Surmonter le post-Ramadan-Blues

Voici un article qui pourrait paraître curieux et qui fera pourtant écho avec le vécu d’un certain nombre de personnes. Ce titre fait volontairement penser au baby-blues: vous savez, ce moment de “coup de mou” que peut ressentir une femme qui vient d’accoucher. A quoi cela ressemble, pourrait légitimement se demander un homme qui n’a jamais vécu et ne vivra jamais cette expérience ?

Réponse des professionnels de la santé : “On appelle baby-blues l’épisode de déprime qui touche près de 60% des femmes qui accouchent. Il survient en général au 3ème jour des couches, soit 3 jours après l’accouchement. Il s’agit d’un « orage » hormonal, émotionnel et existentiel. Le baby-blues est lié à la conjonction de plusieurs phénomènes : fatigue, chute des progestatifs – hormones de la grossesse- bouleversement psychologique….[1]

Pourquoi après un Ramadan vécu très profondément un état de blues pourrait envahir la musulmane ou le musulman après son départ ? Durant tout le mois de Ramadan les faveurs divines, le partage de la joie des gens du Paradis, le parfum de l’amour de Dieu se sont rendus facilement accessibles. C’est une miséricorde de Dieu pour les membres de la communauté du Prophète Mohammed (paix et salut sur lui) ! Et dès son départ, les adieux sont difficiles. Même si ce mois a accouché d’un nouvel être humain, plein de bonnes résolutions, déterminé à changer ses habitudes, le cap verrouillé et bien en vue, ce sentiment peut d’autant plus facilement s’installer.

Dans le cas du baby-blues il disparaît, habituellement, au bout de quelques jours :

“Le baby-blues ne dure que quelques jours. Il disparaît sans intervention et ne nécessite pas de traitement. L’évolution favorable rapide est favorisée par l’attitude des proches et des soignants qui rassurent et maternent la jeune maman. Au-delà de 10 jours de baby-blues, il s’agit plutôt d’une dépression post-natale précoce.”[2]

Il me semble donc primordial d’agir rapidement sur ce sentiment afin de ne pas le laisser s’installer durablement et se transformer en un état permanent.

Comment se manifeste-t-il ?

Cet état se caractérise par des symptômes :

– Le fait de retarder ses prières et de les laisser passer sans raison,

– S’éloigner du Coran et de sa lecture,

– La difficulté à invoquer Dieu (dou’a),

– L’absence de l’évocation de Dieu (dhikr),

– S’écarter de la bonne compagnie fraternelle et s’absenter de leurs rencontres.[3]

Si nous vivons un ou plusieurs de ces symptômes juste après le Ramadan, alors puisse Dieu donner à cet article l’occasion de nous sortir de cet état et l’accompagner d’un vent de miséricorde et de volonté.

Je ne vais pas m’attarder sur les causes possibles de cet état. Celles et ceux qui ont déjà vécu des événements très forts comprennent que le lendemain, la chute d’émotion peut être très difficile à vivre. Les personnes attachées à ce bas monde connaissent ce sentiment, on parle des lendemains de fête souvent accompagnés d’une humeur fracassante, un sentiment de spleen et parfois de maux de tête, de nausées et/ou de vomissement quand la soirée était bien arrosée.

Après le Ramadan, ce festin de Dieu d’un autre genre, cette fête des coeurs, peut donc naturellement donner des symptômes de blues à celle ou celui qui passe brutalement à un jour sans fête. C’est aussi le cas de celui qui quitte un pays ensoleillé pour revenir dans un pays de grisaille. De journées ensoleillées à un ciel gris, de paysages paradisiaques au béton des centres-villes, de la chaleur des températures et du parfum des plages à l’odeur des pots d’échappement…

Le retour à la réalité est vécu difficilement !

A cette équation il ne faut pas oublier notre éternel ennemi, Satan, qui oeuvre sans cesse, dans l’ombre, pour saper les motivations, parfois en nous poussant à faire plus, à oeuvrer au-delà de nos capacités pour mieux nous décourager.

Mais comme j’ai dit, je n’accorderai pas beaucoup de temps aux causes de cet état. Je vais plutôt orienter cet article sur la raison profonde de ces changements dans la vie de l’homme.

Mon coeur s’est arrêté longuement sur un verset afin d’en puiser le maximum d’énergie face à cette lourdeur que nous pouvons ressentir après le Ramadan. C’est ce verset qui m’a donné envie de partager avec vous cet article afin d’en décupler son effet. Effectivement, quand on partage un bien, Dieu démultiplie ses bénédictions et ses fruits dans la Vie dernière.

Ce verset est très court mais il est extraordinaire !

Il ne suffirait pas d’une vie pour le méditer !

وَٱصْطَنَعْتُكَ لِنَفْسِى

“Et Je t’ai choisi pour Moi-même”[4]

On se contentera de ces quelques mots de français en guise de pâle traduction en attendant quelques explications qu’une plongée dans la langue arabe nous permettra de mettre en lumière.     

Mais avant de décortiquer les sens du verbe utilisé, remettons ce verset dans son propre contexte coranique en visitant le verset le précédant :

إِذْ تَمْشِىٓ أُخْتُكَ فَتَقُولُ هَلْ أَدُلُّكُمْ عَلَىٰ مَن يَكْفُلُهُۥ ۖ فَرَجَعْنَٰكَ إِلَىٰٓ أُمِّكَ كَىْ تَقَرَّ عَيْنُهَا وَلَا تَحْزَنَ ۚ وَقَتَلْتَ نَفْسًۭا فَنَجَّيْنَٰكَ مِنَ ٱلْغَمِّ وَفَتَنَّٰكَ فُتُونًۭا ۚ فَلَبِثْتَ سِنِينَ فِىٓ أَهْلِ مَدْيَنَ ثُمَّ جِئْتَ عَلَىٰ قَدَرٍۢ يَٰمُوسَىٰ

Et voilà que ta sœur (te suivait en) marchant et disait : « Puis-je vous indiquer quelqu’un qui se chargera de lui ? » Ainsi, Nous te rapportâmes à ta mère afin que son œil se réjouisse et qu’elle ne s’afflige plus. Tu tuas ensuite un individu; Nous te sauvâmes des craintes qui t’oppressaient; et Nous t’imposâmes plusieurs épreuves. Puis tu demeuras des années durant chez les habitants de Madyan. Ensuite tu es venu, Ô Musa (Moïse), conformément à un décret.[5]

Ce verset présente d’une manière très concise et claire le parcours d’un homme (Moussa, paix sur lui) en soulignant de façon merveilleuse les moments essentiels de sa vie, ou qui ont eu une influence capitale sur la personnalité de l’homme aujourd’hui (le moment de sa rencontre avec son Créateur). Dans cette présentation concise, chaque lettre compte pour comprendre… Dieu a fait traverser à Moussa des événements auxquels ce prophète (paix sur lui) prit part, il les a vécus et a agi de son propre chef, mais Dieu rappelle la présence permanente de Sa main invisible qui a aussi agi, de concert, dans ces événements et Qui les a voulus…

Dans ce verset, chacune et chacun d’entre nous peut se retrouver. Les épreuves auxquelles cet ami de Dieu, cet élu (paix sur lui), n’a pas échappé, ont donc joué un rôle essentiel. Les sentiments de peur, d’abandon, les épreuves, la faim et la soif, tout a contribué à forger la créature qui plaît à Dieu. Si nous restions dans les même délices et les mêmes facilités de Ramadan tout au long de l’année alors nous n’aboutirions pas à cette créature qui plaît à Dieu…

Revenons donc au verset clé de cet article :

وَٱصْطَنَعْتُكَ لِنَفْسِى

“Et Je t’ai choisi pour Moi-même”.

Le verbe est sous la forme : إفتعل (Ifta’ala)

Cette forme exprime :

a) Le moyen – le procès se réalise dans l’intérêt de l’agent ou par rapport à lui, part personnelle que prend l’agent au fait exprimé,

b) Sens réfléchi moyen de la première forme,

c) Quelquefois, sens purement passif, le sujet ne semble pas avoir de part dans l’action,

d) Réciprocité (semblable quelquefois à un des sens de la 6ème forme).[6]                                    

Nous avons donc besoin de revenir sur la première forme (la racine) de ce verbe pour en tirer toutes ses lumières et surmonter la difficulté d’une traduction française qui fige un sens insuffisant pour saisir les subtilités de la langue arabe choisie par Dieu pour exprimer Son message à Ses créatures :

صنع (Sa Na ‘A) : Confectionner, fabriquer, façonner, ouvrager, travailler, produire, exécuter, faire quelque chose, traiter, créer, opérer, oeuvrer, manufacturer, dresser un cheval, construire.[7]

Maurice Gloton, que Dieu lui accorde Sa miséricorde, a mis à disposition des francophones une oeuvre extraordinaire, qu’il aura mis 10 ans à écrire. C’est un trésor pour la bibliographie francophone. Il a repris tous les sens des racines du Coran, qu’il a cherchés dans les versets, les hadiths et dans la poésie arabe. Il n’a laissé aucun effort pour être le plus exhaustif possible. Puisse Dieu l’accueillir dans Son Paradis el Firdaous parmi Ses prophètes et Ses élus. Amine.

On retrouve donc dans le verbe qui nous intéresse اصطنع la réciprocité, le rôle de l’Un et de l’autre, la volonté de Celui qui va façonner la personnalité de cet homme.

Il ne va pas seulement choisir parmi des personnes qui auraient évolué en dehors de Sa volonté (ce qui n’est jamais le cas) comme une personne choisirait un instrument parmi plusieurs pour un usage particulier, mais Il va prendre part, Il va le façonner Lui-Même. D’ailleurs, صنع, ne signifie-t-il pas fabriquer à partir d’une matière première? un peu comme une usine qui fait partie du secteur économique secondaire (transformation de matières premières). On part, ici, du substrat humain (lui-même créé par Dieu) mais qui, une fois sur terre, a besoin de transformations (“Foncer vers le sommet”[8]) pour devenir…

Or, quelques versets plus haut, Dieu nous oriente vers cette compréhension :

أَنِ ٱقْذِفِيهِ فِى ٱلتَّابُوتِ فَٱقْذِفِيهِ فِى ٱلْيَمِّ فَلْيُلْقِهِ ٱلْيَمُّ بِٱلسَّاحِلِ يَأْخُذْهُ عَدُوٌّۭ لِّى وَعَدُوٌّۭ لَّهُۥ ۚ وَأَلْقَيْتُ عَلَيْكَ مَحَبَّةًۭ مِّنِّى وَلِتُصْنَعَ عَلَىٰ عَيْنِىٓ

Mets-le dans le coffret, puis jette celui-ci dans les flots pour qu’ensuite le fleuve le lance sur la rive; un ennemi à Moi et à lui le prendra. » Et J’ai répandu sur toi une affection de Ma part, afin que tu sois élevé sous Mon œil.[9]

La traduction choisie fait en fait référence au verbe  صنع sous sa première forme dont on a vu les différentes traductions plus haut.

Mais devenir quoi en fait ? Quelle est la finalité de toutes ces épreuves qui façonnent et transforment l’homme, parfois en profondeur, qui peut passer par des événements traumatiques ? Vers quelle transformation tous ces processus de la vie sont-ils censés amener l’homme ?

Dans ce verset aussi court que merveilleux, dans ce verset aussi court que direct, sans tortuosité dans le chemin, dans la finalité, la réponse est cinglante et magistrale ! Le verset ne tourne pas autour du pot :

La finalité de tous ces processus de transformations sur cette terre à travers les différents événements de la vie c’est d’être pour Dieu, alors, comment est-ce possible de traduire un mot divin, choisi pour exprimer cette belle finalité ?

La mission et la finalité du Prophète Moussa (paix sur lui) ne se limitait donc pas à rappeler à Pharaon son état de créature ! Mais ça restera un moyen pour cette finalité grandiose d’être à Dieu ! Être cette créature qui plaît à Dieu, qui Le satisfait. Et l’aide et le soutien de Dieu, pour cela, sont capitaux ! “C’est Toi que nous adorons et c’est de Toi que nous implorons le secours !”[10]

Donc, ramer à contre-courant de ses états d’âme, de son sentiment de lourdeur, pour participer à ce façonnement qui plaît à Dieu et nous permettra de nous introduire dans un état permanent de présence à Lui, présent à Son regard satisfait, doit rester notre seule et ultime motivation pour traverser sans encombres les différentes épreuves dressées sur notre chemin.


[1]https://www.passeportsante.net/fr/grossesse/Fiche.aspx?doc=baby-blues-definition#:~:text=Il%20survient%20en%20g%C3%A9n%C3%A9ral%20au,%2D%20bouleversement%20psychologique….

[2]Ibis

[3]Traduction des propos du professeur Regragui où il parle des signes du stand bye spirituel.

[4]Sourate Ta Ha, verset 41

[5]Sourate Ta Ha, verset 40 :

[6]Gloton Maurice, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique. P.115

[7]Ibis, p.506

[8]   “iqtiham El aqaba”, une notion qu’on retrouve dans la sourate El Balad, dans laquelle Dieu appelle l’Homme à foncer vers les sommets.

[9]Sourate Ta Ha, verset 39.

[10]Sourate 1, verset 4

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