Dieu devait dire en effet : « Le jeûne est la moitié de la constance »[15] et Dieu de déclarer : « En vérité, les Constants recevront leur salaire sans compter »[16]. Voilà le grand secret du jeûne : la vacuité, qu’ouvre, par la privation, le jeûneur en lui, est, dans le même temps, comblée de bienfaits divins, ici-bas et pour la Vie dernière. Nul doute, dès lors, que plus cette vacuité sera grande, plus elle laissera de place à Sa présence rayonnante, et plus elle permettra, enfin, l’expression de Son Infinie Générosité, au point que tout décompte sera aboli ; il ne subsistera alors que l’amour de Dieu.


[1] CORAN, Sourate LES BESTIAUX, verset 160.

[2] CORAN, Sourate LA GENISSE, verset 261.

[3] Rapporté par Tabarânî.

[4] Rapporté par Mouslim.

[5] Rapporté par Boukhari et Mouslim.

[6] Le jeûne aussi est témoin, puisque dans la Vie dernière il témoignera en faveur ou en défaveur de la personne.

[7] Rapporté par Ibn Majah.

[8] Cité par Ghazali.

[9] Relaté par Anas et cité par l’imâm Ghazali.

[10] Rapporté par Boukhari.

[11] Rapporté par Boukhari.

[12] Rapporté par Boukhari.

[13] Rapporté par Boukhari.

[14] Rapporté par Boukhari.

[15] Rapporté par Boukhari et Ibn Majah.

[16] CORAN, Sourate LES GROUPES, verset 13.

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