Quand une présence éclaire une vie : récit d’une rencontre avec Abdessalam Yassine (1/2)

Treize ans après son retour vers Dieu en 2012, les cœurs se souviennent de l’homme qui a ravivé en eux la lumière de la voie prophétique. Ces témoignages sont autant de traces laissées par sa bienveillance, sa sagesse et son souffle spirituel.
Première rencontre avec le professeur Abdessalam Yassine
Ma première rencontre avec le professeur Abdessalam Yassine remonte au début des années 2000, peu de temps après sa sortie de près de dix années d’assignation à résidence. Une rencontre avait été organisée pour les frères et sœurs venant de France, et elle se tenait à Salé, dans le quartier Salam, dans une maison qui avait été la sienne, puis laissée comme lieu d’accueil et de rencontres.
Ce qui m’a immédiatement marqué, avant même d’entrer, c’est l’atmosphère autour de cette maison. Bien qu’il ne fût plus assigné à résidence, une petite cabine de police était toujours postée à l’entrée de la rue, avec des agents présents jour et nuit, observant les allées et venues. On sentait que ce lieu restait sous surveillance constante. Et pourtant, malgré cela, l’affluence était impressionnante. Déjà, durant l’assignation, beaucoup venaient, acceptant d’être contrôlés, fichés, parfois retenus, mais leur désir de rencontrer cet homme-là était plus fort que toute autre considération.
Pour ma part, Dieu m’a facilité la chose : je suis venu après sa sortie, dans un contexte plus apaisé, sans avoir connu ce que d’autres avaient traversé auparavant. En entrant dans la maison, il y avait déjà beaucoup de monde installé. C’était un moment d’évocation de Dieu, dans un cadre simple : des fauteuils encore vides en face, et des cœurs qui battaient fort. Cela faisait déjà quelques années que je cheminais, que je découvrais le rayonnement de cet homme à travers une fraternité vivante, mais cette fois, j’allais rencontrer la personne elle-même. Forcément, beaucoup d’attentes, beaucoup de pensées se bousculaient en moi.
Puis il est entré. Une entrée simple et rapide. Un large sourire, cette belle prestance qui frappait immédiatement, mêlée à une grande simplicité. Il était grand de taille. Avant même de s’asseoir, il s’est retourné vers nous tous, souriant, saluant l’ensemble de l’assemblée, balayant la salle du regard, comme pour prendre chacun en compte.
Une fois installé, quelque chose de très particulier se dégageait. Il touchait toutes les fibres. Il était plein de sollicitude, profondément attentif aux personnes présentes, avide de nous connaître. Lorsqu’une question était posée, il cherchait à savoir d’où venait la personne, dans quel contexte elle vivait, comment se passait son cheminement là où elle était. On sentait une vraie soif de connaître les cœurs, qui répondait à la nôtre, tout aussi vive.
Il avait aussi cette habitude marquante : sortir de sa poche un petit bout de papier sur lequel étaient griffonnés quelques mots. Il y lisait parfois une citation, parfois un hadith, qu’il répétait plusieurs fois pour nous permettre de bien nous en imprégner, avant d’en tirer des conseils d’une grande profondeur.
Je n’osais pas lever les yeux, inquiet que nos regards se croisent et qu’il lise en moi une réalité décevante…
Et puis, il y avait ses silences. Des silences longs, habités, presque suspendus. Des silences qui parlaient autant que ses paroles, qui nous donnaient le temps de méditer ce qui venait d’être dit. Dans ces moments-là, j’avais le sentiment qu’il n’était plus avec nous, évadé dans un lien profond avec son Créateur, et moi j’en profitais pour l’observer.
Son temps était minuté. Il pouvait être en pleine transmission de conseils quand soudain l’appel à la prière retentissait. Alors il s’arrêtait net, baissait la tête, répétait les paroles de l’appel à la prière conformément à la Sunna du Prophète, paix sur lui, complètement absorbé, puis faisait l’invocation après l’appel. On priait ensemble ; ensuite, il s’excusait et partait.
Ce qu’il laissait derrière lui était peut-être encore plus saisissant. Une atmosphère très particulière. On entendait des sanglots étouffés, des larmes discrètes. Des personnes qui ne se connaissaient pas quelques heures plus tôt se levaient, s’embrassaient, se serraient dans les bras, comme après un moment de fête ou de grâce partagée. Puis on s’asseyait en petits groupes, et chacun témoignait à chaud de ce qui l’avait touché. Et là, on réalisait que chacun avait été atteint par un détail différent : une parole, un geste, un silence, un regard. Des choses que nous n’avions pas toutes perçues individuellement.
C’est dans ces échanges que se logeait une part essentielle de l’expérience. Comme s’il communiquait tellement de choses par sa présence que le fait de les partager ensemble permettait d’en recueillir la richesse. Cette habitude de se retrouver ensuite, d’échanger, de mettre en commun ce qui avait été reçu, ne nous a plus jamais quittés.
La découverte de son œuvre écrite
À l’époque, au milieu des années 1990, lorsque j’ai rencontré un frère qui connaissait Abdessalam Yassine, paix à son âme, je ne lisais pas encore l’arabe – en tout cas pas suffisamment pour le comprendre. Et en 1995, il n’existait qu’un seul de ses ouvrages disponibles en français : La Révolution à l’heure de l’Islam. C’est par ce livre-là que ma rencontre avec Abdessalam Yassine a réellement commencé.
Ce livre avait été écrit à la fin des années 1970, autour de l’année de ma naissance, et il avait un objectif très précis. Il s’adressait à une élite intellectuelle marocaine francophone, souvent fascinée par l’Occident, parfois même méprisante vis-à-vis de la langue arabe, perçue comme la langue du passé, des dominés, des « perdants » de l’Histoire. Abdessalam Yassine a choisi de s’adresser à eux dans leur propre langue, non pas par concession, mais par maîtrise. Il voulait montrer qu’il était parfaitement capable de dialoguer avec eux dans la langue qu’ils étaient fiers de maîtriser.
Ce qui m’a frappé immédiatement, c’est le niveau du français, « le français de Voltaire » : un français exigeant, soutenu, qui a d’ailleurs rebuté beaucoup de lecteurs. Mais pour moi, ce fut un choc. À cette époque, je lisais énormément. Avant même de revenir pleinement à l’islam, je dévorais des romans, des essais, parfois plusieurs livres en parallèle. Et lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’islam, l’offre en langue française était très limitée : souvent répétitive, parfois pauvre conceptuellement, ou faite de traductions peu travaillées.
Et là, je suis tombé sur un livre d’un tout autre niveau. Un livre profondément structuré, dense intellectuellement, mais surtout traversé de bout en bout par un souffle spirituel. Il parlait de politique, d’éducation, de conflit, de société, de fraternité, d’économie… mais à chaque page, on sentait un appel constant à Dieu. Ce n’était pas un discours froid ou idéologique. C’était une pensée qui déployait des idées tout en invitant intérieurement à se tourner vers Dieu et à s’offrir entièrement à Lui.
À cette période-là, j’étais encore très cérébral, très attaché aux idées, aux constructions intellectuelles. Et ce livre m’a bouleversé. Il déconstruisait certaines de mes représentations, tout en ouvrant un horizon cohérent, large, profondément enraciné dans la voie prophétique, mais pleinement conscient des enjeux de notre époque.
Je ne connaissais pas encore l’auteur. Je n’étais pas engagé dans un chemin structuré. C’est une personne de mon entourage qui m’a simplement conseillé ce livre. Je l’ai lu, et j’ai été profondément remué. Je me souviens lui avoir demandé : « Mais comment se fait-il qu’un homme pareil, qu’un livre pareil, soient si peu connus ? » À l’époque, j’étais encore impressionné par les figures très médiatisées, les grands conférenciers, les savants omniprésents. Et là, je découvrais un ouvrage presque transmis en discrétion, absent des vitrines, circulant presque « en coulisses ».
Et pourtant, à ce moment-là, c’était sans hésiter le livre le plus marquant que j’avais jamais lu. Parce qu’il répondait à la fois à des questions existentielles profondes, à des interrogations sociales, familiales, politiques, et qu’il proposait une cohérence globale. Il réconciliait ce monde dans lequel je vivais avec la vie dernière. Trente ans plus tard, les lignes tracées dans ce livre sont restées pertinentes et d’actualité. Les aspirations qu’il portait n’ont fait que se renforcer, et certaines des promesses esquissées se sont même réalisées intérieurement.
Lorsque j’ai ensuite rencontré l’homme, physiquement, cela a été une autre surprise. Je m’attendais à un intellectuel distant, inaccessible. Et j’ai découvert un homme d’une grande simplicité, d’une immense bienveillance, aux paroles simples, presque ordinaires. Et j’ai compris alors : dans le livre, il avait pris le temps d’argumenter ; en présence, il incarnait ce qu’il écrivait.
À travers ce livre, j’ai découvert non seulement une pensée, mais un monde. Moi qui étais fasciné par l’intellect, j’ai rencontré, par l’écrit, un homme de grande envergure intellectuelle, mais surtout profondément habité par la présence de Dieu. Et c’est ce lien-là, né par un livre, qui a marqué le début de tout le reste.
Du coup, une question s’est imposée à moi presque spontanément : mais qui est cet homme ?
Comment une telle pensée, une telle profondeur, une telle cohérence pouvaient-elles émaner de quelqu’un dont on parlait si peu, ou toujours à voix basse ?
Je me souviens avoir interrogé la personne qui m’avait conseillé le livre. Je lui ai demandé qui il était. Elle m’a répondu, avec les mots et la compréhension de l’époque, qu’il était à la tête d’un mouvement musulman, connu au Maroc comme la principale opposition pacifique au pouvoir en place. Puis elle m’a glissé une phrase qui m’a profondément déstabilisé :
« Tu sais, il fait plusieurs heures d’évocation de Dieu par jour… six heures, m’a-t-elle dit. »
Sur le moment, j’ai été presque choqué. Je me suis dit : mais comment est-ce possible ? Comment quelqu’un qui réfléchit, écrit, organise, oriente, porte une vision sociale et politique d’une telle ampleur peut-il consacrer autant de temps à l’évocation de Dieu ? À l’époque, dans mon esprit encore très compartimenté, cela me semblait incompatible. J’étais même un peu naïf : je me demandais comment il lui restait du temps pour agir, pour penser, pour diriger.
Avec le recul, j’ai compris que c’était justement là le cœur du secret. En réalité, ce chiffre de « six heures » était dérisoire par rapport à ce que je découvrirais plus tard. Car chez lui, l’évocation n’était pas un moment à part, enfermé dans un emploi du temps. Elle était permanente. Lorsqu’on le rencontrait, même en silence, ses lèvres bougeaient doucement. Et au-delà de cela, on sentait une présence constante à Dieu, une évocation du cœur, continue, ininterrompue.
C’est là que quelque chose s’est profondément déplacé en moi. J’ai compris que cette puissance intellectuelle, cette lucidité politique, cette capacité d’analyse et de vision ne venaient pas d’une accumulation de savoirs seulement, mais d’un enracinement intérieur. Ce n’était pas l’intellect qui menait la barque, mais le cœur relié à Dieu. Et l’intellect suivait, éclairé, discipliné, mis à sa juste place.
C’est ainsi que, par un livre, puis par une question presque candide, j’ai commencé à pressentir que je n’étais pas simplement face à un penseur ou à un stratège, mais face à un homme chez qui la spiritualité était la source discrète, mais centrale, de tout le reste. Et cela a profondément reconfiguré ma manière de comprendre l’engagement, la pensée et le cheminement vers Dieu.
A suivre …
L’un des sens profonds de l’Islam est qu’il est essentiellement une expérience personnelle d’un cœur qui s’imprègne d’un cœur plus dévoué et plus près de Dieu (swt) et ainsi de suite jusqu’à parvenir à la première compagnie (sohba), celle du prophète, paix et salut sur lui. Et autant que l’accompagnateur est porteur de la voie prophétique, l’accompagnement en bénéficie davantage. والله أعلم
Barakallahou fik pour ce récit construit et praticable à travers quoi le lecteur peut voyager confortablement, sans secousses, et découvrir un parcours aussi commun qu’extraordinaire.
Beaucoup de ceux qui ont été à cette rencontre se retrouveront dans ton expérience.