L’art du mariage : Quand aimer n’est pas une technique

On n’a jamais autant parlé du mariage… et pourtant, beaucoup ne voient plus autour d’eux que des couples épuisés ou brisés. Cette chronique ouvre un chemin : retrouver, à la lumière du Coran et de la Sunna, la possibilité réelle d’un foyer apaisé — un foyer qui devienne un signe vivant de Dieu.
Dans le premier article de cette chronique, L’Art du Mariage : Le mariage, un signe de Dieu, nous avons rappelé que le couple est l’un des signes par lesquels Dieu Se manifeste, et que la sakîna (sérénité), la mawadda (affection profonde), la rahma (miséricorde) ne sont pas des idéaux lointains, mais une réalité possible.
Ce deuxième article invite à aller plus loin : à reprendre confiance en ce que Dieu a déjà déposé dans nos cœurs. À l’heure où l’amour est souvent réduit à des méthodes et des techniques, il s’agit de revenir à la fitra (l’innéité), cette disposition intérieure qui permet d’aimer, de discerner et de construire sans perdre l’essentiel.
Quand l’amour est réduit à une mécanique
Dieu a placé dans chaque être humain des sens intérieurs : l’œil du cœur, l’ouïe du cœur, le goût du cœur. Ils discernent le vrai du faux, la lumière de l’ombre, comme la langue distingue le sucré de l’amer. Celui qui purifie son cœur retrouve ce discernement naturel et perçoit, dans les balbutiements de l’amour conjugal, le chemin à suivre pour le nourrir et le faire grandir.
Or l’époque dans laquelle nous vivons nous a submergés de concepts étrangers : théories séduisantes, discours psychologisants, modèles importés. Beaucoup d’idées, mais peu de guérison. Nous avons fini par croire qu’en comprenant bien, en verbalisant nos ressentis, en identifiant quelques « blessures » et en appliquant des protocoles relationnels, nous allions résoudre ce qui, en réalité, trouve sa source beaucoup plus profondément : dans les cœurs, voire dans les âmes.
Nous avons adopté une approche rationnelle de l’amour — une approche où l’intellect analyse, classe, décortique — comme si aimer était une mécanique que l’on ajuste en ajoutant les bonnes pièces. Mais l’être humain n’est pas un schéma fixe : il est une alchimie vivante où se mêlent âme, cœur, raison, hormones, mémoire et espérance. Il change d’heure en heure, s’adoucit, se tend, se transforme. On peut décrire ce qu’il ressent à un instant T, mais déjà, l’instant suivant, quelque chose en lui a bougé. Et dans le couple, cette transformation est encore plus subtile : deux mondes intérieurs se rencontrent, interagissent, se modèlent l’un l’autre. Dans ce mouvement permanent, les outils conceptuels — figés, statiques — deviennent très vite dépassés.
Revenir à la fitra et au modèle prophétique
C’est pour cela que l’innéité — cette fitra que Dieu a placée en chacun de nous — joue un rôle décisif : chaque âme possède une intuition naturelle du bonheur, un témoin intérieur qui perçoit immédiatement quand une situation résonne avec ce qu’elle pressent être juste, ou quand elle s’en éloigne. Et lorsque ce bonheur retrouvé correspond exactement à cette intuition profonde, comme un diapason qui sonne juste, le cœur comprend qu’il est sur la bonne voie. Cette intuition est un diapason intérieur. Quand ce diapason entre en résonance avec ce que nous vivons, un chemin s’ouvre : un chemin à nourrir, à protéger, à enrichir. Et quand il se brise, aucun outil psychologique ne peut le remplacer durablement. L’intellect peut décrire cette résonance, mais il ne peut ni la créer ni la restaurer.
Le modèle prophétique, lui, faisait converger naturellement les deux : la clarté intérieure et la mise en œuvre, la connaissance du cœur et les actes du cœur, le sens et la simplicité. Reprendre confiance, c’est comprendre que, pour aimer véritablement, il n’est pas nécessaire d’être docteur en amour, ni de consommer des bibliothèques de livres. Avec ce que Dieu nous a accordé — un cœur vivant, une intuition saine, une fitra préservée, un sens inné de la loyauté, du respect et de la pudeur — nous avons déjà les clés. Nous pouvons redécouvrir cet amour originel que Dieu a déposé dans le couple, un amour qui devient force dès lors que les causes spirituelles s’accordent comme les lois physiques et chimiques s’ordonnent pour produire une énergie immense.
C’est cet amour-là que vivaient les compagnons. Abou Bakr as-Siddîq, lors de l’Hégire, donna à boire au Prophète — paix sur lui — avant lui-même. Il dira plus tard : « Il buvait, et moi je me rassasiais. » Cet amour dépasse les mots : il devient présence, lumière et don de soi. Et c’est pourquoi nous n’avons aucune leçon à recevoir de ceux qui, n’ayant pas su préserver la fidélité et la pureté, glorifient des relations extraconjugales, des aventures ambiguës ou des passions éphémères. Notre modèle n’est pas le leur.
Dieu dit qu’Il a créé entre l’homme et la femme une affection profonde (mawadda) et une miséricorde (rahma) — pas l’une à la place de l’autre, mais les deux ensembles, comme deux ailes d’un même oiseau. L’amour, dans l’islam, ne s’éteint pas pour céder la place à la miséricorde : il se transforme, s’approfondit, se purifie, et la miséricorde le porte plus loin.
Ne laissons personne nous voler ce rêve : le rêve d’aspirer à vivre heureux, de manière simple et lumineuse, dans une vie conjugale que Dieu a bénie comme un refuge, un apaisement et une ascension.
Le prochain article reviendra aux sources, en explorant le modèle prophétique comme repère vivant et concret de la vie conjugale.
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