L’extrême droite en Europe : des visages multiples pour des risques communs

Du 23 au 26 mai 2019, les citoyens européens sont invités à se rendre aux urnes afin d’élire les députés qui les représenteront au Parlement européen. L’hémicycle, qui a connu une poussée des partis d’extrême droite en 2014 est, de nouveau, confronté au risque populiste. Une tendance européenne qui croît depuis des décennies et qui inquiète, notamment en France.

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« Est-ce qu’on veut encore construire ensemble l’Europe, même différemment et en améliorant les choses, ou est-ce qu’on veut la déconstruire ou la détruire et revenir au nationalisme ? » A deux semaines des élections européennes prévues le 26 mai en France, Emmanuel Macron a affirmé, jeudi 9 mai depuis la Roumanie, être « prêt à tout » pour empêcher la liste du Rassemblement national (RN) d’arriver en tête du scrutin. Un engagement à la hauteur de l’inquiétude que nourrit, sur le sujet, la majorité présidentielle dont la liste se dispute la tête avec celle de l’extrême droite dans les sondages.

Cette préoccupation est partagée par de nombreux experts. Si les partis traditionnels ont parfois tendance à négliger un tel scrutin et ses enjeux, les partis d’extrême droite misent, depuis longtemps, sur un succès leur permettant de paralyser les institutions européennes.

Une dynamique multiforme qui gagne du terrain

La montée de l’extrême droite européenne, appelée également droite radicale, est un phénomène qui s’inscrit dans une dynamique enclenchée depuis des décennies et qui est multiforme. Ce qui est appelé l’extrême droite est « un champ politique, avec une foule de courants », expliquait Nicolas Lebourg, historien spécialiste des radicalités, au Figaro. « Les extrêmes droites véhiculent une conception organiciste de la communauté (que celle-ci repose sur l’ethnie, la race ou la nationalité) qu’elles affirment vouloir reconstituer de manière homogène. Elles cultivent l’utopie d’une « société fermée » propre à assurer la renaissance communautaire. Elles récusent le système politique en vigueur, dans ses institutions et dans ses valeurs. La société leur paraît en décadence et estiment que l’État aggrave la situation: elles s’investissent en conséquence d’une mission perçue comme salvatrice. »

Plusieurs dates marquent la construction et le succès que ces mouvements connaîtront. Les attentats du 11 septembre 2001 font basculer le monde dans une ère d’inquiétude sécuritaire, en particulier à l’égard du monde arabo-musulman. La crise économique de 2008 fait croître les insatisfactions et le déclassement des populations. Enfin, la crise migratoire, qui s’est traduit par l’arrivée de plus d’un million de réfugiés en Europe, en 2015, parachève un discours extrémiste soupçonnant, voire accusant les migrants et immigrés de « coloniser » l’Europe et d’en modifier la nature profonde.

Un discours héritier de théories raciales et racistes, rendu « moins brutal et donc acceptable », nous explique le spécialiste de l’extrême droite, Stéphane François. En effet, en Europe, des mouvements auparavant marginalisés ont conquis électeurs et partisans en modifiant leur discours sur la forme. C’est ce qui sera appelé la « dédiabolisation » dans le cas du Front national (FN) de Marine Le Pen. Avec l’idée avancée du « différencialisme », qui met en garde contre le multiculturalisme et les métissages de toutes sortes, ces mouvements gagnent du terrain.

Des mouvements de plus en plus forts

En France, l’extrême droite a connu son premier grand succès par l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour du scrutin présidentiel, en 2002. Cette victoire, renouvelée par la présence au second tour de Marine Le Pen en 2017, atteste d’une entrée définitive du FN, désormais Rassemblement national (RN), comme force politique majeure en France. Au point de faire dire à François Hollande, fin mars, au Parisien que « l’extrême droite arrivera au pouvoir en France un jour ».

Second partenaire majeur de la France en Europe, l’Allemagne, longtemps préservée de l’extrême droite en raison de son histoire, a désormais un parti d’extrême droite puissant : l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), créé en 2013, a remporté 7 % des suffrages aux élections européennes de 2014 et plus de 12 % des voix aux élections législatives allemandes de 2017. Parti d’opposition majeur à Angela Merkel, il développe les thèmes traditionnels de sa famille politique : le rejet de l’islam et de l’immigration.

Ces idées sont partagées par l’UKIP au Royaume-Uni et d’autres partis gagnant du terrain en Norvège, au Danemark ou encore en Suisse. Mais c’est en Italie et en Autriche que les partis d’extrême droite sont les plus puissants. En Italie, deux mouvements se distinguent : le Mouvement 5 étoiles, parti populiste qui rencontre des succès aux législatives et aux européennes depuis 2013, et qui a même remporté la mairies de Rome en 2016 ; La Ligue, clairement positionnée à l’extrême droite, et qui est parvenu à placer son chef comme ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini. Son parti est crédité de 30 % des intentions de vote pour le scrutin de 26 mai.

En Autriche, le FPÖ, parti clairement xénophobe, occupe une place de choix au sein du gouvernement, avec des ministres à des postes régaliens.

Seuls le Portugal et l’Irlande ne sont, pour le moment, pas touchés par le phénomène. Des formations radicales existent mais elles ne semblent pas avoir remporté d’adhésion populaire. L’Espagne, qui a longtemps figuré parmi les pays où l’extrême droite était quasi inexistante, a fait une entrée remarquée au Parlement à l’issue des élections législatives du 28 avril. Le parti Vox, inconnu jusqu’à ces derniers mois, a remporté 10,2 % des voix, soit 24 sièges à la chambre des députés. Une première depuis la mort de Franco en 1975.

Une inspiration commune

Eurosceptiques ou europhobes, populistes, nationalistes ou encore xénophobes, l’extrême droite européenne est multiple mais s’appuie sur un socle commun : une position qualifiée d’« antisystème », la promotion d’un État fort voire autoritaire ou encore la mise en avant d’une « préférence nationale ». Ainsi, ces mouvements se rejoignent sur la question migratoire et sur le rejet de l’islam : « L’immigration est vue comme une immigration-colonisation », précise Stéphane François.

Fort de ce constat, Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, ambitionne de rassembler toutes les extrêmes-droites européennes au sein d’une alliance. « Le mouvement », appellation donnée à cette initiative, vise à mener au pouvoir les eurosceptiques, lors des élections européennes de 2019. Il n’est pas parvenu, pour l’heure, à obtenir une adhésion de tous les mouvements d’extrême droite d’Europe.

Des solutions qui peinent à émerger

Que faire face à une tentation extrémiste devenue tendance politique ? Pour Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération, une « politique claire » quant au traitement de l’immigration est nécessaire. « Il n’existe qu’une seule politique moralement et politiquement acceptable : la régulation humaine de l’immigration », écrit-il, ce qui offrirait une réelle réponse sur les possibilités d’intégration des nouveaux venus.

De son côté, La France Insoumise, parti de Jean-Luc Mélenchon, a lancé la création, au sein de l’Assemblée Nationale, en décembre 2018, d’une commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite. Elle vise à dresser « un état des lieux sur l’ampleur du caractère délictuel et criminel des pratiques des groupuscules d’extrême droite ».

Face à des groupes de plus en plus puissants sur Internet, les défis en matière d’éducation à la tolérance sont difficiles à relever. « On est dans un terreau où l’éducation ne marche plus tant que ça », déplore Stéphane François. Un « racisme latent » et de longue date ne présageant pas, à court terme, un déclin des mouvements d’extrême droite en Europe. A l’heure des européennes, ils sont particulièrement aidés par le fort désintérêt des électeurs pour le scrutin, qui laisse présager une abstention aussi massive que redoutée.

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