Radicalisation, apostasie, islam : le faux dilemme qui menace la liberté de conscience

Il est devenu courant, dans certains discours contemporains, de présenter l’islam à travers une alternative aussi simple que redoutable : soit la radicalisation, soit l’apostasie. D’un côté, l’obscurité, la dissolution de l’individu, l’emprise du groupe ; de l’autre, la lumière, la liberté retrouvée, l’émancipation personnelle. Entre les deux, rien. Aucun espace intermédiaire. Aucun autre chemin possible.

Ce cadrage n’est pas anodin. Il repose sur un faux dilemme, intellectuellement commode mais profondément réducteur. En limitant les issues à deux extrêmes, il efface la réalité vécue par des millions de femmes et d’hommes : croyants non radicalisés, musulmans engagés dans la société, capables de distance critique, de liberté intérieure, de responsabilité morale, sans renoncer à leur foi.

Ce raccourci n’est pas une simple approximation ; il produit un récit. Un récit dans lequel la religion est associée à l’obscurité et la sortie de la religion à la lumière. Quitter devient un acte de courage civique, rester un soupçon d’aliénation. La pluralité des parcours disparaît au profit d’une mise en scène manichéenne.

Dans ce cadre, certaines trajectoires sont célébrées, d’autres invisibilisées. L’apostasie n’est plus seulement reconnue comme un droit individuel — ce qu’elle est — mais valorisée comme un accomplissement moral supérieur. À l’inverse, la persistance dans la foi devient un état à expliquer, à justifier, parfois à psychologiser.

C’est ici que s’opère un glissement plus profond encore : la foi n’est plus envisagée comme une option existentielle parmi d’autres, mais comme une emprise dont il faudrait se libérer. Le vocabulaire mobilisé est révélateur : surmoi religieux, peur intériorisée, menace divine persistante. La spiritualité est réduite à une mécanique psychique, et la liberté consiste alors à « changer de logiciel ».

Mais que dit-on, implicitement, de celles et ceux qui choisissent de croire librement ? Que leur engagement serait nécessairement le produit d’une peur, d’un conditionnement ou d’une immaturité ? Que leur fidélité à une tradition spirituelle serait incompatible avec l’autonomie de pensée ?

Une République fidèle à ses principes ne peut se permettre une telle hiérarchisation des consciences.

La liberté de conscience ne consiste pas à préférer certaines convictions à d’autres, ni à ériger un parcours-type comme horizon souhaitable. Elle consiste à garantir à chacun la possibilité de croire, de ne pas croire, de douter, de changer ou de rester — sans récompense ni sanction symbolique.

Or, lorsque l’on célèbre certaines ruptures comme des victoires de la raison tout en décrivant la foi comme une obscurité à traverser, on ne protège plus la liberté : on oriente les consciences. On ne défend plus un cadre neutre : on institue une norme implicite.

Le paradoxe est frappant. Au nom de l’émancipation individuelle, on en vient à disqualifier toute appartenance collective. Au nom de la lutte contre les assignations identitaires, on produit une assignation inversée : le croyant devient celui qui doit se justifier ; celui qui quitte est enfin libéré — non seulement de sa foi, mais du soupçon qui pesait sur lui.

La véritable exigence républicaine est ailleurs.

Elle réside dans la reconnaissance pleine et entière de la pluralité des chemins humains. Dans la capacité à accepter qu’il existe des formes de foi apaisées, réfléchies, non violentes, compatibles avec la liberté intérieure et l’engagement citoyen. Dans le refus de réduire la complexité des parcours à des récits simplificateurs.

Opposer radicalisme et apostasie comme seules alternatives, c’est appauvrir la pensée et nourrir les malentendus. C’est surtout refuser de voir ce qui existe déjà : des femmes et des hommes qui vivent leur spiritualité sans emprise, leur citoyenneté sans reniement, leur liberté sans rupture spectaculaire.

La liberté ne commence pas là où l’on quitte.

Elle commence là où l’on peut choisir — vraiment.

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