Mes réponses personnelles à la #ConsultationDesMusulmans

Dans ce billet, Marwan Muhammad, initiateur de la #ConsultationDesMusulmans, réponds au questionnaire en partageant ses idées sur l'organisation des communautés musulmanes en France, ainsi que le traitement politique et institutionnel dont elles font l'objet.

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Chose promise, chose due. Je m’étais engagé à partager mes réponses au questionnaire de la consultation des Musulmans. Pour ne pas influencer les réponses au delà des biais dont nous étions déjà conscients avec le groupe de travail (mode de diffusion, initiateurs, cadrage, etc.), j’ai durant toute la consultation évité de donner précisément mes opinions personnelles sur toutes ces questions, même si elles convergent clairement avec ce qui s’est dit dans les mosquées et associations, lors du tour de France que nous avons mené pour aller à la rencontre des musulmans.

Donc je me livre ici à l’exercice, avec quelques commentaires pour expliquer mes réponses. Je précise, même si cela relève de l’évidence, que ce n’est ici QUE mon opinion personnelle qui est exprimée. Ni une vérité absolue, ni une norme, ni une injonction, ni un modèle. Chacun est libre de penser autrement (voire même encouragé), mais la moindre des choses est de répondre honnêtement, sur le fond. Donc voici mes réponses:

1. « Je trouve que les instances nationales chargées d’organiser/représenter le culte musulman font du bon travail »

Plutôt NON. Je pense en effet que les instances nationales, qu’il s’agisse du CFCM ou de la Fondation des oeuvres de l’islam (dirigée par M. Chevènement) ont failli à leur mission, qu’il s’agisse du mandat de représentation des musulmans comme de leur organisation. Cela ne revient pas à dire qu’ils n’ont rien fait d’utile (j’y reviendrai), mais s’il s’agissait précisément de représenter et d’organiser le culte musulman, on est bien loin du compte. Le CFCM n’a jamais réussi à se légitimer auprès des musulmans. Sa genèse sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy en 2003 l’explique en partie, mais 15 ans plus tard, les mêmes fédérations et les mêmes personnes y occupent les mêmes postes, dans une présidence tournante arrangée qui ressemble plus à un club d’amis qu’à un exercice de participation de communautés religieuses diverses, comptant près de 5 millions de fidèles. En 15 années, aucune consultation, aucune tentative d’inclusion plus large, aucune restitution d’ampleur nationale du travail mené (dont la quasi totalité des musulmans ne connaissent rien), aucune capacité à s’émanciper du contrôle politique et idéologique des états (que ce soit des pays d’origine comme de la France). Quant à l’amélioration objective de la condition des musulmans, chacun jugera par lui même… Les seuils de discrimination sont massifs, la parole islamophobe au plus haut niveau politique est totalement libérée et le constant souci des notables musulmans demeure d’être invités à l’Elysée ou de pouvoir compter quelque ministre à leurs évènements d’apparat, même si c’est pour s’y faire humilier par des discours infantilisants et des injonctions, qui contredisent avec constance le principe de laïcité.

Ce constat critique nécessite deux précisions de la plus haute importance, pour être juste:

– ce que je dis à propos du CFCM n’est pas nécessairement vrai au niveau régional, via les CRCM. Ceux ci sont des réussites inégales et il existe clairement des exemples d’expériences régionales qui ont fonctionné. Parmi d’autres, on peut citer le CRCM dans la région lyonnaise ou à la Réunion. Cette réalité régionale s’explique par une plus grande proximité des fidèles et (inversement) par une plus grande distance de l’espace politique parisien, où se jouent les guerres fratricides et les allégeances donnant accès à la cour du Prince, quel qu’il soit.

– de la même manière, ce constat ne s’applique pas nécessairement aux fédérations. Je ne peux témoigner ici avec certitude que de ce que je sais. Or en l’occurrence, je sais que lors de sa présidence, Mohamed Moussaoui a essayé de prendre des positions courageuses sur des dossiers d’islamophobie. Je sais aussi qu’Anouar Kbibeche a essayé de faire avancer les choses sur des questions précises comme le halal, en se heurtant au mur des conflits d’intérêts. Je sais que Dalil Boubakeur a eu des paroles fortes durant les derniers mois contre l’ingérence de l’Etat, à mesure qu’il réalisait l’impasse dans laquelle les fédérations se trouvaient. Tout cela n’est pas beaucoup, compte tenu des attentes, mais c’est déjà quelque chose, compte tenu du contexte. Je sais aussi que les Musulmans de France (ex-UOIF) ont avec constance organisé le plus grand rassemblement culturel/spirituel de France, en mobilisant des centaines de jeunes. Je sais enfin que les fédérations turques, qu’il s’agisse de DITIB ou du CIMG, ont mené un travail colossal en régions, en développant des infrastructures religieuses, éducatives et culturelles qui bénéficient aux communautés musulmanes. Toutes ces fédérations ont aussi fait des progrès majeurs sur l’organisation du culte au sein de leur réseau.

C’est justement parce que je sais tout cela que je pense sincèrement que ce n’est ni un problème de personnes, ni un problème d’opinions ou de fédérations, mais un problème de structures et de qualité de travail, dans l’effort conjoint qui est censé être mené.

Si le CFCM a échoué en tant que structure, c’est parce qu’il est (et a toujours été) l’objet institutionnel créé par l’Etat pour contrôler les fédérations musulmanes.

Et tristement, ces dernières n’ont jamais réussi à échapper à ce contrôle pour construire une relation de travail claire avec les autorités, basée sur l’indépendance et la franchise, y compris de manière critique, avec le soucis d’avancer sur les problématiques concrètes qui touchent les musulmans.

Enfin, disons tout de même que le CFCM a rempli une fonction symbolique importante auprès de l’opinion publique et des autres communautés religieuses, en étant présent lors de leurs fêtes ou lors des moments d’épreuves qu’ont constitué les attaques terroristes des dernières années. Sans juger de la portée politique et idéologique des positions prises ou des arguments avancés, dont certains répondaient clairement à des injonctions coupables, la présence du CFCM a eu une fonction d’apaisement et d’amitié, qui a été reçue favorablement par nombre de nos concitoyens, quoi qu’il en ait coûté aux musulmans. Par ailleurs, toujours sur le plan symbolique, l’annonce conjointe des fêtes musulmanes par les fédérations au sein du CFCM, lorsqu’elle a eu lieu, a eu un impact positif auprès de nombreux musulmans, qui dans ces instants de convergence (aussi furtifs qu’ils soient), ont trouvé une minute d’unité (rappelons que le jeûne du mois de Ramadan demeure l’une des pratique les plus observées des musulmans, dans toute leur diversité).

C’est pour ces raisons que j’ai répondu « plutôt NON », parce que malgré le constat critique que je dresse, je reste convaincu (ou plutôt, je veux rester convaincu) que les acteurs de ces fédérations ont fait comme ils ont pu et comme ils ont su, en fonction de l’autonomie et des moyens dont ils disposaient.

2. « Je me sens représenté par le CFCM »

NON, pas du tout. Je devrais répondre « plutôt non » (pour les mêmes raisons que plus haut), mais ma réponse n’a rien à voir avec le CFCM en particulier mais plutôt avec ma situation personnelle. Je n’ai pas besoin qu’on me représente. Je me représente tout seul. Je suis capable de m’exprimer par moi même et je me suis donné tous les moyens pour que personne ne puisse jamais confisquer ma parole. En ce sens, mon avis sur cette question n’est en rien significatif ni représentatif.

3. « Je me sens représenté par la Fondation de l’islam de France de Jean Pierre Chevènement »

NON, pas du tout. En répondant à cette question, j’ai regretté que le groupe de travail sur la consultation n’ait pas prévu une réponse « LOL » à cette interrogation. LOL, parce qu’il vaut mieux rire que de se mettre en colère, quand la situation devient si grotesque que le gouvernement, sans doute convaincu après des centaines d’entretiens qu’aucune femme musulmane ou aucun homme musulman n’est suffisamment compétent pour gérer un projet qui concerne les musulmans, en arrive à tirer M. Chevènement d’une retraite pourtant bien méritée, après tant d’années passées au service de l’Etat. Je suis pris de nostalgie quand je le revois distribuant ici généreusement des exégèses minutes du Coran et là de l’analyse sociologique de haut vol, sur les « sauvageons » indisciplinables que nous autres, Noirs, Arabes, Musulmans, issus de quartiers populaires, n’avons jamais cessé d’être. Si inutile que soit cette énième initiative téléguidée par l’Etat, j’aimerais pouvoir penser avec tendresse qu’elle n’a pas été un gaspillage supplémentaire de l’argent public, qui semble tant manquer aux causes sociales, si seulement elle a permis à M. Chevènement de sortir de la « discrétion » dans laquelle il enjoint aux musulmans de demeurer avec constance et docilité.

4. Qu’est-ce qui a pour vous été le plus positif dans l’action du CFCM depuis 2003 ?

– L’effort fourni dans le sens du dialogue inter-religieux

– La présence symbolique lors des évènements nationaux, en direction du grand public

– L’annonce conjointe du début/de la fin du mois de Ramadan, lorsqu’elle a eu lieu

– Les avancées ponctuelles et circonscrites, sur des dossiers thématiques

5. Qu’est-ce qui a pour vous été le plus négatif dans l’action du CFCM depuis 2003 ?

Tout ce qui a été évoqué dans ma réponse à la question 1. Principalement le manque de travail conjoint sur le fond (hajj, halal, islamophobie, éducation, formation des imams, etc.), l’incapacité à faire participer les musulmans dans leur diversité aux questions qui les concernent mais surtout, le manque d’indépendance vis à vis des pouvoirs publics, validant sur le temps long le traitement politique qui a été fait des musulmans pendant les 15 dernières années (et bien avant).

6. « Les musulmans ont besoin d’une structure nationale qui leur permette de s’organiser et d’être représentés »

Plutôt OUI. Je pense personnellement que la priorité doit se concentrer sur l’aspect organisation plutôt que sur la question de la représentation. Une structure d’ampleur nationale doit s’attacher à répondre très concrètement aux besoins des musulmans, plutôt qu’à savoir qui va les « représenter » ou qui sera invité aux réunions gouvernementales, sous les ors de la République. Par ailleurs, cette question de représentation est piégée. Je pense sincèrement que ce dont nous avons besoin, c’est d’une meilleure représentation plutôt que de représentants. Ce n’est pas la même chose.

Travailler à avoir des « représentants », c’est valider l’idée qu’il faut donner mandat à un nombre de personnes identifiées pour porter la parole de communautés tellement diverses que toute prise de parole serait, de fait, une réduction et une silenciation pour beaucoup d’entre eux. Par ailleurs, c’est un enjeu de pouvoir et donc, conséquemment, un enjeu de lutte et de division.

Par contre, travailler à une meilleure « représentation », c’est faire en sorte que l’immense richesse des communautés musulmanes soit au fur et à mesure mieux restituée dans les espaces publics, médiatiques, politiques.

Je n’ai pas besoin que quelqu’un parle en mon nom, mais j’ai besoin de voir des hommes et des femmes musulmanes dans un écran tels qu’ils sont dans la vie réelle. J’ai besoin de voir une économiste musulmane, avec ou sans foulard, s’exprimer sur des questions d’expertise sans que cela ne déclenche une tempête de haine dans les franges racistes de notre pays. J’ai besoin de voir un père de famille noir parler avec dignité de questions d’éducation qui nous concernent tous. J’ai besoin de voir un imam s’exprimer librement sur des sujets religieux sans être sans cesse sommé de se justifier, de s’excuser, de condamner des agissements avec lesquels il n’a rien à avoir. S’ils font partie du monde réel (spoiler: c’est le cas), ils doivent aussi faire partie de l’espace de représentation.

En résumé, j’ai besoin de voir des hommes et des femmes musulmanes en situation d’acteurs plutôt qu’en situation de problèmes.

Pour le reste, toute structure nationale doit à mon sens oeuvrer dans une démarche de services aux musulmans, auprès de qui elle serait comptable du travail mené sur la base d’une feuille de route claire, issue de cette consultation de dimension nationale qui s’achève.

7. « L’État français doit participer à l’organisation du culte musulman »

NON, pas du tout. Au nom même du principe de laïcité, dont les acteurs de la classe politique ne manquent jamais une occasion de rappeler la portée aux musulmans, l’Etat n’est fondé ni à reconnaître, ni à organiser, ni à dicter les modalités du culte musulman. Les communautés musulmanes peuvent bien entendu travailler avec l’État comme elles le souhaitent, selon des modalités qu’elles auront choisies en toute indépendance. Cela peut évidemment faire sens sur des problématiques d’infrastructures locales ou des questions d’organisation (support administratif et diplomatique des pèlerins français lors du hajj, questions sanitaires liées à l’abattage rituel, protection des lieux de culte, etc.), mais il ne doit plus y avoir d’ingérence dans les choix idéologiques, stratégiques ou théologiques des communautés musulmanes. En tant que citoyens, répondant aux mêmes lois et libres des mêmes droits que n’importe quelle autre personne, les musulmans sont fondés à agir en toute autonomie dans l’organisation de leur culte. Un État en bonne santé est capable de respecter ses citoyens sans ressentir le besoin de les contrôler ou de leur dicter leurs choix. En 2018, je veux croire que notre gouvernement est apte à rompre avec une gestion du fait musulman digne d’un autre temps et d’agir en cohérence avec les principes qu’il dit vouloir incarner, notamment en matière de liberté, d’égalité ou de respect de la laïcité.

8. À qui les instances musulmanes doivent rendre des comptes en premier lieu? 

Aux fidèles musulmans, en premier lieu. Par le biais de réunions et de communications régulières, il me semble que toute structure doit être comptable vis à vis de ses bénéficiaires comme de ses adhérents. En l’occurrence, des associations musulmanes légitimes seraient mandatées par les fidèles pour accomplir une mission précise, avec des moyens décidés ensemble. C’est sur cette base que leur travail peut et doit être évalué (comme n’importe quelle structure par ailleurs). En contrepartie, il incombe à ces mêmes fidèles et bénéficiaires de doter ces structures des moyens dont elles ont besoin (sinon on est condamnés à un cycle de frustration). À un niveau opérationnel, il est également utile et/ou nécessaire de tenir informés les partenaires et structures locales (associations, collectivités) avec qui on travaille.

Par ailleurs, il me semble relever de la bonne intelligence de communiquer dans un second temps en direction du grand public, qui a souvent un intérêt marqué (d’une bienveillance variable 😉 ) pour les questions qui concernent les musulmans. Mais c’est aux musulmans que leurs instances ont un suivi à fournir et des comptes (financiers comme opérationnels) à rendre.

9. « En France, le traitement médiatique des musulmans est juste et équilibré »

NON, pas du tout. Comme je l’ai évoqué dans ma réponse sur les représentations, le « musulman » médiatique n’existe qu’en tant que supplétif ou en tant que problème. Dans l’espace médiatique, le plus souvent, sa religion est visibilisée si on peut l’associer à une dimension problématique, qu’elle soit sécuritaire, identitaire ou criminelle, mais elle est totalement évacuée s’il est porteur de quelque chose de positif. Chaque personne de confession musulmane ayant accès, même de manière précaire, à la parole publique est dès lors scruté, investigué par des milliers d’individus ayant pris sur eux de s’assurer de leur « pureté » idéologique et républicaine.

Toute personne ne correspondant pas à ce qui est attendu d’un musulman (de la part des élites dominantes et des franges les plus racistes de notre pays) se verra taxée, au choix, d' »anti-France », d' »islam politique », d' »islamisme » ou de « salafisme ». Si ces personnes agissent dans un espace où la dimension religieuse est assumée, on les taxera de « communautarisme », si par contre elles s’engagent dans un espace laïc ou citoyen, elles seront accusées d' »entrisme » ou de « double discours ».

Ces polémiques cycliques, initiées par des groupes allant de l’extrême droite la plus dure à la mouvance vallsiste du Printemps Républicain, ne seraient pas si dévastatrices si elles étaient cantonnées à ces extrêmes ; Mais elles trouvent chez certains médias (soit complaisants, soit structurellement dépendants d’une audience polémique) une résonance qui, de ridicule, les transforme en sujets de débat national. L’aspect performatif de ces cycles islamophobes se retrouve dans la construction d’une opinion hostile hier à l’islam, aujourd’hui aux musulmans. Face à cela, les principaux médias de masse semblent en difficulté à produire des reportages montrant la normalité des communautés musulmanes ou les contributions positives qu’elles apportent à la France, produisant sur le temps moyen un portrait totalement asymétrique des musulmans. C’est une responsabilité claire sur laquelle il va falloir agir.

10. Citez 3 personnes qui donnent une image POSITIVE des musulmans ?

Avant de répondre, je dois réitérer qu’il s’agit ici d’un avis totalement subjectif et émotionnel qui ne sert ni de norme, ni de message politique. Je cite juste les trois noms qui me viennent spontanément à l’esprit par association des mots « image » + « positive » + « musulmans ». Donc voici:

Mohamed Salah: je me suis surpris à être inspiré et touché par un joueur de football, alors même que j’ai habituellement un discours souvent critique sur l’engouement parfois passionnel que peut susciter ce sport. J’aime sa manière d’être, j’aime sa manière de faire, j’aime le sentiment qu’il génère à Liverpool, en incarnant des valeurs musulmanes par des actes plutôt qu’en les professant par des discours.

Rokhaya Diallo: parce que c’est ma soeur, parce que j’admire la constance avec laquelle, sans jamais se départir de son calme (même si elle aurait eu 1000 raisons d’être légitimement en colère), elle a traversé les dix dernières années dans une constance parfaite, des idées comme des engagements. Parce qu’elle est brillante et compétente, tout le monde semble avoir vu ce qu’elle peut apporter au débat public. Tout le monde, sauf une large partie de nos élites apparemment. Mais cela ne l’empêchera pas de rayonner.

Maman: objectivement, je ne connais personne qui donne une meilleure image des musulmans. Ma maman est sage-femme (désormais à la retraite). En quarante ans de carrière, elle a mis au monde plus de dix mille enfants et sauvé des dizaines de vies, à une époque où l’accès aux soins et la responsabilité des sage-femmes étaient si différents, en France comme en Algérie. Partout où elle est passée, elle a souvent été la première femme musulmane et a toujours été consciente de son rôle et de l’image qu’elle renvoyait, sans nécessairement l’avoir choisi.

11. Citez 3 personnes qui donnent une image NEGATIVE des musulmans ?

Joker. En général, mis à part des hommes politiques ou des groupes racistes, j’évite autant que possible de formuler des critiques portant sur des personnes. De la même manière, je n’ai pas envie de porter atteinte à l’honneur de personnes dont, malgré de lourds désaccords, je respecte la dignité. Pour plusieurs raisons: d’abord, j’ai horreur de l’image de personnes partageant pour l’essentiel une même condition, qui se retrouvent à se diviser et à se monter les uns contre les autres. L’une des caractéristiques du racisme, c’est aussi d’utiliser des Noirs contre des Noirs, des Arabes contre des Arabes, des musulmans contre des musulmans, alors même qu’il les vise tous. Je ne participe pas à ce jeu. L’autre raison, c’est que je suis croyant et que je ne désespère ni de l’être humain dans sa capacité à se corriger, ni de Dieu dans Son infinie sagesse, qui fait que des personnes peuvent être utiles aux autres, même malgré elles.

En l’occurrence, celles-là auront servi à incarner ce que je ne souhaite jamais être. Je ne me moquerai donc ni des imams qui parlent mal le français ou ne connaissent rien à l’islam, ni des politiques « issus de la diversité » lorsque ça les arrangeait devenus amnésiques sitôt élus, ni des journalistes ou polémistes se revendiquant « de culture musulmane » et qui ont fait du dénigrement de ceux qui leur ressemblent le marchepied de leur strapontin médiatique. Pas par faiblesse mais par choix. Même cyniques, j’espère qu’ils sont bien conscients d’eux-mêmes et de la fonction qu’ils jouent.

J’attends un jour où un arabe n’aura plus besoin de mépriser des arabes pour plaire à des racistes, où des musulmans n’auront pas à renier leur foi (réelle ou supposée) pour être tolérés de ceux qui organisent l’humiliation de leurs parents et l’exclusion de leurs frères et soeurs (d’appartenance ou d’apparence). D’ici là, j’essaie de ne jamais, par mes mots ou par mes actes, trahir la parole qui m’a été confiée et la confiance qui m’a été accordée, par des gens autrement plus dignes et plus honorables que moi, les musulmans du quotidien qui me font l’amitié de me considérer des leurs.

12. Citez 3 personnes par lesquelles vous vous sentez représenté ? (à travers leurs discours ou leurs actions)

Je vais compenser la réponse précédente en citant 5 personnes.

Abderrahmen Azzouzi: engagé de longue date sur des questions citoyennes et auprès du tissus associatif musulman, Abderrahmen est médecin, directeur du service d’urologie du CHU d’Angers. Il incarne à mon sens parfaitement un ancrage réel dans son territoire, dans sa manière de s’approprier sa foi, sa culture, son héritage comme sa citoyenneté. De par son expérience professionnelle, il sait gérer des projets d’envergure, a le sens du détail, du collectif et du rapport à l’autre. Je l’ai souvent écouté avec beaucoup d’attention et, au delà du pédagogue et du chirurgien, j’ai été inspiré par l’homme.

Lila Charef: directrice du CCIF, avocate de formation. Lila a fondé et développé le service juridique d’assistance des victimes, qui a fait du Collectif Contre l’Islamophobie en France une association antiraciste de premier plan au niveau européen, par sa légitimité auprès des populations concernées comme par l’ampleur numérique et opérationnelle de son travail. Lila y est pour beaucoup. Son désintéressement, sa sincérité, sa bienveillance, sa pondération, son sérieux en ont fait un modèle pour moi, pendant toute mon expérience au sein de cette association.

Anass Patel: cofondateur du Groupe 570, qui fournit des solutions de financement et d’épargne respectant l’éthique musulmane. Anass est une machine de travail. Je l’ai connu au début des années 2000, lors des premiers questionnement sur la nécessité de faire émerger des alternatives à la finance de marché. Originaire de l’île de la Réunion, Anass est le pur produit d’une éducation d’excellence, à tous les niveaux. Visionnaire, humble et diplomate, il incarne pour moi le profil type d’un fondateur, conciliant avec les autres et constant dans ses efforts.

Sihame Assbague: journaliste, militante, enseignante, petite soeur de coeur inépuisable. Ceux qui n’ont connu Sihame qu’à travers les attaques invariablement injustes qui la visent sont passés à côté de l’essentiel, non pas à propos d’elle mais à propos d’eux-mêmes. J’ai rarement croisé dans ma vie une personne si courageuse et au service des autres. Sihame ne trahit jamais. Sihame n’abandonne jamais. Sihame ne demande jamais quoi que ce soit pour elle-même, mais plutôt ce qu’elle peut faire pour les autres. Communicante hors pair et journaliste du réel, elle est pour moi l’une des personnes les plus en pointes sur toutes les formes de racisme contemporain.

Mohamed Minta: imam de la mosquée de Décines. Il est l’un des rares intervenants à pouvoir combiner de solides études en sciences islamiques avec une parfaite compréhension du contexte français et une vision très juste des questions de spiritualité. À titre personnel, j’ai été profondément marqué et ému par son ouvrage « La Voie de l’Education Spirituelle » qui replace le musulman face à des questions essentielles de sens, d’intention et de sincérité. D’une personnalité douce et pédagogue, Mohamed Minta est l’un imams les plus respectés par celles et ceux qui le connaissent, dont tous louent son travail éducatif et sa connaissance du terrain.

Cette liste n’est bien sûr par exhaustive, mais elle permet de mieux connaître (ou de découvrir) des personnes dont j’apprécie particulièrement le travail et qui, à travers leurs engagements comme leur parole, portent pour moi quelque chose de fort, de digne et d’inspirant.

13. Citez des associations (locales ou nationales) dont vous appréciez le travail sur le plan religieux?

Je ne connais pas assez le travail de nombre d’associations religieuses pour pouvoir les évaluer justement. Par ailleurs, j’ai une approche très utilitaire des structures musulmanes (je vais en général prier à la mosquée la plus proche de là où je suis et je consulte des personnes sur des questions précises, lorsque j’en ai besoin). J’utiliserai donc cette réponse pour parler des héros anonymes qui peuplent le tissus associatif musulman, qui fournissent un travail colossal au quotidien, le plus souvent bénévole et sans attendre le moindre remerciement. Je pense aussi aux enseignants, aux imams, aux papas et aux mamans qui donnent de leur temps pour aider les projets locaux. Ils sont l’honneur des communautés musulmanes et je tenais à les en remercier ici.

14. Citez des associations (locales ou nationales) dont vous appréciez le travail sur le plan citoyen? 

Sur les questions humanitaires: Secours Islamique, Au Coeur de la Précarité, etc.

Sur les questions éducatives et en direction des étudiants: Simplon.Co, Rénovo, Salaam Sciences Po, OMAS, RMGE, EMF, etc.

Sur l’action sociale: Fondation Abbé Pierre, DAL, Groupe SOS, UFTT, etc.

Sur l’action contre les discriminations: CCIF, LDH

Encore une fois, cette liste n’est pas exhaustive. S’il vous plait ne soyez pas vexé si votre association préférée n’y figure pas.

 

15. Quelles sont pour vous les priorités d’une instance de représentation/organisation du culte musulman ?

Comme je l’ai déjà précisé plus haut, la priorité me semble être sur la question de l’organisation (plus que sur les représentants), afin de répondre aux besoins concrets que rencontrent les musulmans et pouvoir mener des actions claires et utiles, plutôt que de se retrouver piégés dans des jeux de pouvoir et des arrangements politiques peu honorables. À la vitesse où les idées sont plagiées et/ou récupérées, je ne présenterai pas à ce stade la plupart des projets sur lesquels nous avançons avec le groupe de travail, mais j’évoquerai quelques sujets qui me tiennent personnellement à coeur.

Par conséquent, pour répondre à la question, voici mes priorités s’agissant des structures musulmanes:

L’éducation, au sens large du terme, en direction des enfants comme des adultes. Education sur le plan spirituel et religieux, afin que les musulmans puissent mieux connaitre et comprendre leur religion. Mais aussi, éducation dans les autres dimensions de la vie associative et au sein des communautés locales: communication, gestion de projet, stratégie, prise de parole, histoire, droit, planification, diplomatie, etc. Toutes ces compétences qui relèvent du « soft power » et qui facilitent l’accomplissement des projets et la bonne entente au sein des communautés locales. Je suis favorable à une éducation populaire disponible tout au long de la vie, avec dans le cas des structures musulmanes une composante spirituelle et religieuse totalement assumée.

La lutte contre l’islamophobie. Rien de réaliste ne peut être accompli sur le long terme tant que les musulmans feront face à des seuils de discrimination massifs et à un traitement politique d’exception. L’impact psychologique de l’islamophobie, notamment sur les jeunes et les ainés, est dévastateur et le plus souvent silencieux. Les dérives sécuritaires qui ont visé les familles musulmanes et la suspicion généralisée à laquelle elles ont mené (avec une instrumentalisation de certains services publics à des fins de renseignement et de dénonciation) auront des conséquences durables. Seule une lutte d’ampleur nationale contre l’islamophobie sous ses formes les plus systémiques permettra de dépasser ce stade et de faire des principes de liberté et d’égalité non plus de vaines promesses sur le fronton de nos mairies, mais une réalité sociale.

La question sociale. Je suis personnellement très sensible à ce sujet, pour une raison simple: l’un des risques majeurs qui guette les musulmans est de « réussir » sur des critères économiques et sociaux, tout en échouant sur le plan éthique et humain. En ce sens, des réussites individuelles peuvent parfois masquer de lourds échecs collectifs. Je respecte le choix des personnes qui pensent les choses uniquement à leur niveau individuel. Après tout, ils ne doivent rien à personne (vraiment?). Mais je suis inquiet à l’idée que, trop soucieux à (légitimement) militer pour les libertés individuelles, on ne prête plus attention à la question sociale qui affecte des millions d’entre nous, au delà des seules communautés musulmanes, avec un impact sur la santé, l’éducation, la précarité, etc. Le risque, c’est aussi de se concentrer sur des questions symboliques, sans prendre en compte des réalités transversales autrement plus ancrées, durables et préjudiciables. Je ne rêve pas pour mes enfants de faire partie d’une classe de notables, si cela les éloigne des populations les plus exposées ou les plus vulnérables, mais je les encourage à réussir dans leurs études et leurs projets, sans jamais s’exonérer d’être utiles autour d’eux.

L’autonomie et la durabilité financière. À mesure que les communautés musulmanes sont de plus en plus ancrées en France, les besoins d’infrastructures lourdes (mosquées, terrains, etc.) vont dans un premier temps s’accentuer, notamment eu égard à la taille des projets, avant de basculer sur un second type de besoins (éducatifs, culturels, sociaux, etc.). Les uns comme les autres sont très couteux financièrement et nécessitent une planification minutieuse et durable. À ce stade, la capacité de don des communautés musulmanes (autour de 500 millions d’euros par an) est saturée en direction de l’action sociale d’urgence et du financement des mosquées, mais idéalement et sur le temps moyen, il serait bon que ces projets introduisent une composante d’autofinancement, afin d’une part d’être plus durables, d’autre part de libérer une partie de la capacité financière pour pouvoir prendre en charge d’autres projets non moins importants.

La production intellectuelle. Il me semble important d’aider à faire émerger des intellectuels musulmans organiques, capables de faire dialoguer des sciences et des champs de connaissance souvent artificiellement segmentés. Des universitaires, des auteurs, des artistes, des penseurs, à l’aise dans la richesse et la complexité de leur identité et produisant des connaissances et des idées utiles au plus grand nombre. De telles personnes contribueraient à inspirer, à éclairer nos réflexions collectives, à penser les questions musulmanes autrement qu’en réaction ou sur la défensive. Plus largement, si nous musulmans pensons et croyons que notre éthique et notre héritage spirituel ont vocation à apporter quelque chose de positif à notre monde, cela doit également se retrouver sur le plan des idées.

Voila ! Je pense avoir été complet dans ces réponses que j’ai voulues les plus sincères et les plus honnêtes. Elles sont celles d’un musulman lambda, qui n’a de leçon à donner à personne et qui, à son échelle, essaye de faire ce qu’il peut. Comme la plupart des participants à cette consultation…

C’est précisément ce qui la rend si importante.

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