Cette femme a sauvé des milliers de Syriens dans un hôpital souterrain

Un grondement de tonnerre  ; le passage d’un avion ; un coup sur la porte. Voilà le genre de bruit qui effraie aujourd’hui Amani Ballour. Ces sons lui rappellent les avions de chasse et les effroyables bombardements qui l’ont forcée à fuir sa Syrie natale en 2018.

Cette pédiatre de 32 ans ne parvient pas à trouver de répit dans son deux pièces sobrement meublé de Gaziantep, en Turquie. Dans le silence, elle se souvient des jeunes patients qu’elle appelle « mes enfants », ceux qui ont survécu et les autres, bien plus nombreux.

Entre 2016 et 2018, le Dr Amani dirigeait un hôpital militaire souterrain surnommé « the Cave » (la grotte) dans sa ville natale de la Ghouta orientale, non loin de Damas la capitale syrienne. Pendant ces deux années, elle a été témoin de crimes de guerre avec l’utilisation d’armes chimiques comme des bombes au chlore, des frappes aériennes sur les hôpitaux, les attaques ciblant les refuges et les blessés.

« Aucun lieu n’était sûr, » déclare-t-elle. « Imaginez être victime d’une frappe aérienne, vous êtes transporté à l’hôpital pour être soigné avant d’être à nouveau bombardé. L’hôpital a été ciblé à plusieurs reprises. On m’a demandé combien de fois et croyez-moi, je n’ai pas été capable de les compter. »

En tant qu’administratrice de l’hôpital souterrain, le Dr Amani avait sous sa responsabilité un personnel d’une centaine de personnes dans une ville assiégée par les troupes du président syrien Bashar al-Assad. Pendant des années, la politique d’étranglement menée par ce dernier avec pour seul mot d’ordre « mourir de faim ou se rendre » a restreint ou interdit l’approvisionnement de la Ghouta orientale en produits de première nécessité, qu’ils soient alimentaires ou médicaux, forçant le Dr Amani et ses compagnons d’infortune à les introduire clandestinement.

Les avions de guerre d’Assad et les jets de combat dépêchés par la Russie à partir de septembre 2015 ont poussé l’hôpital à s’établir toujours plus profondément, dans un dédale de tunnels et de bunkers.

Son histoire, le Dr Amani a accepté de la raconter dans un documentaire National Geographic intitulé The Cave et réalisé par Feras Fayyad, dont le film Les Derniers Hommes d’Alep avait été nommé aux Oscars en 2017 dans la catégorie du meilleur film documentaire. The Cave, qui retrace la lutte poignante d’Amani Ballour pour apporter soin et confort dans un hôpital souterrain en pleine zone de guerre, sera diffusé sur National Geographic le 26 mars 2020 à 22.45.

Cadette d’une famille de cinq enfants (trois filles et deux garçons), le Dr Amani a toujours eu l’ambition de « faire quelque chose de différent », elle ne voulait pas devenir femme au foyer comme ses grandes sœurs, toutes deux mariées avant leurs 25 ans. Elle se prit de passion pour le génie mécanique et intégra l’université de Damas. Cependant, la pression exercée par la société et le désaccord de son père avec son projet l’ont rapidement poussée à s’orienter vers la médecine, une discipline qui selon elle était considérée comme « une carrière plus appropriée pour une femme, mais seulement en tant que pédiatre ou gynécologue. »

Elle a donc choisi de soigner les enfants et d’ignorer ses nombreux détracteurs qui lui disaient en riant « « une fois que tu seras mariée, tu pourras accrocher ton diplôme dans la cuisine. » J’ai entendu cette phrase tellement de fois. »

En 2011, lorsque les manifestations pacifiques du Printemps arabe atteignent la Syrie, elle est en cinquième année de médecine, il ne lui reste qu’un avant d’être diplômée. Rapidement, la Ghouta orientale est envahie par les manifestations, le Dr Amani y prend part sans le dire à sa famille, certaine que ses parents « auraient été contre à un million de pour cent par peur qu’il [lui] arrive quelque chose. » Lors d’une autre manifestation, elle enregistre de courtes vidéos, mais elle a trop peur de les diffuser. « J’étais effrayée à l’idée d’être arrêtée, » confie-t-elle. L’expérience n’en est pas moins grisante. « J’avais l’impression de respirer la liberté, c’était incroyable. C’était tellement satisfaisant de pouvoir simplement dire « non » à ce qui se passait dans ce pays dirigé depuis des dizaines d’années par un seul régime. »

À l’époque, les Assad, Bashar et avant lui son père Hafez, gouvernaient le pays d’une main de fer depuis plus de quarante ans. Amani se souvient qu’enfant déjà elle avait conscience qu’il « était interdit de parler de certains sujets, interdit de mentionner le nom du président, Hafez al-Assad, pour quoi que ce soit sauf pour le couvrir d’éloges car les murs avaient des oreilles. » Elle n’avait que très peu entendu parler du massacre de Hama, perpétré en 1982, lorsque les forces armées d’Hafez al-Assad avaient tué des milliers de personnes, civils et insurgés, en répression d’une brève insurrection islamique. « Mes parents ne nous avaient pas parlé du massacre de Hama, et ils auraient dû, » déclare-t-elle.

En 2000, lors de l’accès au pouvoir de Bashar al-Assad, le Dr Amani se demandait pourquoi les Syriens ne pouvaient pas élire un dirigeant avec un autre nom de famille. « Lorsque je posais la question on me disait de me taire, ou que quelqu’un pourrait nous entendre, » raconte-t-elle. « C’était terrifiant. »

Alors que l’État syrien poursuivait sa violente répression du mouvement de protestation en s’attaquant aux manifestants à l’aide de barres semblables à des fouets ou de gaz lacrymogène et parfois même en tirant à balles réelles, le Dr Amani s’est retrouvée happée par les événements qui ne faisaient qu’empirer, mais pas en tant que manifestante. Dans les premières années de la révolution syrienne, les forces de sécurité avaient pour habitude de traquer les manifestants dans les hôpitaux. Ceux qui venaient y chercher des soins risquaient l’arrestation (et la disparition dans le réseau de geôles syriennes) ou pire, l’exécution sur place. Des hôpitaux clandestins ont donc peu à peu fait leur apparition dans les maisons, les mosquées ou d’autres endroits tenus secrets.

Amani se souvient avoir été sollicitée par ses voisins pour soigner son premier patient, blessé lors d’une manifestation. C’était fin 2012 et elle venait tout juste d’obtenir son diplôme. « C’était un enfant qui avait reçu une balle dans la tête. Qu’est ce que je pouvais faire pour lui ? Il était déjà mort, » dit-elle. « Il avait 11 ans. »

Pour son premier emploi, un poste de bénévole, elle soignait les blessés dans un hôpital inachevé. Elle était l’un des deux médecins à plein-temps, l’autre étant le fondateur de la clinique, Salim Namour, un chirurgien généraliste de 26 ans son aîné. Il se souvient de la rencontre avec la jeune femme peu de temps après l’obtention de son diplôme. « Elle s’est présentée et a offert son aide, » raconte-t-il. « D’un côté, il y avait tous ces médecins expérimentés qui fuyaient se mettre à l’abri et de l’autre, cette jeune diplômée qui restait pour aider. »

À l’époque, l’établissement se composait d’un bloc d’opération et d’une salle des urgences au sous-sol. Il a rapidement évolué vers un labyrinthe d’abris souterrains que les locaux appelaient The Cave. Des salles dédiées à la pédiatrie et à la médecine interne ont été ajoutées. D’autres médecins, infirmières et bénévoles sont venus gonfler les rangs du personnel. L’hôpital fonctionnait grâce aux équipements récupérés dans les hôpitaux dévastés près des lignes de front, aux produits médicaux introduits clandestinement et financés par les ONG internationales et syriennes de la diaspora.

Le Dr Amani n’a pas été formée à la chirurgie traumatologique, mais avec l’affluence des blessés, même les vétérinaires et les optométristes soignaient les victimes. Elle a dû apprendre, et vite, non seulement la médecine d’urgence, mais également à faire face aux atrocités de la guerre. Les premières arrivées massives de victimes qu’elle a dû prendre en charge étaient des corps calcinés. Des années plus tard, elle se souvient encore très bien de « l’odeur des brûlés, méconnaissables, pour certains toujours en vie. C’était la chose la plus choquante que j’avais vue à l’époque, je n’avais pas encore d’expérience, je sortais de la faculté. J’étais tellement bouleversée que je n’arrivais pas à faire mon travail. Mais par la suite j’ai vu de nombreux massacres, un si grand nombre de victimes, et je me suis mise au travail. »

Le 21 août 2013, le Dr Amani et ses collègues doivent faire face à une réalité encore plus effrayante : les armes chimiques. L’attaque au sarin sur la Ghouta orientale fait des centaines de morts. Elle se souvient s’être précipitée à l’hôpital en pleine nuit, se faufilant entre les victimes étalées à même le sol, certaines vivantes et d’autres mortes, pour atteindre la salle où était stocké le matériel afin de commencer à traiter les patients. « Nous ne savions pas exactement ce que c’était, nous savions juste que les blessés suffoquaient. Tout le monde était un cas d’urgence. Un patient qui suffoque ne peut pas attendre et ils suffoquaient tous. Nous avons sauvé ceux que nous avons pu sauver et ceux que nous n’avons pas pu traiter rapidement sont morts. Nous étions débordés. »

L’année suivante, le Dr Salim décide de créer un conseil médical local avec les 12 praticiens restants qui s’occupent des 400 000 personnes prises au piège de la Ghouta orientale. Deux dentistes et un optométriste font également partie de ce conseil. Certains médecins du conseil ne travaillent pas dans l’hôpital souterrain mais ensemble, ils décide d’élire un administrateur pour une durée de six mois, plus tard prolongée à un an. Fin 2015, Amani décide de proposer sa candidature. « Je ne voyais pas pourquoi je n’aurais pas pu être cet administrateur, surtout si le seul problème était le fait d’être une femme. Je suis médecin et eux (les deux administrateurs précédents) étaient médecins aussi. Je travaillais à l’hôpital depuis les premiers jours, je savais ce dont il avait besoin, j’avais des idées pour le développer, j’avais un plan. »

Son père et son frère ne sont pas du même avis car elle passe déjà toutes ses journées et de nombreuses nuits dans le dédale de The Cave. « Mon père avait peur que je ne puisse plus rentrer à la maison, » indique-t-elle. « Il n’y avait pas assez de médecins. Il me disait que les gens ne m’accepteraient pas, que j’allais être confrontée à de nombreux problèmes. Le jour suivant, je me suis proposée et j’ai été élue en tant qu’administratrice de l’hôpital. »

Elle prend ses fonctions au début de l’année 2016, quelques mois après l’intensification des raids aériens suite à l’arrivée de l’armée de l’air russe dans le ciel de la Ghouta orientale. Le rejet de certains patients et de leurs proches est aussi rapide que prévisible. « J’ai entendu beaucoup d’hommes dire : « Quoi ? Il n’y a plus assez d’hommes dans le pays pour qu’on élise une femme ? Une femme. Ils ne me voyaient pas comme une femme médecin, juste une femme. »

D’apparence menue et affable avec un visage rappelant les traits d’un portrait de la Renaissance, le Dr Amani a dû se mesurer aux visions patriarcales de nombreux hommes, essentiellement des patients ou leurs proches, qui remettaient en cause sa capacité à diriger un établissement médical en temps de guerre.

« J’avais pour habitude de répondre sèchement, » rapporte-t-elle, en parlant des hommes qui lui disaient que sa place était chez elle. « Je ne restais pas silencieuse car j’étais convaincue d’avoir raison… Certains de ces hommesme disaient que c’était dangereux, que la zone était assiégée, que c’était un travail difficile et que c’était donc à un homme de le faire. Mais pourquoi ? Une femme peut en faire tout autant, et je l’ai fait. »

D’un autre côté, le personnel de l’hôpital lui apporte un soutien sans faille, le Dr Salim y compris. « Je ne pouvais pas accepter ce discours patriarcal, » affirme-t-il. « Je disais à ces personnes : « Elle est là avec nous, elle travaille jour et nuit dès que nous avons besoin d’elle pendant que certains médecins hommes prennent la fuite vers des zones contrôlées par le régime pour travailler en sécurité. Qu’est ce que vous préférez ? Ce n’est pas une question de genre, c’est une question d’action et de capacité, et le Dr Amani a apporté de nombreuses améliorations à l’hôpital. »

Elle a étendu The Cave en agrandissant ses bunkers et en creusant des tunnels qui donnaient sur deux petits dispensaires de la ville et sur le cimetière. « Il fallait enterrer les morts, mais dehors c’était trop dangereux, » explique-t-elle. « Nous ne pouvions pas nous déplacer en surface. »

Alors que le siège resserre son étau et que les avions survolent la ville avec fracas, plusieurs occasions de fuir à travers les tunnels se présentent, mais le Dr Amani n’en profite pas. « Comment aurais-je pu partir ? dit-elle. « Pour quelle raison aurais-je étudié la médecine si ce n’était pas pour aider les gens ? Pour être là quand ils avaient besoin de moi, pas pour partir quand je le voulais. »

Au bout d’un certain temps, les victimes quotidiennes se comptent par centaines. Les frappes aériennes toujours plus profondes dont l’hôpital est régulièrement la cible finissent par détruire l’une de ses salles, faisant trois morts et plusieurs blessés. Un jour, le Dr Amani vient de sortir d’une salle lorsqu’une bombe s’écrase derrière elle. « Je ne voyais et n’entendais plus rien. Le couloir était rempli d’un épais nuage de poussière qui stagnait dans les airs. » Lorsqu’il se dissipe, ses collègues sont morts : « Leurs corps étaient en pièces. »

Les attaques ciblent également les ambulances et les secouristes pendant qu’ils viennent en aide aux blessés. Au cours de l’offensive finale ordonnée par Bashar al-Assad sur la Ghouta orientale en février 2018 il y a eu des attaques au chlore. « L’odeur de chlore était insupportable, » se souvient-elle. « Je ne trouve pas les mots pour décrire ce qu’il s’est passé, ce que nous avons vécu, mais je veux en parler pour que le monde comprenne pourquoi nous avons quitté notre pays. Les gens étaient fatigués et affamés. Beaucoup se sont rendus, notamment des combattants qui ont lâché leurs armes et se sont avancés vers les soldats du régime. L’armée se rapprochait. Ils n’étaient pas loin, nous avons dû fuir. Nous avions peur qu’ils nous tuent s’ils arrivaient jusqu’à nous. »

Depuis, une commission d’enquête mandatée par l’ONU sur le cas de la Syrie a conclu que le régime syrien et les forces alliées avaient commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité pendant le siège et la reprise de la Ghouta orientale. Les méthodes militaires employées par Assad en Ghouta orientale ont été qualifiées de « barbares et moyenâgeuses » dans le rapport de la commission, il parle notamment du « plus long siège de l’histoire moderne, qui aura duré plus de cinq ans. »

Le 18 mars 2018, Amani Ballour et son équipe évacuent les blessés et abandonnent l’hôpital souterrain. Le Dr Amani a pris le temps d’arpenter toutes les salles de l’hôpital pour lui faire ses adieux. « J’ai repensé à toutes les personnes qui étaient passées par cet hôpital. J’étais encore enfant lorsque la construction de ce bâtiment destiné à être un hôpital a débuté et j’y ai plus tard travaillé pendant six ans. Nous y avons enduré un siège, subi des attaques, sauvé et perdu des vies. J’avais tellement de souvenirs entre ces murs, la plupart douloureux, mais il y a également eu quelques bons moments. C’était vraiment très dur pour moi de quitter cet hôpital. »

Elle quitte les lieux sans autre bagage que les vêtements qu’elle porte, laissant derrière elle sa précieuse blouse blanche qui ne l’avait pas quittée depuis ses études. « Elle était si ensanglantée que je n’ai pas pu la prendre avec moi, » raconte-t-elle. « J’y étais très attachée. »

Avec plusieurs membres de sa famille et ses collègues, dont le Dr Salim, le Dr Amani a d’abord pris la fuite vers un quartier voisin de Damas, Zamalka, mais la zone était également la cible des bombardements. Dix jours plus tard, elle a de nouveau fui la zone, cette fois vers la province d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, à la frontière turque, le dernier bastion rebelle du pays. Elle n’était jamais allée à Idlib auparavant. Elle se déplaçait de ville en ville dans la province, mais il était impossible d’échapper aux raids aériens.

Par la suite, elle s’est portée volontaire pour aider un pédiatre au sein d’un hôpital de campagne installé dans un petit village, mais elle était incapable de rester plus de quelques heures. « Lorsque je regardais les enfants de la province d’Idlib, ils me rappelaient mes enfants et ce qui leur était arrivé. Je ne pouvais plus voir ces scènes. J’étais psychologiquement vidée et épuisée. »

Elle est également lasse des propos de certaines personnes à Idlib, essentiellement des combattants islamistes, qui lui reprochent à elle et aux autres de la Ghouta orientale ce qu’ils qualifient de « reddition » au régime. Après trois mois passés à Idlib, elle prend la direction de Gaziantep, en Turquie, au mois de juin 2018. Là, elle se marie à un activiste de Daraa avec qui elle était entrée en contact pendant le siège de la Ghouta, mais qu’elle n’avait jamais rencontré.

Aujourd’hui, elle est en sécurité, mais loin d’être heureuse. Un soleil d’hiver transperce les vitres de son appartement. Elle n’est plus sous terre, mais sa vie est empreinte de l’amertume des réfugiés qui vivent sur un sol étranger, elle porte en elle le poids des événements auxquels elle a survécu et les souvenirs des vies qu’elle a perdues, surtout celles des enfants.

« Je les vois encore, » dit-elle. « Il y a des enfants que je n’arrive pas à oublier, c’est impossible de les oublier. Je soignais certains d’entre eux lorsque je travaillais au service pédiatrique (pour de l’asthme ou d’autres problèmes de santé) et plus tard je les ai revus, blessés. C’était comme soigner un membre de ma famille. J’étais incapable de les regarder dans les yeux lorsque je les soignais. Parfois je m’effondrais, j’étais anéantie. »

Elle fait toujours des cauchemars et chaque bruit fort lui rappelle les avions de chasse. Pendant les orages, nous raconte-t-elle, si son mari n’est pas à la maison il l’appelle pour la rassurer et lui dire que le bruit n’est pas celui d’une frappe aérienne. Elle ressasse les conservations qu’elle tenait avec ses jeunes patients, comme le petit Mahmoud âgé de cinq ans qui avait perdu sa main à cause d’un éclat d’obus et qui lui demandait en pleurs pourquoi elle l’avait coupée. « Qu’est-ce que je pouvais répondre à cette question ? J’ai beaucoup pleuré ce jour-là. » Ou un autre jeune garçon qui avait perdu son bras jusqu’à l’épaule. « Je l’entends encore fondre en larmes en me demandant de l’aider. »

En Syrie, indique-t-elle, elle se sentait utile, comme si elle pouvait faire la différence. « Ici, j’ai parfois l’impression de ne servir à rien. » Elle occupe ses journées en aidant volontairement un groupe de femmes syriennes et en étudiant l’anglais dans l’espoir d’immigrer au Canada, mais plusieurs de ses demandes ont été rejetées.

« Honnêtement, le terme réfugié est une étiquette très lourde à porter. J’aime mon pays, ma maison, ma vie en Syrie, les souvenirs que j’en ai, mais pourquoi sommes-nous devenus des réfugiés ? Le monde devrait se demander ce que cache ce terme et pourquoi nous avons fui. Je suis une réfugiée car j’ai fui l’oppression et le danger. Je ne voulais pas partir. J’aurais préféré rester à la Ghouta, malgré tout. Nous avons été assiégés et bombardés et pourtant nous avons résisté pendant six ans, nous ne voulions pas partir. C’était un moment très difficile. J’aimerais que les personnes pour qui nous ne sommes que des réfugiés s’interrogent sur ce que nous avons fui et les raisons qui nous ont poussés à partir. C’est un mot difficile, mais je n’avais pas le choix. Je ne pense pas avoir eu le choix. »

Le Dr Amani a l’intention de continuer à exercer la médecine, mais pas en tant que pédiatre. Elle souhaiterait plutôt se tourner vers la radiologie, une décision qu’elle explique ainsi : « Psychologiquement, je ne peux plus voir de patients, surtout des enfants. » C’est un sentiment que le Dr Salim comprend : « Je suis chirurgien et j’ai passé toute ma vie dans les blocs opératoires, mais après l’horrible expérience que nous avons vécue, après l’inhumanité et la souffrance auxquelles nous avons été confrontés à la Ghouta, je ne supporte plus la vue du sang ou le simple fait d’être en salle d’opération, » déclare-t-il. « Même si pour moi la chirurgie est un art, comme un peintre qui travaille sur un portrait. Nous avons survécu à des jours difficiles. »

Actuellement, le Dr Amani cherche à soutenir son peuple par d’autres moyens. Elle collabore avec un fonds commun baptisé Al Amal (en français, l’espoir) dont l’objectif est de venir en aide aux femmes qui exercent des professions dirigeantes et médicales dans les zones de conflit. Elle défend avec ferveur la cause des millions de Syriens déplacés dans leur propre pays ou réfugiés par delà ses frontières.

La guerre civile syrienne ne fait plus la une des journaux, mais le Dr Amani a la ferme intention de partager avec le monde les atrocités dont elle a été témoin pendant neuf ans dans un conflit qui est loin d’être fini. « Je ne veux pas que mon histoire fasse pleurer ou contrarie ceux qui m’entendront, je veux qu’ils aident, » affirme-t-elle. « Il y a encore tellement de personnes qui ont besoin d’aide. »

Vient ensuite la question de la justice. L’enfant dont les parents avaient peur d’évoquer le massacre de Hama est aujourd’hui devenue une femme médecin déterminée à diffuser le plus largement possible son témoignage des attaques chimiques sur la Ghouta orientale. « Je dois absolument témoigner devant des organisations qui un jour, je l’espère, pourront tenir le régime pour responsable de ce crime, » déclare-t-elle. « Je l’ai vu. C’est ce qui s’est produit. »

« La seule chose qui me permette de tenir c’est de savoir que nous avions raison, nous étions du bon côté de l’histoire car nous avons combattu l’injustice, » proclame-t-elle. « J’ai la conscience tranquille. J’avais un devoir envers le peuple et je l’ai rempli du mieux que je pouvais avec les moyens dont je disposais. Mais parfois je regrette d’être partie et je m’en veux, puis je me dis que je n’avais pas d’autre choix. Voilà les sentiments conflictuels que je porte en moi. J’ai essayé d’aider et c’est ce qui m’aide aujourd’hui, le fait d’avoir travaillé dans l’humanitaire. »

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