Aux origines du virus qui fait trembler le monde

Il est apparu sur le marché aux animaux de la ville de Wuhan, en Chine, en décembre dernier et il s’est répandu dans le monde entier à une vitesse terrifiante, provoquant des dizaines de milliers de morts et le confinement de 3 milliards d’êtres humains. Récit.

Ca a commencé comme ça, silencieusement, banalement, sans que personne se doute de rien. Ça a commencé comme un mal secret, un «silent killer», qui a progressé peu à peu, tapi dans l’ombre, au cœur d’un monde de cris et de tumulte, d’éclats de voix et de bruits, d’odeurs et de couleurs: le marché aux fruits de mer et aux animaux de Huanan, à Wuhan, à 1000 kilomètres de Pékin. C’était il y a quatre ou cinq mois, en novembre et décembre de l’année dernière; c’était il y a une éternité. C’était le monde d’avant la chute, d’avant l’épidémie, d’avant des dizaines de milliers de morts, d’avant le confinement de plus de 3 milliards d’êtres humains sur tous les continents, aux quatre coins de la planète.

Tout a donc commencé sur le marché de Huanan, dans la ville de Wuhan, 11 millions d’habitants, la capitale de la province du Hubei qui en compte près de 60 millions. Une ville dynamique et prospère, à l’image du pays. C’est là, sur un marché gigantesque qui s’étend sur 50 000 m2 et regroupe plus d’un millier de commerçants, que le sort du monde a basculé en quelques semaines. Un marché à la chinoise semblable à tous les autres, plein de vie, vibrant, chaleureux, anarchique, convivial, mais sans aucune règle d’hygiène. C’est un véritable labyrinthe, en fait, avec ses allées minuscules et ses étals collés les uns sur les autres. Il règne une promiscuité absolue entre les animaux morts, déjà écorchés et traînant sur le sol, et les animaux vivants, dans des cages, ce qui favorise la transmission des virus.

Le marché est célèbre pour son immense choix de fruits de mer et de poissons, mais surtout pour ses viandes de brousse (les saveurs sauvages, ye wei) et ses animaux exotiques. On trouve de tout, à commencer par des reptiles (crocodiles, serpents), des mammifères (porcs, chameaux, moutons, rats, porcs-épics, marmottes, blaireaux, chiens, renards, hérissons), des oiseaux (volailles, autruches, faisans). On peut aussi acheter des scorpions. Est-ce qu’on y trouve aussi des chauves-souris, et même des soupes de chauves-souris, comme la rumeur l’assure? On trouve en tout cas un animal étrange, le pangolin, soupçonné par certains experts d’être celui par qui le coronavirus est arrivé. Très apprécié en Asie et en Afrique, le pangolin fait partie des espèces menacées. Les écailles qui lui recouvrent le corps, vendues au prix de l’ivoire, 1000 dollars le kilo, auraient abrité et transporté le virus. «Le pangolin est recherché à la fois pour sa chair, son sang, ses écailles et même ses fœtus», explique Charlotte Nithart, rédactrice en chef du trimestriel A la trace.

Comment le coronavirus est-il entré sur le marché? Où et quand s’est-il niché et développé? Autant de questions qui taraudent les spécialistes de partout, mais qui se heurtent à l’opacité et à la mauvaise volonté des autorités chinoises. Ce que l’on sait de manière certaine, c’est que les premiers cas de pneumonie apparaissent à Wuhan en décembre dernier: une épidémie qui frappe une quarantaine de personnes, la plupart d’entre elles étant des commerçants ou des clients du marché.

Le tout premier cas, semble-t-il, remonte au 1er décembre. Les autorités locales commencent par nier en bloc et par poursuivre tous ceux qui parlent de cette maladie mystérieuse qui fait peur aussitôt. Ainsi, quand un jeune médecin de 34 ans, Li Wenliang, alerte sur l’apparition d’un nouveau type de virus respiratoire, il est immédiatement traqué par la police, qui l’accuse de propager de fausses rumeurs et le contraint à se rétracter. Contaminé par un patient, il mourra le 7 février.

Il faut dire que le coronavirus est en train de surgir dans une Chine qui est au sommet de sa nouvelle puissance et que les dirigeants locaux craignent moins le virus lui-même – il y en a déjà eu plusieurs ces dernières années – que le mécontentement ou la colère du président Xi Jinping, qui dirige le pays d’une main de fer. Après la révolte de Hongkong et la guerre commerciale avec les Etats-Unis, l’apparition d’un coronavirus serait une nouvelle atteinte à l’honneur de l’Empire du Milieu, le signe de sa fragilité persistante malgré tous ses succès éclatants.

C’est pourquoi les dirigeants de Wuhan comme de la province du Hubei décident de ne rien faire et d’étouffer l’affaire: l’essentiel, c’est que Pékin continue de regarder ailleurs! Mais comment arrêter un virus qui existe bel et bien? Le 26 décembre, les autorités de la ville annoncent finalement quatre cas de pneumonie atypique à l’OMS, qui relaie l’info le 31 décembre. Le 1er janvier 2020, le marché de Wuhan est fermé, avant d’être nettoyé et désinfecté. Le 7 janvier, des chercheurs chinois séquencent le génome du virus, identifiant un nouveau coronavirus. L’épidémie est plus virulente que les précédentes (SRAS en 2003, H1N1 en 2009).

Le 9 janvier, c’est le premier mort, un homme de 61 ans dénommé Zeng. Mais ce n’est que le 20 janvier que le pouvoir chinois admet enfin que le virus se transmet entre humains. Et qu’il se décide à agir. Les dirigeants de Wuhan auraient-ils pu tuer l’épidémie dans l’œuf? Ont-ils laissé passer les quelques jours cruciaux où, selon certains spécialistes, il aurait été possible de prévenir ce qui allait devenir une catastrophe mondiale?

Quoi qu’il en soit, en ce début d’année, l’inquiétude ne cesse de monter à Wuhan et dans toute la région. Même si les autorités locales s’enferrent dans le déni, le bouche-à-oreille fonctionne. On parle d’un virus inconnu et terrifiant, les médecins présents en ville mettent en garde leurs amis et proposent des services spéciaux pour les personnes qui présentent des symptômes d’infection. Les Chinois entendent parler de cette nouvelle menace, c’est une rumeur sourde qui ne s’arrête plus à Wuhan mais gagne toutes les régions.

A la mi-janvier, on commence à sentir un climat inhabituel et même un certain flottement à Pékin. Et si l’inquiétude qui couve dans la population se transformait en révolte contre le pouvoir? Et si le pouvoir donnait des signes de faiblesse face à cet ennemi invisible qu’est le coronavirus? Et si le président Xi Jinping, maître absolu de la Chine qu’il dirige depuis 2013, véritable empereur comme le fut Mao, ne maîtrisait plus la situation, un peu comme Gorbatchev après Tchernobyl? Autant de questions qui prennent une nouvelle dimension quand on apprend, le 13 janvier, que le virus est sorti de Chine et qu’il infecte des centaines de passagers sur deux navires de croisière, le MS Westerdam et le Diamond Princess, au large du Japon.

On sait que le président Xi Jinping est parfaitement informé de l’épidémie dès le début, mais il ne l’évoque publiquement pour la première fois que le 25 janvier, lors d’un discours devant les responsables du Parti communiste. Il reconnaît que l’épidémie est «grave» et qu’elle «s’accélère», avant d’annoncer sur un ton martial: «Face à la situation […] il est nécessaire de renforcer la direction centralisée et unifiée du Comité central du parti.» Xi Jinping s’affiche en leader déterminé et infaillible, apparaît avec un masque, se soumet à un contrôle de température montrant qu’il n’est pas contaminé, donne des ordres aux 90 millions de membres du Parti communiste, aux quatre coins du pays. Il va utiliser la crise pour renforcer encore son pouvoir.

Deux jours plus tôt, le 23 janvier, Wuhan a été mise en quarantaine, ainsi que d’autres villes voisines. Vingt millions d’habitants sont soumis à un contrôle total: pas le droit de sortir de chez soi, en aucun cas, la nourriture étant apportée de l’extérieur à chaque habitant. Signe de la fébrilité et de l’incohérence qui a régné jusque-là, un immense banquet réunissant 40 000 convives s’est tenu quatre jours plus tôt. Pékin ordonne la construction immédiate et en un temps record – dix jours! – de deux hôpitaux à Wuhan, capables d’accueillir 2300 patients. Le bilan officiel est encore limité: 850 personnes contaminées, 25 victimes.

Pékin a tardé à réagir, mais il le fait désormais avec une vigueur implacable. Le 23 janvier, le gouvernement annonce l’annulation de toutes les manifestions pour le Nouvel An chinois, la plus grande fête du pays, qui devait commencer deux jours plus tard et durer une semaine. La Chine entre dans l’année du Rat, réputé pour son énergie et son optimisme, avec un sentiment d’angoisse mais aussi, et surtout, d’irréalité. Dans les jours qui suivent, c’est tout le pays qui se barricade, des régions entières, des villes gigantesques, des quartiers, des villages. Le confinement est absolu pour 1,3 milliard d’habitants sous le contrôle impitoyable du Parti communiste, qui retrouve dans l’épreuve ce rôle qu’il affectionne et qui lui donne sa légitimité: celui de défenseur du peuple.

Même si les Chinois sont méfiants, ils font toujours confiance à Xi Jinping. La confiance, c’est le mot clé du pacte social qui repose, en Chine, sur une sorte de compromis implicite: le Parti communiste interdit les libertés politiques, mais il garantit le développement économique et la sécurité. Or les habitants de Wuhan ont eu, au début, l’impression d’être livrés à eux-mêmes par un pouvoir menteur et inefficace, et cela se sait dans l’ensemble du pays. Malgré la censure omniprésente, les réseaux sociaux relaient en partie la colère de la population, une colère qui se transforme en fureur après la mort, le 3 février, du jeune médecin Li Wenliang, le lanceur d’alerte pourchassé par la police. Ainsi, l’avocat et militant Xu Zhiyong publie, le 4 février, un texte provocateur adressé au président Xi Jinping, «Je demande votre démission», mais il est aussitôt arrêté. De même, un ex-avocat, Chen Qiushi, se proclame «journaliste citoyen» et filme la situation à Wuhan, avant d’être arrêté lui aussi, le 6 février.

Des voix courageuses mais marginales, d’autant plus que le confinement total commence peu à peu à fonctionner. L’enfermement est dur à vivre, mais les Chinois sont disciplinés et ils ont connu d’autres épreuves plus monstrueuses, à commencer par la Révolution culturelle dans les années 1960, sous le règne de Mao, qui aura fait 20 millions de victimes. Le président Xi Jinping limoge les responsables du parti à Wuhan et dans la province du Hubei, selon l’éternelle méthode des boucs émissaires.

Le nombre de nouvelles contaminations diminue alors même qu’il explose dans tous les autres pays du monde, à commencer par l’Italie, le plus proche allié de la Chine en Europe.

On est au début du mois de mars. Xi Jinping a manœuvré intelligemment, il a contenu l’épidémie en deux mois, au prix d’un effort colossal, et c’est comme s’il voyait soudain s’ouvrir une nouvelle lucarne d’opportunité: il va essayer de retourner la situation à son profit en faisant de la Chine non la source et l’origine de l’épidémie, mais la grande puissance bienveillante et généreuse qui aura neutralisé la menace chez elle avant de se porter au secours des autres pays. Il se rend à Wuhan, le 10 mars, pour une visite au ton triomphaliste, avant de multiplier les contacts avec les chefs d’Etat étrangers.

Alors que l’Empire du Milieu sort de la crise – le confinement a été levé le 26 mars dans la province du Hubei, il le sera le 8 avril à Wuhan, l’économie a repris, les rues, les restaurants et les magasins sont de nouveau fréquentés, voire bondés, à Pékin –, les pays européens et les Etats-Unis s’enfoncent au contraire dans une crise profonde qui leur a déjà fait découvrir leur vulnérabilité et leurs faiblesses: pas de masques, pas assez de stocks de médicaments, pas assez de lits dans les hôpitaux, pas assez de respirateurs qui permettent de sauver des vies… Et la Chine revient tranquillement, compatissante, offre des masques, des équipements médicaux, des conseils. Elle envoie des médecins en Italie et des infirmières en blouse rouge dont les photos font la une du Quotidien du peuple.

Elle met aussi en scène l’envoi de 100 000 masques et de 50 000 tests de dépistage à destination de l’Italie. Forçant un peu le trait, le président Xi Jinping propose même à son homologue italien Giuseppe Conte, le 16 mars, de rebaptiser son gigantesque projet d’infrastructures «les nouvelles Routes de la soie», en lui adjoignant une épithète: les nouvelles Routes de la soie de la santé.

C’est une nouvelle séquence qui vient de s’ouvrir, en fait, dans la guerre totale, à la fois politique, économique, humanitaire, qui oppose la Chine et les Etats-Unis. Pékin élude ou nie carrément toute responsabilité dans l’épidémie, suggérant contre toute évidence que ce sont peut-être des soldats américains qui ont amené le virus à Wuhan, en octobre 2019, quand ils étaient venus participer aux Jeux mondiaux militaires.

Un journal officiel (ils le sont tous) proclame même «la victoire de la Chine sur le Covid-19». Un message encore amplifié lors du sommet du G20 en ligne, le jeudi 26 mars, par le président Xi Jinping qui a appelé, tout moelleux, «l’humanité à être unie», avant de marteler: «Ce virus ignore les frontières.» Ce qui n’a pas empêché son gouvernement d’annoncer quelques minutes plus tard que la Chine fermait toutes ses frontières à tous les étrangers, une mesure d’une violence inouïe et sans précédent depuis quarante ans. L’objectif étant d’empêcher à tout prix une éventuelle deuxième vague du virus que pourraient ramener des étrangers contaminés.

Expert en propagande, le gouvernement chinois a aussi mis en scène la résurrection du pays. Pour solde de tout compte, il affirme que l’épidémie n’a fait, à Wuhan, que 2531 morts et 50 000 personnes touchées, un chiffre grossièrement sous-évalué de l’avis de tous les experts qui parlent plutôt – en s’appuyant sur les témoignages des habitants ainsi que sur le nombre de familles ayant pu récupérer les cendres de leurs défunts après la fin du blocus – d’un minimum de 7500 victimes.

Le pouvoir chinois a ensuite orchestré le retour à la vie normale: aux quatre coins du pays, les galeries commerciales, les restaurants, les magasins, les cinémas ont rouvert leurs portes, comme 95% des McDo et des Starbucks. Les trois quarts des entreprises ont repris leur activité, y compris l’usine de construction automobile franco-chinoise Dongfeng, à Wuhan même.

A l’horizon, c’est le nouvel équilibre du monde qui est en train de se dessiner. La Chine sortira-t-elle paradoxalement renforcée de l’épidémie, avec une économie qui redémarre et une image positive? Confinés à leur tour depuis deux semaines, les Etats-Unis vont-ils subir un choc économique majeur alors qu’ils connaissaient une croissance sans précédent?

Piqué au vif, Donald Trump ne cesse de parler du «virus chinois» et non du SARS-CoV-2, le nom politiquement correct choisi par l’OMS. «Il a rendu à Xi Jinping la monnaie de sa pièce», remarque Jean-Pierre Cabestan, expert français de la Chine, à laquelle il a consacré plusieurs livres.

Contraint d’accepter le confinement de son pays, Donald Trump a admis qu’il ne pourrait pas lever cette période de restriction d’ici au dimanche de Pâques, le 12 avril prochain, comme il l’avait espéré, et qu’il devrait patienter au moins jusqu’à la fin du mois d’avril. «Si nous restons entre 100 000 et 200 000 morts, nous aurons fait du bon travail», a-t-il dit, ajoutant que le bilan «aurait pu s’élever à 2,2 millions de décès, peut-être même au-delà, si nous n’avions rien fait».

Le mystérieux coronavirus de Wuhan n’a pas fini de hanter la planète…

Via
https://www.illustre.ch/

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