Réflexions citoyennes

0
869

Un moment opportun et une absence ! Le temps qui précède les grandes échéances électorales devrait être, en principe, un moment propice pour engager le débat sur l’état d’un pays, de mettre le doigt sur les défis collectifs auxquels la société doit faire face et permettre une confrontation d’idées sur les dysfonctionnements de la société et les réformes nécessaires pour son avenir.

Je dis bien en principe car en réalité, le débat se trouve assez souvent confisqué et (habilement) orienté pour manipuler l’opinion publique à l’image du débat permanent sur l’immigration, du fameux débat sur « l’insécurité » en 2002 et comme par hasard « l’islamisation » rampante de la société française en 2007.

Les campagnes électorales passent ainsi délibérément à côté de l’essentiel, privant le pays d’un moment de vérité, d’honnêteté intellectuelle et politique en se focalisant sur des questions purement politiciennes et électoralistes.

Toujours est-il qu’une grande partie des citoyens ne se reconnaissant plus dans les discours politiques médiatiques, attendent de ce moment la possibilité de poser les vraies questions de société pour faire des choix et définir collectivement les grandes orientations de notre avenir commun.

Cet article se veut, au-delà de la modeste contribution au débat, une occasion d’interpeller notre engagement citoyen, de poser la problématique de notre rapport à la politique et plus généralement de notre participation, du rôle que doivent jouer aujourd’hui les citoyens français de confession musulmane dans les débats qui traversent la société, dans le combat d’idées, de leur devoir d’appropriation du débat citoyen pour la réforme de leur société.

Depuis le 11 septembre 2001, l’islam et les citoyens français de confession musulmane sont plus que jamais pris en otage, devenus malgré eux un enjeu électoral majeur et permanent.

Qu’il s’agisse des débats sur l’Europe, des rendez-vous électoraux nationaux ou même des échéances locales, la question de l’islam, de sa place, de sa visibilité et de sa « compatibilité » avec les valeurs de la République, est constamment et passionnément d’actualité.

On entretient délibérément la confusion entre les questions d’islam, d’immigration, d’insécurité et d’intégrisme. Une confusion qui fait désormais consensus et qui arrange ceux qui ne veulent pas voir dans une large composante de notre société les citoyens à part entière qu’ils sont.

Le populisme et le cynisme de la classe au pouvoir et d’une autre en quête de pouvoir participent largement à cette manipulation et font porter les échecs des politiques menées et le malaise de la société réel ou supposé aux populations les plus fragilisées qui deviennent un bouc émissaire facile car sans poids électoral et surtout politique.

Pour autant, suffit-il de se poser en éternelle victime de ces discours et de ces politiques menées depuis des décennies, et qui ont certes conduit au désastre que nous vivons, pour prétendre à la réforme et la transformation de notre société car c’est de cela qu’il est question ?

Est-il possible de continuer dans le mode de la réaction de circonstance souvent alibi de la démission, de la résignation et de l’incapacité à mener un travail persévérant et de longue haleine pour un changement qui concerne à la fois les politiques et les mentalités ?

Pouvons-nous faire l’impasse sur l’élaboration d’un discours clair qui dit notre identité dans sa positivité et dans son universalité et qui propose un projet capable de prendre part à un mouvement général de transformation de notre société ?

La société française dans sa richesse et sa diversité connaît une réelle dynamique politique et sociale qui se veut une rupture citoyenne avec une conception politicienne et carriériste de l’engagement politique. Cette dynamique est aussi la nôtre, ces combats pour l’environnement, pour les droits de l’homme, pour la paix, pour la dignité, pour le respect, contre les guerres, contre l’exclusion, contre le racisme sont des combats authentiques qui interpellent la conscience et la volonté de chacun(e) parmi nous.

Cette dynamique met en évidence l’aspiration de nombreux citoyens à une autre façon de concevoir et de faire la politique qui soit plus humaine, plus crédible et plus à l’écoute des préoccupations profondes de la société dans sa richesse et sa diversité.

Nous pouvons passer notre existence à nous plaindre, à critiquer dans la passivité ce que nous subissons, à nous inquiéter des dérives qui menacent la planète et la société, ce n’est pas cela qui va changer les choses.

Nous vivons actuellement en matière des droits fondamentaux des acquis consentis grâce à de lourds sacrifices, des fruits de grandes et douloureuses luttes d’hommes et de femmes qui ont donné le prix fort pour défendre des valeurs et imposer des droits.

Cette dette nous met face à nos responsabilités vis-à-vis de notre présent et surtout vis-à-vis de nos enfants, des futures générations qui ont le droit de vivre dans la dignité et le respect.

Il est temps de dire que cette absence, que cette forme de résignation et que ce silence de la part des populations les plus fragilisées, les plus stigmatisées, notamment les citoyens français de confession musulmane à l’heure où ils sont plus que jamais pris en otage dans le débat public et instrumentalisés comme un enjeu électoral, n’est plus possible.

Une contestation passive devient inconsciemment et dans la réalité une forme de complicité avec l’ordre établi.

Quelles valeurs pour quelle société ?

« La France comme société, écrit Alain Touraine, peut devenir une menace pour elle-même si elle ne parvient pas à combiner intégration et différences, universalisme et droits culturels de chacun, en dépassant l’opposition d’un républicanisme chargé de préjugés et des communautarismes chargés d’agressivité. »(1)

Pour tous ceux qui ne veulent pas céder à la manipulation médiatique quant à la façon de mener le débat public et quant aux choix des termes de ce débat, il est incontestable que la France traverse une crise politique, morale, et sociale des plus inquiétante au-delà même des statistiques et des chiffres aussi alarmants soient-ils !

Cette deuxième campagne du 21e siècle marque un tournant décisif dans la vie politique de notre pays, elle représente à bien des égards un moment crucial de l’histoire de notre société où il est urgent de faire des choix concernant le présent et l’avenir qu’on veut pour nous et qu’on espère léguer aux futures générations.

Cette crise est d’autant plus grave qu’elle a des répercussions directes sur le pacte citoyen qui fonde notre vivre ensemble, et concerne le socle des valeurs que doit incarner et défendre une société solidaire, juste et démocratique.

Notre société traverse une crise existentielle qui appelle non seulement des réponses économiques et techniciennes mais un débat de fond sur le mode de développement qu’on veut, sur les valeurs capables de rassembler la société dans sa diversité, dans sa richesse et sur notre capacité à prendre en compte les nouvelles réalités de notre monde et de notre société.

Notre société est malade parce qu’elle n’est plus capable de rassembler tous ses enfants, et que pour les professionnels de la politique seuls compte l’immédiat et les exploits électoraux, quand bien même le destin commun du pays est en jeu.

Le malaise est tel que les discussions de pure forme, et les réponses politiciennes ne suffisent plus ni à convaincre ni à mobiliser et encore moins à être en phase avec les vrais défis que rencontrent les citoyens de ce pays.

La banalisation, l’acceptation, voire même la théorisation idéologique et politique des discours xénophobes et racistes, la manipulation politicienne et électoraliste des valeurs fondatrices de la société, la réalité des discriminations et de l’exclusion institutionnelle d’une grande partie de la population, la dégradation des liens qui lient les individus, le désastre écologique qui menace la planète, les manipulations génétiques qui s’attaquent à l’homme et à son environnement sont autant de signes alarmants qui doivent nous interpeller quant à la capacité de la société à faire face aux défis de son avenir et à répondre aux besoins de toutes ses composantes.

Il est inquiétant de voir qu’une grande partie de la classe politique et des intellectuels médiatiques continuent toujours d’ignorer le sens que représente la montée fulgurante et structurelle des projets politiques nationalistes quand ils n’alimentent pas eux-mêmes les sentiments de haine et de racisme les plus mesquins pour des fins électoralistes et sectaires.

A l’heure où notre pays a plus que jamais besoin d’un projet qui le hausse en haussant les visées auxquelles la société toute entière doit aspirer, force est de constater la misère politique qui consiste à utiliser l’homme pour des fins moins hautes et moins nobles que lui.

Il est évident que beaucoup de choses sont à revoir et que la République de forme à laquelle on assiste ne vaudrait rien sans la République de fond.

Un devoir de présence, un engagement pour la justice

Le climat de suspicion qui pèse lourdement sur les citoyens français de confession musulmane, doit nourrir en nous plus que jamais la détermination d’aller à contre-courant et la volonté de vaincre les sentiments de résignation, de peur et les réactions de crispation et d’inquiétude paralysante dans lesquelles certains aimeraient nous contenir.

Comment influencer le cours des événements ? Comment faire face à nos responsabilités ?

Là réside un enjeu majeur qui nécessite de notre part une réponse exigeante et difficile, et appelle un effort à la fois intellectuel et spirituel se ressourçant dans l’amour et la sympathie agissante, s’ouvrant sur l’action et se tournant résolument vers l’avenir.

La participation telle que nous la concevons est une dynamique qui opère à plusieurs niveaux, elle comporte de multiples tâches. Toutes nécessaires. Toutes complémentaires.

Cette participation authentique et cet engagement citoyen consiste en une profonde remise en question, en un changement profond de notre état d’esprit et de notre façon d’être et d’agir (1).

Cette participation qui ne saurait être réduite à un rapport occasionnel et périodique avec nos devoirs de citoyens, va largement au-delà du vote.

Voter est, en effet, un devoir nécessaire mais pas suffisant, car c’est une erreur fatale que de confondre engagement citoyen et vote, de croire ou de faire croire aux autres que les réalités de notre pays changeront par le seul bulletin de vote qu’on mettra aux urnes à l’occasion d’une échéance électorale.

La participation est un vaste chantier qui se traduit par une implication concrète dans les différentes sphères et à toutes les échelles de la vie de société. Concrètement, c’est l’engagement actif dans la vie du quartier, dans les conseils d’élèves, dans les collectifs citoyens, dans les dynamiques associatives…

La participation c’est faire l’effort de comprendre profondément la culture et l’histoire qui est la nôtre, surtout lorsqu’il s’agit d’une société comme la France marquée par une histoire lourde et chargée. La participation c’est le devoir de se former et de s’informer car « on ne peut convaincre et se faire accepter aux forums du dialogue que si l’on se tient au courant de ce qui se passe dans toutes les sphères de la réalité du monde, de la sphère culturelle en premier. »2

La participation c’est notre travail persévérant et acharné pour mettre en synergie toutes les forces que recèle notre société en vue d’une mobilisation capable de faire front aux forces déchaînées du marché mondial et de leurs représentants locaux qui, partout, avilissent l’homme et dégradent son environnement.

Un optimisme lucide

Il est impératif pour la société française dans sa richesse et sa diversité de retrouver foi en son espace commun, en ses valeurs fondatrices et en ses capacités de dialogue, de débat et de coexistence intelligente et fraternelle.

Il faut refuser de croire que la médiocrité des idéologues du « choc des civilisations », concepteurs de la haine et de la confrontation, aura raison des intelligences et des générosités que recèle notre société.

Un défi stimulant qui doit nous obliger à faire preuvre de remise en question, de volontarisme, de patience, de présence, d’intelligence, de partenariat et d’optimisme lucide plus que jamais.

C’est une très bonne base de départ que ce devoir d’être et de témoigner, et ce besoin commun de connaissance et de reconnaissance mutuelle.

Notes :

(1) Extrait d’un article paru dans le monde du 8 Novembre 2005

(2) Tariq Ramadan, musulmans d’occident construire et contribuer ; éditions Tawhid, 2002 page 15

(3) Abd-Essalam Yassine, Islamiser la modernité ; Editions al ofok ; 1998 page 180

Laisser un commentaire

Merci de saisir votre commentaire
Merci de saisir votre nom

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.