À Lille, le lycée musulman Averroès menacé par une campagne islamophobe

Sous contrat avec l’État depuis 2008, le lycée lillois privé musulman Averroès a plaidé devant le tribunal administratif de Lille le 24 janvier 2024 pour obtenir la suspension de l’annulation du contrat entre l’État et le lycée. Une situation ubuesque pour l’établissement, accusé de communautarisme et de promouvoir des valeurs contraires à la République. Et pourtant le tribunal administratif a confirmé ce 12 novembre l’arrêt des subventions, tandis que le lycée Stanislas continue imperturbablement malgré tous ses manquements à la laïcité.

En cette mi-janvier, la vigilance aux entrées de l’établissement privé musulman Averroès à Lille, qui compte un collège avec 352 élèves et un lycée avec 473 autres jeunes, a redoublé. Depuis plus de trois mois, l’établissement est sous les feux des projecteurs. La suppression le 7 décembre 2023 de son contrat avec l’État, à la demande du préfet alors en place, Georges-François Leclerc, a largement été médiatisée. « On est devenus une cible pour certains », glisse Éric Dufour, le proviseur depuis 2022. Des menaces de descente de militants d’extrême-droite sont prises très au sérieux. Avec une certaine lassitude, Dufour explique : « On nous accuse d’être de dangereux islamistes qui endoctrineraient des élèves. Ça ne tient pas debout ».

DES CHIFFRES FARFELUS

Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, en est pourtant convaincu. « Il nous reproche un financement du Qatar versé en 2014 qu’il feint de découvrir dans le livre Qatar Papers de Christian Chesnot et Georges Malbrunot paru en 2019 », contextualise Éric Dufour. Il en faut peu pour que ce don de 900 000 euros alimente « certains fantasmes ». Alloué à l’achat des locaux, il prend très vite des proportions qui sidèrent Dufour. « Le livre évoque des chiffres farfelus de plusieurs millions d’euros et forcément, en contrepartie il y aurait de l’endoctrinement, poursuit le directeur. Beaucoup ne comprennent pas le principe de la zakat car c’est bien dans ce contexte que nous avons reçu le financement de la fondation Qatar Charity1 ».

Xavier Bertrand décide alors de ne plus verser les 300 000 euros annuels du forfait d’externat. « Un de ses vice-présidents siégeait au conseil d’administration de l’association Averroès qui gère l’établissement, comment pouvait-il alors l’ignorer ? », s’étrangle Éric Dufour. Et depuis trois ans, la Région est systématiquement condamnée par la justice à verser ce forfait.

Le directeur de l’établissement pressentait que le bras de fer n’allait pas se cantonner à la Région et au financement du Qatar. En 2023, la Chambre régionale des comptes (CRC) publie un rapport sur l’établissement. « C’est la première fois que la CRC s’intéresse à un établissement privé, sourit presque Dufour. Un certain nombre de points avaient été soulevés et nous nous sommes efforcés de suivre les recommandations. Même si le rapport de la chambre ne nous est pas particulièrement défavorable, le président de la Région s’en est immédiatement saisi contre nous ». Dans un courrier adressé au président de la CRC que nous avons pu consulter, Xavier Bertrand insiste : « Au regard des remarques et constats que vous formulez dans votre rapport, je m’interroge sur le maintien par le ministère de l’éducation nationale du contrat d’association avec le lycée Averroès qui contrevient aux valeurs de la République et je souhaite une action forte de la part de l’État qui ne peut laisser de telles pratiques perdurer et se doit de protéger les élèves ainsi que les familles qui ont fait confiance à cet établissement ».

Les services de la préfecture s’emballent et Éric Dufour apprend le 18 octobre par voie de presse que le préfet envisage de résilier le contrat. S’ensuit une première rencontre puis une commission se tient fin novembre en présence des représentants du rectorat de Lille, de l’éducation nationale, des conseils départemental et régional et des chefs d’établissements privés catholiques. Et de Xavier Bertrand lui-même. « Lors de cette commission, nous avons été mis en accusation permanente sans la possibilité réelle de nous défendre », s’insurge Dufour.

Le vote est sans appel : 16 sont pour la résiliation et 9 s’abstiennent sur un total de 25. « Nous n’avons pas été écoutés », se remémore Vincent Brengarth, l’un des avocats de l’association Averroès.

Au cours de cette commission, un rapport d’une douzaine de pages est réalisé. Mais comme le révèle Mediapart , le 14 décembre2, sa version finale a entre-temps subi un lifting et compte désormais six pages. Car parmi les faits reprochés, certains concernent le collège, qui lui n’est pas sous contrat avec l’État. Autre fait curieux, un rapport élogieux réalisé par des inspecteurs de l’éducation nationale est passé sous silence. Il pointe notamment la qualité des enseignements et le respect des valeurs de la République. Pourtant, à aucun moment il n’est évoqué dans le rapport final. Pas plus que les bons résultats au bac obtenus par le lycée (en 2022, le taux de réussite au bac est de 98 % avec un taux de mention de 73 %).

LE COURS D’ÉTHIQUE POINTÉ DU DOIGT

Parmi les griefs, le plus virulent est celui du cours d’éthique musulmane qui, selon le rapport de la commission préfectorale, serait en « contradiction profonde avec les valeurs de la République ». Là encore, le directeur de l’établissement s’insurge. « Il s’agit avant tout d’un cours facultatif qui propose une connaissance de l’islam. C’est l’équivalent d’une pastorale ou d’une catéchèse en établissement catholique. La mission de ce cours est de déconstruire un discours erroné séparatiste ». Mais pour les autorités, ce cours serait sous l’influence tantôt des Frères musulmans, tantôt des salafistes…

En réalité, il y a peu voire pas d’éléments concrets qui nous ont été communiqués quant à des enseignements qui seraient contraires aux valeurs de la République, remarque l’avocat Vincent Brengarth. De plus, les inspecteurs de l’éducation nationale ont assisté à ce cours et n’en parlent pas comme d’un problème. Cela nourrit l’idée que des choses auraient été découvertes, ce qui n’est pas le cas.

La résiliation du contrat d’association n’est pas anodine pour l’établissement. Déjà en proie à des soucis financiers, il serait alors plongé dans la précarité, plus de 50 % de ses élèves étant boursiers. La Région ne devrait plus verser de forfait d’externat et les élèves ne pourraient plus passer leurs examens en contrôle continu, sans oublier les enseignants qui ne seraient plus rémunérés par l’État. « Xavier Bertrand lui-même s’est demandé comment nous contrôler si l’on nous retirait le contrat. Ce à quoi le préfet a répondu que l’objectif n’est pas de fermer l’établissement mais de ne pas nous verser de financement public. Si l’on est dangereux et qu’on prône une doctrine contraire à la République, pourquoi ne pas nous fermer définitivement ? », s’interroge Éric Dufour.

DEUX POIDS DEUX MESURES

La situation que traverse le lycée Averroès se heurte à celle que connaît un autre établissement privé. Depuis début janvier, le lycée catholique parisien Stanislas défraie la chronique pour d’autres raisons. Pour Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille et soutien de la première heure du lycée lillois :

Il me semblait jusqu’alors qu’on traitait le lycée Averroès de manière inéquitable et disproportionnée. Ce qui se passe avec Stanislas conforte mon sentiment. Des reproches qui reposent sur des pièces sont acceptables et il y a toujours des améliorations possibles. Mais des reproches basés sur une atmosphère, c’est terrible.

Difficile en effet pour les partisans du lycée lillois de ne pas comparer la différence de traitement. « Si l’on fait une symétrie, dans le cas d’Averroès, le rapport de l’inspection générale n’a jamais été rendu public, il est très positif et ne fait pas état de recommandations particulières. D’ailleurs, à aucun moment le préfet n’utilise cette pièce, cela interroge. Pour Stanislas en revanche, le rapport de l’inspection générale a été communiqué à la direction de l’établissement. Dans ce dernier, il y a des recommandations, et des problèmes sont identifiés. Et là, la ministre de l’éducation indique que son cabinet va mettre en place une commission pour vérifier la mise en conformité. Rien de tout cela n’a été proposé à Averroès », constate Pierre Mathiot.

UN MESSAGE ENVOYÉ AUX JEUNES MUSULMANS

Aux commandes de la réforme du bac sous Blanquer, Pierre Mathiot connaît bien les arcanes du pouvoir. Il connaît également Gérald Darmanin, un de ses anciens élèves à Sciences Po Lille. Il raconte l’avoir contacté en octobre 2023, ainsi que le cabinet de Gabriel Attal, alors ministre de l’éducation, pour les alerter sur la situation à Averroès. « Je leur ai signalé que ce qui se jouait là était problématique et qu’il fallait faire attention aux effets de bord ». Autrement dit, attention à ne pas enclencher « quelque chose qui mettrait en péril l’enseignement privé en général. Le cabinet d’Attal m’a dit que le dossier lillois relevait du ministère de l’intérieur et qu’il ne ferait rien, alors que pour Stanislas c’est exactement le contraire ».

Pour ce républicain convaincu, l’image de l’État est ternie. « J’ai alerté plusieurs fois le cabinet d’Élisabeth Borne, alors premier ministre, quant au risque de neutralité. L’État se doit d’incarner l’équité et la proportionnalité. Cette décision de rupture du contrat d’association éloigne les musulmans de la République », regrette-t-il.

Difficile pour Imane, en terminale au lycée Averroès de ne pas le prendre de la sorte. « En fait, on nous reprochera toujours d’être musulmans. Le vrai problème est là ». C’est justement sur le risque d’un sentiment de rejet chez une partie de la population française que Pierre Mathiot alerte. « Ce qui se joue ici, c’est la banalisation de l’islam comme étant une religion française. On dit aux musulmans qu’ils ne veulent pas jouer le jeu de la République. Or, quand ils demandent à être associés à l’État, on les rejette. Cette manière de faire est très problématique vis-à-vis des citoyens d’aujourd’hui et de demain », s’inquiète-t-il.

Les avocats de l’établissement lillois ont déposé une requête de plus de 80 pages. En plus de la demande de suspension, un recours en annulation a également été déposé.

La nomination de Bertrand Gaume en tant que nouveau préfet des Hauts-de-France le 17 janvier 2023 est pour certains une source d’espoir. Espoir qu’il mette fin à cette procédure de résiliation au risque de désavouer son prédécesseur. D’aucuns rappellent qu’il a travaillé aux cabinets de Najat Vallaud-Belkacem et de Benoît Hamon. En attendant, le tribunal administratif a confirmé le 12 novembre l’arrêt des subventions, une sanction qui ne risque pas de frapper le lycée Stanislas.

Via
https://orientxxi.info/

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