En France, la communauté musulmane multiplie les actions solidaires pendant le confinement

Alors que le confinement se prolonge, les citoyens français apprennent à s’organiser pour subvenir aux besoins des plus isolés. C’est aussi le cas de la communauté musulmane, qui a développé un tissu associatif d’actions solidaires très riche.

Depuis le 17 mars dernier, les Français sont confinés en raison de l’épidémie de coronavirus, qui a fait près de 19 000 morts dans le pays. En ces temps difficiles, les personnes âgées ou vulnérables subissent un isolement encore plus marqué.

De nombreuses associations ou particuliers continuent alors leurs initiatives solidaires pour leur venir en aide, ou en lancent de nouvelles afin de n’oublier personne. Les élans de solidarité fleurissent sur les réseaux sociaux et dans les cages d’escalier.

La communauté musulmane, se reposant sur un tissu associatif important, a vu, un peu partout en France, de nouvelles initiatives se mettre en place pour aider les personnes les plus dans le besoin.

Fabrication de masques en tissu, livraison de courses ou de paniers repas au personnel médical, aide aux personnes sans papiers… la solidarité s’exprime de plusieurs manières au sein de cette population également affectée par la situation.

Faire les courses pour les plus vulnérables

À Creil, dans l’Oise, au nord de Paris, la population subit un isolement depuis plus longtemps encore que le reste du pays, la région ayant été l’un des premiers foyers de l’épidémie de coronavirus en France. Samir Oueldi y est le directeur général de Ummah Charity, une association humanitaire dont les actions habituelles à l’étranger sont actuellement mises sur pause. Aujourd’hui, avec ses bénévoles, il se met à disposition des personnes les plus vulnérables qui ne peuvent pas sortir faire leurs courses.

« On propose ce service pour les personnes âgées, isolées ou dont la santé ne leur permet pas de sortir. Pour les plus précaires, on finance les courses. On promène aussi les animaux de compagnie et on dépose les devoirs des enfants dans les boîtes aux lettres pour ceux qui ne peuvent imprimer », explique Samir Oueldi à Middle East Eye.

Permettre aux plus vulnérables de rester confiner, sans qu’ils n’aient aucun contact avec qui que ce soit, est primordial pour le directeur d’association. « On applique des règles de sécurité à nos bénévoles. Quand ils livrent les courses, ils les déposent devant la porte, sonnent et s’écartent de deux mètres. Ils ne rentrent pas chez les bénéficiaires », explique-t-il. 

Une quarantaine de bénévoles s’occupent aujourd’hui des livraisons de courses aux particuliers de la région. En se coordonnant avec d’autres associations, dans l’incapacité de mener leurs actions habituelles, ils ont lancé une application pour faciliter les livraisons.

Mais ils ne s’arrêtent pas là. Des produits d’hygiène sont livrés aux malades à l’hôpital de Creil, ainsi que des paniers repas ou confiseries pour soutenir le personnel soignant.

« Ça a été une évidence pour nous de mettre en place ces actions. On avait déjà un pôle social. On s’est donc adapté à la situation », poursuit Samir Oueldi.

Le choc a été brutal pour cet acteur associatif en constatant les demandes des hôpitaux : « Ce qui fait peur, c’est qu’on fait le genre d’actions que l’on pouvait mener à l’étranger. Les hôpitaux nous demandent des choses comme du dentifrice, des masques. Jamais on n’aurait imaginé faire ça en France », avoue-t-il.  

Pallier le manque de masques 

Livrer les hôpitaux et les fournir en matériel ou denrées alimentaires est devenu un réflexe pour de nombreuses personnes ou associations.

La pénurie de masques, notamment, pousse certains à les confectionner eux-mêmes. Mohamed Jemal est président de l’association Un toit pour elles, qui s’occupe depuis près de trois ans d’accompagner les femmes sans domicile fixe, les reloger et leur livrer des colis alimentaires en région parisienne.

Comme pour Samir Oueldi, la plupart des actions habituelles de Mohamed Jemal sont interrompues depuis le confinement. Mêmes les hébergeuses solidaires qui accueillent ces femmes sont plus hésitantes à le faire en cette période, selon le président de l’association.

« Le confinement a tout changé. Les structures, les institutions sont fermées, il n’y a plus d’accompagnement social. On ne peut plus rencontrer nos bénéficiaires. Ces femmes ont peur de la maladie, aussi, en plus d’être à la rue ou de ne pas savoir où loger », détaille-t-il. 

Alors, pour continuer son action solidaire, Mohamed Jemal a eu l’idée de faire fabriquer des masques en tissu et de livrer des hôpitaux. « J’avais des vieux draps-housses chez moi, que j’ai récupérés et transmis à une hébergeuse solidaire qui est aussi une artisane. Elle a accepté tout de suite de confectionner des masques en tissu », raconte-t-il à Middle East Eye.

« Le but est vraiment d’aider le personnel médical, d’essayer d’apporter notre contribution pour limiter la propagation du virus et protéger ceux et celles qui se battent pour nous. Ils sont le dernier rempart face au COVID », explique-t-il.

Le responsable associatif a fait des appels aux dons pour le tissu, les élastiques, et veut continuer cette action avec plus de monde. « Nous n’avons qu’une seule personne pour le moment. Elle a déjà fait 200 masques. J’espère pouvoir continuer à en faire davantage. »

Travaillant dans le social depuis près de quinze ans, Mohamed Jemal n’a pas longtemps réfléchi pour s’engager avant et pendant ce confinement. Un engagement qui est intimement lié à sa spiritualité.

« Nous ne sommes que des moyens mis à la disposition d’Allah pour aider et être solidaires des personnes qui en ont besoin. Les bonnes actions proviennent d’Allah, pas de nous. C’est Lui qui permet de faire des dons », confie Mohamed.

« Il ne faut pas perdre de vue pourquoi on s’engage, et sans cesse renouveler ses intentions quand on se lance dans de telles initiatives, sinon on finit par faire les choses pour soi, pour son image », poursuit-il.

« Le plus dur est de tenir ses engagements. Il faut être endurant, patient. S’il y a une bonne intention, l’action n’en est que meilleure. »

« Plusieurs micro-initiatives se rejoignent »

Le réseau associatif déjà existant, et très actif au sein de la communauté musulmane en France, sert de tremplin à toutes ces initiatives. Oihiba Berkouki vit dans les Yvelines, et c’est dans ce tissu associatif qu’elle a trouvé une manière d’aider son prochain. Elle poursuit ses actions, plus que jamais, durant son confinement.

Celle qui se définit comme un « électron libre » navigue d’association en association, pour aider les plus démunis. « J’ai toujours voulu faire du social. Mon voile a très vite posé problème pour certains. Dans l’associatif, j’ai pu trouver une activité que le travail social aurait dû m’apporter », explique-t-elle.

Avec une motivation à toute épreuve, elle aide les personnes en situation irrégulière en leur livrant des colis alimentaires et en les accompagnant dans leurs démarches, pour se loger par exemple. La période de confinement rend les choses plus compliquées, mais la jeune femme ne lâche rien.

« Ces populations sont encore plus vulnérables que les autres pendant une telle période. Toute sortie est dangereuse pour eux, même avec une attestation. Les reconduites à la frontière sont toujours appliquées malgré le virus. C’est criminel de renvoyer ces gens dans ces conditions », s’insurge-t-elle.

Elle continue donc ses livraisons de colis alimentaires, de produits d’hygiène auprès des familles qu’elle suit depuis longtemps. 

« Ils ont énormément de questions, il y a beaucoup de craintes. Tous les circuits qu’ils avaient sont fermés. On tente de les aider mais nos stocks, tout comme nos déplacements, sont limités. On fonctionnait avec les dons des particuliers ou de commerçants. Là, c’est un peu plus compliqué. Les demandes ont explosé », constate-t-elle. 

Elle puise alors des bénévoles parmi ses contacts, pour l’aider dans ses livraisons, en prenant en compte l’environnement de chacun, afin d’assurer la sécurité de tous.

« Si je sais qu’un tel est volontaire mais que ses parents âgés vivent avec lui, je vais éviter de le mettre en situation dangereuse pour ses proches par exemple », explique Oihiba Berkouki.

Pour aider au mieux le plus grand nombre possible de personnes, elle met aussi en relation des bénévoles et des associations.

« Plusieurs micro-initiatives se rejoignent. On fonctionne avec un groupe WhatsApp pour ne pas se marcher sur les pieds », précise-t-elle.

Malgré un nombre important de personnes qui souhaitent s’investir, les équipes sont parfois dépassées par le manque de moyens et la situation dramatique des personnes qu’elles rencontrent.

« On s’appuie sur les capacités et les savoir-faire des uns et des autres. C’est beaucoup de bonne volonté, d’abnégation de la part des bénévoles et de système D. On n’a pas le choix non plus, on prend le problème à bras le corps. » 

Les réseaux sociaux, une aide stratégique

Les réseaux sociaux offrent une possibilité plus vaste de trouver des personnes avec l’envie d’agir. Sur Facebook, par exemple, de nombreux groupes promouvant des initiatives solidaires musulmanes existaient déjà et servent aujourd’hui de relais pour ces actions spécifiques. De nouveaux se créent, dans le but d’étendre cette « solidarité contre le coronavirus ».

« Des responsables d’associations utilisent ces groupes pour s’entraider à agir au mieux pour les personnes vulnérables », indique Oihiba Berkouki.

« Le réseau associatif habituel est au cœur des initiatives en place en ce moment. On a levé le pied un court moment, le temps de comprendre ce qui se passait, pour ne pas mettre en danger les gens. Cela nous a permis de voir qu’il y avait toujours des personnes dehors, en précarité, qu’il fallait aider », détaille-t-elle. 

« Je suis dépassé par les messages que je reçois sur les réseaux sociaux, je n’ai pas l’habitude de tout ça ! », témoigne pour sa part celui qui se fait appeler Piroo sur les réseaux sociaux. Ce jeune homme originaire de Sartrouville, qui vit maintenant à Argenteuil, poste régulièrement les actions de maraudes apportant leur soutien aux personnes sans domicile fixe ou encore de soutien scolaire sur la page FB de son collectif, « Les grands frères et sœurs de Sartrouville ».

Avec le confinement, Piroo, employé dans la restauration, se retrouve sans activité professionnelle et sans moyen de poursuivre ses actions solidaires habituelles.

« On s’est alors demandé qui on pouvait aider le plus dans cette situation. Et nous avons décidé de livrer le personnel médical, qui est en première ligne pour lutter contre l’épidémie. J’ai lancé des appels à tous les commerçants de mon secteur. Les restaurants préparent des paniers repas, et nous les livrons au CHU d’Argenteuil », explique le jeune homme à Middle East Eye.

De nombreux restaurateurs répondent à l’appel, et même la population confinée participe.

« Il y a eu une forte mobilisation, de nombreuses personnes ont voulu participer. Des mamans nous ont contactés pour préparer des gâteaux ! Il y a eu un vrai élan de solidarité », se réjouit le jeune homme. 

Mais il ne s’arrête pas là, et continue à mobiliser ses abonnés sur les réseaux sociaux. Il a lancé par la suite le challenge #CleanTonHall, qui encourage les jeunes gens des quartiers populaires à nettoyer leur palier et hall d’immeuble.

« On a demandé aux jeunes de faire ce geste, en soutien aux femmes de ménage, pour qu’elles ne perdent pas plus de temps dans leur travail », déclare-t-il.

Les vidéos deviennent virales et sont même repostées par des célébrités. « On a eu de bons retours, surtout après que [le rappeur] Booba a partagé une de nos vidéos sur Instagram, on n’en revenait pas ! », s’amuse Piroo. 

Le jeune homme a perdu sa mère quand il avait 13 ans et tient son engagement au quotidien de son envie de rendre aux autres ce qu’il a reçu.

« Il y a deux types de personnes, ceux qui veulent aider leur prochain, par simple humanisme, et ceux, dont je fais partie, qui ont reçu une aide très importante à un moment de leur vie et qui veulent rendre la pareille aux plus démunis », confie-t-il. 

La foi comme moteur

L’engagement de ces personnes puise essentiellement sa force dans la foi. C’est le cas de Bakary Sakho, agent de gardiennage à la cité Curial, dans le 19e arrondissement de Paris.

Gardien d’immeuble, acteur social, fondateur d’une maison d’édition (Faces Cachées) et créateur d’événements sportifs, Bakary Sakho met le rapport humain et le lien avec les habitants de son quartier au cœur de ses actions.

Pendant cette période de confinement, Bakary a décidé de continuer à travailler, à aller voir ses locataires, surtout les plus vulnérables, pour s’assurer que tout va bien.

« Aujourd’hui, mes activités prennent encore plus de sens. En tant qu’acteur associatif, je ne peux plus monter de projets avec du public. Mais je peux continuer à faire du lien par mon métier de gardien en restant au plus proche des gens », explique-t-il à MEE.

« J’ai environ une centaine de locataires, et parmi eux, les plus fragiles sont ceux qui ne peuvent pas sortir physiquement, ceux qui ont des angoisses et ont peur de sortir de chez eux, ou encore ceux qui n’ont aucune visite, sans famille proche », décrit le gardien d’immeuble. 

Alors, Bakary Sakho rend visite quotidiennement à ses locataires les plus âgés, pour leur proposer son aide ou tout simplement prendre de leurs nouvelles.

« J’ai une locataire de 82 ans, qui n’a besoin de rien. Elle se fait livrer les courses. Mais elle a besoin de contact humain, de voir de temps en temps quelqu’un pour se sentir encore vivante. Ça lui fait plaisir qu’on pense à elle », raconte Bakary Sakho.

« Pour les autres, je fais leurs courses, je vais récupérer un courrier, je descends les poubelles. Pas uniquement parce que je suis gardien, mais parce que ça fait partie de mes engagements. Dans une période très dure comme celle-ci, ça permet de dégager des ondes positives, pour tout le monde », poursuit-il.

Un de ses amis photographes l’a accompagné pour qu’il puisse transmettre son message sur ses réseaux sociaux : « Je suis dehors, mais ne le faites pas. Je le fais car il faut que je travaille. Restez positifs et occupez-vous de vos familles, chez vous. Je ne joue pas les super-héros, je sais que je prends des risques à chaque fois que je sors. Mais le peu de temps que je vais passer dehors peut faire du bien aux autres », déclare-t-il. 

La force de sortir malgré tout, Bakary Sakho la puise très clairement dans sa spiritualité.

« C’est clairement ce qui me pousse à agir. Sans elle, je ne ferais pas tout ça. C’est une question de transcendance, de croyance dans le monde visible et invisible. Derrière cela, il y a une relation verticale à laquelle je vais donner du sens, dans une relation horizontale avec les gens. C’est tout », confie-t-il. 

L’action est primordiale pour le père de famille, qu’elle se fasse dans le cadre de cette crise sanitaire ou dans ses actions au quotidien. Le but ? Donner du sens à la vie. « Si tu n’agis pas, cela tue ta relation à Dieu, ça tue ton esprit critique individuel. Alors, j’essaie de donner du sens à tout ça, depuis vingt ans. »

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