Transmettre un héritage vivant : la portée universelle de l’enseignement d’Abdessalam Yassine (2/2)

Treize ans après son retour vers Dieu en 2012, les cœurs se souviennent de l’homme qui a ravivé en eux la lumière de la voie prophétique. Ces témoignages sont autant de traces laissées par sa bienveillance, sa sagesse et son souffle spirituel.

Une influence concrète sur la vie familiale et l’engagement

Aujourd’hui, lorsque je regarde mes engagements, modestes soient-ils, que ce soit au sein de ma famille, dans ma ville ou ailleurs, je peux dire qu’il n’y a pas une action, pas un pas posé, sans que j’y perçoive la trace et la marque de cet homme. Son influence ne se manifeste pas de manière abstraite, mais de façon très concrète, presque quotidienne.

Ce qui m’a toujours profondément marqué chez lui, c’est cette capacité rare à discerner ce qui manque. Lorsqu’une personne était très investie dans l’associatif, l’action ou le militantisme, il recentrait sur la vie intérieure : la prière, l’évocation, la présence à Dieu. Et lorsqu’une autre s’enfermait dans une spiritualité isolée, presque désincarnée, il l’orientait vers le terrain de l’engagement, du service, de la responsabilité collective. Il avait cette justesse qui remet chaque chose à sa place, sans jamais opposer spiritualité et action.

Dans ma vie familiale, dans les discussions avec mes enfants, ces repères reviennent souvent. Parfois, je les garde même pour moi, tant ils m’habitent intérieurement, de peur d’apparaître comme quelqu’un qui ne pense qu’à travers une seule référence. Et pourtant, ce n’est pas une dépendance intellectuelle, c’est une imprégnation. Son enseignement a été si riche, si équilibré, si lumineux, qu’il continue naturellement à éclairer mon chemin.

Un exemple très concret, qui me tient particulièrement à cœur, concerne l’ouverture de la maison. Aujourd’hui encore, nous avons la chance de pouvoir accueillir chez nous des personnes qui découvrent la foi, certaines tout juste converties à l’islam. Cet accueil n’est pas un effort pesant, mais une immense joie, un privilège. Et derrière cette pratique, il y a une parole forte d’Abdessalam Yassine, qui nous encourageait sans cesse à ouvrir nos maisons, à ne pas les transformer en forteresses fermées sur elles-mêmes.

Il disait souvent, avec une forme de lucidité prophétique : « Profitez-en pour ouvrir vos maisons, car viendra un temps où tout le monde voudra accueillir, et où votre maison n’aura peut-être plus cette possibilité. » Cette parole m’habite encore. À contre-courant d’une époque où chacun se replie chez soi, où la maison devient un espace strictement privé, voire cloîtré, il nous a appris que la maison pouvait être un lieu de lumière, de fraternité et de transmission.

Une personne, qui a découvert PSM et qui chemine avec nous, nous a remerciés – un frère et moi – en parlant du « sacrifice » pour l’ouverture de nos maisons. Nous nous sommes regardés en souriant, presque en riant, tant cette perception était éloignée de ce que nous vivions réellement. S’ils savaient le bonheur profond, la clarté intérieure et la lumière que ces assemblées laissent dans nos foyers, ils se disputeraient cet honneur.

Nos enfants ont grandi au milieu de ces rencontres, de manière naturelle, sans contrainte. Chacun s’en nourrit, sans parfois même s’en rendre compte. Les effets ne sont pas immédiats, spectaculaires, mais ils sont réels, durables. C’est un peu comme lorsqu’une personne chère vous rend visite et repart en laissant derrière elle des présents : pendant des jours, on profite encore de sa présence passée. Il en est de même de ces assemblées fraternelles ; après leur départ, quelque chose reste, une sérénité, une clarté, une bénédiction difficile à décrire.

Si je devais évoquer un enseignement d’Abdessalam Yassine qui a profondément transformé mon quotidien, qui a marqué l’intérieur de ma maison, impacté mes enfants et donné une tonalité particulière à notre vie familiale, ce serait sans hésitation celui-ci : faire de la maison un lieu ouvert, vivant, habité par la fraternité et tourné vers Dieu.

Il y a aussi un autre point essentiel que je ne peux pas ne pas évoquer. L’exemple incarné qu’a été Abdessalam Yassine, dans notre époque, m’a permis de prendre conscience, concrètement, de l’ampleur réelle du modèle prophétique. Pas simplement comme un idéal lointain ou un récit historique, mais comme une réalité vivable, palpable, possible aujourd’hui.

Lorsque l’on lit, dans les textes, quelques lignes décrivant la vie du Prophète – paix sur lui –, son comportement en famille, dans les assemblées, à la mosquée, dans le quotidien le plus simple, ces mots peuvent parfois rester abstraits. Ils décrivent une scène, une attitude, mais sans toujours en donner toute la densité. Le fait d’avoir rencontré Abdessalam Yassine, d’avoir vu comment un homme pouvait chercher sincèrement à incarner ce modèle, dans les fondements comme dans les moindres détails, donne soudain un relief à ces descriptions.

Il avait cette capacité très particulière à nous faire entrer dans la scène. Lorsqu’il évoquait le Prophète – paix sur lui –, il ne parlait pas de manière désincarnée. Il disait par exemple : « Imaginez la scène… il ne s’est pas retrouvé là sans avoir marché, sans effort, sans fatigue, parfois sous la chaleur, parfois sur sa monture. » Il nous plongeait dans la réalité humaine du message prophétique. Il redonnait chair, contexte et profondeur à ces récits.

Et cela produit un effet très fort. Aujourd’hui, lorsque j’essaie de me représenter un comportement juste, une attitude équilibrée, un modèle à suivre, la première image qui me vient spontanément à l’esprit est celle d’un exemple contemporain que j’ai connu : Abdessalam Yassine. Non pas comme finalité, mais comme passerelle. Par sa présence, par sa manière d’être, il rend ensuite beaucoup plus accessible la compréhension du modèle prophétique lui-même.

C’est comme s’il avait apporté autour des mots un corps, une âme, une lumière. Comme s’il avait donné un substrat vivant à des notions que l’on répète parfois sans toujours les habiter. C’est probablement pour cela que l’on parle aujourd’hui d’« héritage prophétique » : un héritage qui n’est pas seulement fait de paroles ou de textes, mais aussi d’un vécu, d’une vie intérieure, d’une manière d’être au monde.

Comment transmettre aujourd’hui ses enseignements ?

Pour moi, transmettre les enseignements du professeur Abdessalam Yassine commence par un principe fondamental : ne pas ériger d’obstacles entre lui et la personne à qui l’on s’adresse. Ce n’est pas si simple aujourd’hui, car nous vivons dans une époque qui a forgé ses propres codes de légitimité. Quelqu’un d’important est souvent perçu comme quelqu’un de visible, médiatisé, charismatique, soutenu par des supports modernes, des podcasts, des conférences virales, parfois même porté par un événement ou une polémique qui le propulse sous les projecteurs.

Or, rencontrer sur son chemin un homme de Dieu, discret, profondément enraciné, sans mise en scène, relève presque de l’inattendu pour notre époque. Et lorsqu’on découvre ses écrits ou sa pensée, il arrive qu’on traverse une phase d’enthousiasme très forte, presque une forme d’ivresse intérieure. On a le sentiment d’avoir goûté à quelque chose de rare. Mais si cette expérience reste au registre de l’émotion subjective, si elle est exprimée trop rapidement ou sans discernement, elle peut paradoxalement faire fuir. Parce que ce qui est vécu intérieurement n’est pas toujours directement partageable de manière rationnelle.

C’est pourquoi, pour moi, la première transmission ne passe pas par le discours, mais par le temps partagé. S’asseoir ensemble, vivre une fraternité simple avec des personnes qui aspirent à une spiritualité plus profonde, différente de ce qu’elles vivent habituellement. Sans annoncer quoi que ce soit. Et souvent, c’est cette expérience-là qui éveille la curiosité. Les personnes sentent qu’il se passe quelque chose de particulier. Elles perçoivent une différence entre deux assemblées pourtant semblables en apparence : dans l’une, beaucoup de débats, parfois de la polémique, des egos qui s’entrechoquent ; dans l’autre, une paix intérieure, une joie discrète, un bonheur difficile à expliquer.

À ce moment-là, elles comprennent qu’il ne s’agit pas seulement d’idées, mais d’une éducation, d’un travail intérieur. À mes yeux, la première manière de présenter Abdessalam Yassine consiste donc à tenter d’incarner, autant que possible, les qualités et l’équilibre qu’il a transmis. Mais s’arrêter à cette seule incarnation serait une erreur. Car on risquerait alors de réduire les autres à de simples bénéficiaires de ce que nous avons reçu, à des personnes qui consomment les quelques fruits visibles de notre cheminement.

À un moment donné, il devient juste – et même nécessaire – de nommer la source. D’expliquer d’où vient cette patience que l’on nous reconnaît parfois, d’où vient cette constance, cette bienveillance, cette manière d’être ensemble. D’autres ont cheminé avant nous. Il y a là un devoir de reconnaissance et de gratitude. Et lorsque l’on remonte ce fil, on arrive naturellement à cet homme.

Concrètement, cela passe aussi par des éléments très simples : des anecdotes sur sa manière d’être comme hôte, comme père, dans une assemblée ; des citations de ses écrits ou de ses paroles, pour le laisser parler lui-même. Cela permet d’éviter les filtres, les interprétations lourdes, et de donner un accès direct à l’homme qu’il était.

Enfin, transmettre, c’est aussi permettre aux personnes de découvrir par elles-mêmes ses écrits, sa pensée, la méthode qu’il a proposée pour notre époque, et les réalisations qui en ont découlé. Ne pas créer une dépendance aux personnes, mais ouvrir un chemin vers la source. Ainsi, même lorsque l’intermédiaire disparaît, l’enseignement reste vivant, accessible, et le lien de fraternité avec ceux qui nous ont précédés dans la foi demeure.

C’est de cette manière, humblement, que j’essaie de transmettre : par l’exemple, puis par la parole juste, et enfin en donnant accès à la source elle-même.

Une valeur ajoutée pour notre époque et pour l’humanité

Une valeur ajoutée pour notre époque et pour l’humanité

Pour comprendre en quoi ces enseignements constituent une véritable valeur ajoutée, il faut peut-être commencer par mesurer ce que représente, en soi, le fait de rencontrer sur son chemin un homme de Dieu. Historiquement, cette rencontre relevait presque de l’exception. Dans les siècles passés, nourrir une telle soif supposait souvent des sacrifices considérables : interrompre son activité, quitter sa famille, fermer ses projets, entreprendre de longs voyages, parfois sans certitude de retour, pour espérer rencontrer quelqu’un dont on avait seulement entendu parler, souvent isolé et difficile d’accès. Cela plaçait la personne face à un choix existentiel fort, presque un arbitrage entre cette vie et la vie dernière.

Le privilège immense que nous avons aujourd’hui, c’est d’avoir accès à cet héritage sans devoir traverser ces ruptures radicales. Par les sacrifices consentis par Abdessalam Yassine, par son propre cheminement, par le lien vivant qu’il entretenait avec son maître spirituel, il a puisé à la source prophétique et a rendu cet héritage accessible, ici et maintenant, dans nos villes, nos quartiers, notre quotidien. C’est là, selon moi, une grâce immense.

Après l’époque du Prophète – paix sur lui –, cette spiritualité profonde était portée collectivement par les compagnons, diffusée dans la vie quotidienne, incarnée dans les relations, le travail, la famille, la cité. Après lui, cet héritage s’est transmis par des hommes et des femmes vivants. Ce qu’Abdessalam Yassine a cherché à accomplir, avec beaucoup de patience et de lucidité, c’est précisément cet effort de transmission et de diffusion plus large : faire en sorte que ce souffle vivant puisse de nouveau circuler, dans tous les pays, dans tous les contextes, sans être confisqué ni réduit à une élite et à un lieu.

Pour celui qui chemine aujourd’hui, la plus-value est immense. Elle consiste à pouvoir vivre de manière accessible le parcours de l’islam, de l’iman et de l’ihsân, sans devoir s’exiler ni se couper du réel. Cette voie n’est plus à chercher à des milliers de kilomètres ; elle est proposée comme un chemin possible au cœur même de la vie ordinaire, avec ses responsabilités, ses contraintes et ses épreuves.

Quant à ce que cela représente aujourd’hui pour l’ensemble de l’humanité, cette vision offre une opportunité précieuse : celle de redécouvrir des hommes et des femmes réconciliés. Réconciliés avec Dieu, sans fuite du monde. Réconciliés avec leur quotidien, sans renoncer à la profondeur spirituelle. Réconciliés avec la raison, sans opposition artificielle entre foi et intelligence. Réconciliés avec leur contexte, tout en restant porteurs d’une espérance.

Dans une époque où l’horizon est souvent sombre, marqué par la peur, la violence ou le désenchantement, ce souffle représente un véritable optimisme prophétique. Il rappelle que l’être humain n’est pas un simple produit de l’évolution, voué uniquement à consommer et à profiter. Il redonne de la dignité, du sens et une finalité claire à l’existence.

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