Voyage au cœur du Coran : Le terme ‘A-LI-MA

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Ce terme ‘A Li Ma signifie : marquer, distinguer par une marque, un signe, fixer, fendre, ou encore : discerner, signifier, établir un lien entre différents signes, savoir, connaître, être savant, savoir distinguer une chose d’une autre, être instruit, informé, avoir conscience de, surpasser quelqu’un en science.[1]

Après avoir parcouru les sens généraux auxquels cette racine[2] renvoie, il est intéressant de les confronter à certains dérivés de la même racine. Le dérivé suivant ne diffère que par une voyelle, la fatha[3] « A » au lieu de la kisra[4] « I »

‘A La Moun : signe, marque distinctive (qui sépare deux ou plusieurs choses), tout repère (que l’on distingue de loin), indice, montagne, étendard, drapeau, borne, signe qui indique les limites, jalons, bannière, bordures, balafre.[5]

‘Â La Mî Na[6] : Tous les signes (de Dieu) qui permettent de discerner les créatures entres elles, univers, mondes, domaines, sphères, ensemble des choses créées, état dans lequel on se trouve, les êtres (de l’univers), les humains, les gens, règnes, domaines – pluriel sain qui s’applique en principe aux êtres humains ou aux choses ou réalités personnifiées.[7]

Cette présentation est l’occasion de vous présenter l’ampleur du travail réalisé par Maurice Gloton (que Dieu lui accorde Sa miséricorde). « La démarche de M. Gloton a sa propre cohérence, qui est celle d’un déchiffrement « par l’intérieur » des termes du Texte sacré […] Point n’est besoin d’être Soufi pour saisir combien la rencontre avec le divin n’a pas lieu par sa parole, mais dans sa parole même. »[8] Traduire les mots du Coran c’est expliquer, interpréter, sonder les différents sens possibles d’un terme et faire le choix d’en figer un seul. Inutile de dire que le lecteur francophone ne comprenant pas l’arabe est considérablement lié au traducteur et à sa compréhension. Il n’existe pas une traduction idéale. Le travail abattu par un exégète coranique est considérable et demande des compétences intellectuelles et spirituelles énormes. Il ne suffit pas de connaître l’Islam mais il faut avoir aussi une parfaite maîtrise de la grammaire arabe, des poèmes anté-islamiques qui furent le lieu d’élaboration de ces termes et de leurs sens. La grammaire s’est élaborée et adaptée au texte coranique. Comme Dieu, Lui-même, S’est appuyé sur une langue humaine, il est inconcevable de ne pas s’appuyer sur les anciens textes qui éclairent notre compréhension du Coran. Il ne suffit donc pas de connaître les causes[9] de la révélation d’un verset pour en maîtriser son contenu. Maurice Gloton (paix à son âme) décédé à l’âge de 90 ans a légué à la communauté musulmane francophone une œuvre considérable. Puisse Dieu lui accorder la meilleure récompense.

Avant d’aborder, comme à notre habitude, l’environnement intellectuel contemporain du Coran, je profite de cette racine pour mettre en exergue une notion des sciences du Coran qui a donné beaucoup de fil à retordre à nos prédécesseurs et qui crée beaucoup de confusion dans les esprits des musulmans. Il s’agit de la descente du Coran en sept variantes.[10]

Déjà, à l’époque du Prophète (paix sur lui), ce cas avait beaucoup perturbé Omar Ibn El Khattab (que Dieu l’agrée) qui rapporte ce qui suit : « Un jour, lors du vivant du Prophète, j’entendis Hishâm ibn Hakîm réciter la sourate al-Furqân. Alors que j’écoutais attentivement sa récitation, je m’aperçus qu’il la faisait avec certaines lettres autres que celles que le Prophète m’avait enseignées. J’étais sur le point de l’interpeller pendant sa prière même, mais je me retins et attendis qu’il la termine. Je le pris alors par son vêtement et lui dis : Qui donc t’a enseigné ainsi la sourate que je t’ai entendu réciter ? C’est le Prophète, me répondit-il. Tu dis faux, lui répliquai-je, car il me l’a enseignée avec des lettres différentes que certaines de celles que tu viens de réciter.

Je l’emmenai alors auprès du Prophète et exposai à celui-ci le problème : J’ai entendu cet homme réciter la sourate al-Furqân et y réciter certaines lettres autres que celles que tu m’as enseignées. »

« Lâche-le  » me dit le Prophète. Puis, se tournant vers Hishâm, il lui dit : « Récite, Hishâm. »

Hishâm récita alors la sourate de la même manière qu’il l’avait fait auparavant. Le Prophète dit alors : « Ainsi cette sourate est-elle descendue ! » Puis il me dit : « Récite, toi, Umar. » Je le fis alors selon la façon que lui-même m’avait enseignée. Il dit également : « Ainsi cette sourate est-elle descendue ! » Puis il dit : « Ce Coran a été descendu avec sept harf. Récitez donc celle qui est facile pour vous »[11]

Avant d’essayer d’apporter une explication la plus simplifiée possible compte tenu de la complexité de ce sujet, je souhaite clarifier la raison de ce développement au sein de cet article. Ce qui m’a permis de saisir lors de mes cours en sciences du Coran la nuance entre les différents « harf »[12] c’est ce terme ‘A Li Ma. Rappelez-vous que la première écriture du Coran était primitive et qu’elle permettait diverses lectures. L’écrit était insuffisant pour verrouiller une lecture valide du Coran. Le canal oral avec sa chaîne authentique était et reste incontournable. Ce sont ces canaux oraux qui ont permis la transmission de ces sept « harf ».

L’imam As-Suyûtî[13] (puisse Dieu lui accorder Son infinie Miséricorde) est le savant référent qui a compilé et enrichi le recueil des sciences du Coran telles qu’on les connaît aujourd’hui. Il a cité six opinions principales concernant les sept Harf :

1)      Ce sont les 7 lectures du Coran, mais il en existe bien plus selon les critères de sélection des lectures !

2)      Ce sont les 7 dialectes arabes à l’époque de la Révélation, il en existe en fait beaucoup plus.

3)      Ce sont 7 synonymes équivalents d’un seul mot reconnus chez certaines tribus, cela aurait pour conséquence que Outhman Ibn ‘Affan puisse Dieu l’agréer aurait abrogé 6 synonymes en faveur d’un seul lors de sa grande compilation ce qui est inenvisageable !

4)      Ce sont 7 modes de discours (ordre, interdictions, …), cela signifierait que dans le même verset on aurait un ordre et une interdiction en même temps, or ce n’est pas le cas.

5)      Le chiffre 7 exprime un grand nombre (il y aurait donc un très grand nombre de variantes et non 7, mais dans un hadith le Prophète (paix sur lui) a demandé qu’on lui ajoute des variantes jusqu’à ce qu’il arrive au nombre de 7[14], il s’agit donc d’un chiffre bien déterminé).

Cette dernière opinion est celle qui est la plus probable :

6)      Il s’agit de 7 manières de lire qui comportent des variations au niveau des mots mais restent concordantes au niveau du sens. Ces variations ne sont pas détectables et ne travestissent pas le codex de Uthman (que Dieu l’agrée), seul un maître d’une manière orale peut faire ces distinction (arjoulakoum → arjoulikoum). Cette hypothèse semble être la meilleure à retenir car respectant les conditions dans lesquelles ces 7 « Harf » nous sont parvenus. Une homogénéité de l’écrit et une différenciation dans l’oral.[15]

Ces sept manières de lire ont toutes été révélées par Dieu. Le terme que nous étudions ensemble dans cet article en fournit un bel exemple dans sourate Roum :

« … parmi Ses signes, la création des cieux et de la terre et la différence de vos langues et de vos sortes- en quoi réside des signes pour ceux qui savent. »[16]

L’auteur de la traduction précise judicieusement en note du mot « savent » qu’il s’agit de la lecture de Hafç. Les autres lectures disent « pour les univers ». En phonétique cela donne Lil ‘Âlimîne en Hafç et Lil ‘Âlamîne dans les autres lectures. Dans ce cas il s’agit d’un simple changement de voyelle qui apporte une richesse supplémentaire au sens des Paroles de Dieu, et qui s’appuie sur deux dérivés d’une même racine. Si dans cette première partie j’ai pu mettre en exergue certaines subtilités auxquelles le terme arabe en lui-même, mais aussi à travers ses dérivés, permet d’accéder je remercie Dieu pour cela. On comprend mieux pourquoi certaines personnes consacrent leur vie à l’étude du Coran. C’est un océan de savoir que nous sommes loin de pouvoir épuiser. Toutefois, si la raison nous permet de le méditer c’est le cœur qui a la place royale pour l’accueillir et s’en nourrir. Dans la seconde partie nous rentrerons plus en profondeur dans le terme ‘A Li Ma et ses dérivés.

 


[1]GLOTON Maurice (que Dieu lui accorde Sa Miséricorde), Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, édition Al Bouraq, sept 2002, Beyrouth Liban. P560

[2]Cette racine apparaît, avec tous ses dérivés, 855 fois dans le Noble Coran.

[3]Il s’agit d’un nom dans ce cas

[4]Il s’agit d’un verbe quand le Lam porte une kisra, de la forme Fa ‘I La

[5]Id, P560

[6]Notez que lorsque je mets un ^ sur une voyelle, il s’agit d’une prolongation de cette voyelle. En arabe il existe uniquement trois voyelles, le soukoun étant l’absence de voyelle, le tanwin est marqué par le dédoublement de la voyelle et des voyelles longues.

[7]Id, P560

[8]GLOTON Maurice (que Dieu lui accorde Sa Miséricorde), Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, édition Al Bouraq, sept 2002, Beyrouth Liban. P13, Avant-Propos de Pierre Lory, Directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris

[9]D’ailleurs de nombreux versets sont descendus sans aucune cause précise. Ils participaient à l’éducation des croyants sans répondre à une circonstance particulière.

[10]Le Prophète (paix sur lui) a dit : « Ce Coran a été descendu avec sept harf. Récitez donc celle qui est facile pour vous » (Rapporté par al-Bukhârî, n°4706). Le sahih Boukhari est le recueil le plus authentique après le Coran

[11] Rapporté par al-Bukhârî, n° 4706

[12]Nous aurons l’occasion d’expliquer ce terme dans cette première partie.

[13]L’Imâm As-Suyûtî naquit le 1er Rajab 849 A.H. (octobre 1445) au Caire. Il s’appelle `Abd Ar-Rahmân Ibn Abî Bakr Ibn Mohammad Al-Khudayrî Al-Asyûtî. Il descend d’une famille connue pour sa science et sa piété. Son père étaient parmi les savants pieux et distingués si bien que les savants et les nobles lui confiaient l’éducation de leurs enfants.

[14]« عن أبي بن كعب، أن النبي صلى الله عليه وسلم كان عند أضاة بني غفار، قال: فأتاه جبريل عليه السلام، فقال: إن الله يأمرك أن تقرأ أمتك القرآن على حرف، فقال: « أسأل الله معافاته ومغفرته، وإن أمتي لا تطيق ذلك. » ثم أتاه الثانية، فقال: « إن الله يأمرك أن تقرأ أمتك القرآن على حرفين. » فقال: « أسأل الله معافاته ومغفرته، وإن أمتي لا تطيق ذلك. » ثم جاءه الثالثة، فقال: إن الله يأمرك أن تقرأ أمتك القرآن على ثلاثة أحرف، فقال: « أسأل الله معافاته ومغفرته، وإن أمتي لا تطيق ذلك. » ثم جاءه الرابعة، فقال: إن الله يأمرك أن تقرأ أمتك القرآن على سبعة أحرف، فأيما حرف قرءوا عليه فقد أصابوا » : rapporté par Muslim, n° 821 (hadith complet en arabe pour ceux qui désirent aller plus loin)

[15]Si j’ai accordé un tel développement à cette partie c’est que cette méconnaissance de la manière dont le Coran est descendu en plusieurs fois représente un talon d’Achille pour les orientalistes qui n’ont pas hésité à s’emparer de ces sujets mal maîtrisés par les musulmans pour faire toute sorte d’attaque quant à l’authenticité du Coran qui nous a été transmis. Je dois cette compréhension à ce passage difficile des sciences du Coran à mon très cher professeur de l’IESI Younes El Alaoui (puisse Dieu lui accorder la meilleure récompense), un homme à la fois très spirituel et un océan de savoir. IESI : Institut Européen des Sciences Islamiques.

[16]BERQUE Jacques, Le Coran, Essai de traduction, Albin Michel, Oct 2002, Sourate 30, Rome, verset 22, p433

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