Journal d’une pèlerine : Mekkah

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Nous voilà arrivés à la ville où tout avait commencé : Mekkah. La ville de naissance de notre Mohammad bien-aimé (paix et salut sur lui). Il avait foulé cette terre. Mon regard se concentrait sur les rues et les nombreuses montagnes qui la décoraient. Verrai-je une trace de son passage ici ? Il était présent, dans tous les recoins de la ville.

Notre autocar s’arrêta enfin au bord d’une rue animée, un boulevard comme on en connait dans toutes les grandes agglomérations du monde arabe : un mélange d’humains et de voitures qui, en fragile harmonie, se défiaient dans la marche nocturne de centaines de milliers de pèlerins. Des klaxons de véhicules résonnaient dans toute la ville. Un chahut assourdissant emplissait chaque coin de rue. De plus, les boutiques et les bazars n’arrangeaient rien à ce vacarme incessant.

Je descendis du bus, toujours abasourdie de ce voyage que je venais de vivre. Il était réel mais j’avais du mal à le réaliser. Mes sentiments étaient confus. Je quittai mon quotidien et mes responsabilités. Mais, j’étais heureuse. Je voulais arrêter tous les passants et leur dire que j’étais à la Mecque, que j’avais enfin vécu ce voyage tant attendu.

La chaleur était toujours étouffante, et une tempête de sable se préparait. Nous étions à quelques mètres de la Kaaba. Enfin ! Mais il fallait encore patienter avant de pouvoir fouler l’endroit sacré. Je trépignais d’impatience. C’est deux heures avant la prière de l’aube que notre groupe avait choisi d’aller accomplir le petit pèlerinage, Omra. Toujours en état d’ihram, je me préparais rapidement. Quelques mètres me séparaient de ce lieu dont j’avais rêvé et que Dieu m’avait montré en songe. Dieu me préparait en douceur à vivre quelque chose d’indescriptible. J’avançais, je courais. Vite, il fallait y arriver !

Au bout de 20 minutes de marche soutenue, nous arrivions en haut d’une côte. Un tableau architectural sophistiqué se dessina devant nous. Une grande esplanade, ornée de points d’eau et parsemée de personnes, les unes allongées à même le sol, terminant une nuit visiblement sereine, d’autres finissant leur lecture du Coran avant l’heure de la prière et d’autres se ruant vers la porte d’entrée dans l’espoir d’avoir une bonne place. Il faisait encore nuit. Les lumières éclairant l’esplanade de la mosquée sacrée étaient éclatantes à en éblouir les yeux. C’était magique ! En avançant vers la porte d’entrée, une belle façade se dessinait. Une porte ornée de mille petites lueurs reflétant toutes les lumières. Comme les portes d’un grand palais accueillant des invités de qualité.

En entrant, un air glacial secoue les corps accentuant le contraste de température entre l’extérieur et l’intérieur de la mosquée. Mon cœur se serra : cette sensation qui vous prend lorsque, attendant un évènement depuis longtemps, vous vous y retrouvez enfin et vous n’y croyez pas vraiment. J’avançais perdue suivant le groupe qui s’arrêta pour se préparer à la prière. Au même moment, je lisais sur le panneau : « Vers le Mataf[1] ». Elle était à quelques mètres.

La première prière à la mosquée sacrée fut un pansement pour les plaies et pour les maux accumulés toutes ces années. Une douce mélodie retentissait dans cet intérieur longtemps ténébreux et obscur. L’eau de la vie y pénétrait petit à petit éclairant par les paroles divines ce cœur longtemps meurtri. Un soupir m’aida à évacuer peu à peu cette poussière accumulée. Je n’arrivais plus à patienter. Je voulais la voir ! J’avais assez attendu. Le groupe reprit la marche enfin et nous avancions vers le Mataf. Je n’arrivais plus à freiner les battements de mon cœur qui faillit sortir de ma poitrine. Je ne pouvais plus calmer ma respiration. Et là… Une partie de la demeure de Dieu apparut ! Mon regard se figea. Tout ce que j’avais préparé avait disparu. Je ne savais plus ce qu’il fallait faire au moment de sa vue. Je pris le temps de la contempler sans prononcer un mot. Quelques minutes après, tout rentra dans l’ordre dans mon esprit. Je pris une grande inspiration et profitai enfin d’un moment d’invocations.

Un sentiment de complétude et de sérénité envahit le corps et panse l’esprit. « Alors, tout est vrai. Tout ce que mes parents m’ont transmis au sujet de cette religion et sur l’histoire des prophètes est bien réel ? », me disais-je.

La foule était dense autour de la Kaaba et la chaleur accablante mais l’odeur musquée de cet endroit occultait toutes les difficultés. Tout paraissait naturel. Mes pas me guidaient vers les rites à effectuer comme si j’avais toujours fait cela. Les tours ont commencé autour de la Kaaba et les voix s’élevèrent de toutes les sortes d’invocations. Des gens pleuraient, d’autres méditaient et certains avaient le regard médusé. Attirés comme des papillons vers la lumière, nous étions tous dans un mouvement de gravitation qui nous rapprochait à chaque tour un peu plus du centre. Le ciel s’éclaircissait peu à peu accueillant les rayons du soleil. Le chant des oiseaux rajoutait une touche de poésie. Fermer les yeux, se laisser guider dans la foule bousculante, poser les pieds sur cette esplanade. Je me sentais enfin vivante ! Dans cet endroit, l’âme s’unit au corps pour donner un sentiment d’équilibre et d’harmonie. Ici, l’âme se nourrit et reprend ses droits.

Le moment suivant les deux unités de prière était l’occasion de regarder la Kaaba encore et de vivre l’adoration de contemplation et de méditation. Qu’espérer d’autre ? Dieu m’avait choisie avec tous ceux-là pour venir à Lui, pour L’invoquer et pour se racheter une vie. Que rêver de plus ? Mes mains s’élevèrent vers le ciel, les yeux incapables de cligner face à cette grandeur : « Tu m’as fait tant de présents jusqu’ici ! Je Te remercie pour cette grande faveur que Tu m’accordes, je n’arrive pas à exprimer ma gratitude car Tu es plus majestueux que tout… ».

J’étais dans un lieu qui a connu des prophètes et des gens pieux. J’étais dans un lieu où étaient enterrés notamment Hajar et Ismaël. Un lieu où l’origine de la vie sur Terre avait pris sens. Un lieu qui a connu le pacte passé avec Dieu : tous les serviteurs le reconnaissaient comme leur Dieu unique. Je réalisais mon insignifiance. Qui étais-je parmi tous ceux-là ? « M’entendras-Tu dans toutes ces voix qui T’acclament ? Suis-je à la hauteur de Ta miséricorde ? Je sais que je ne suis rien mais fais en sorte de me compter parmi Tes serviteurs les plus sincères et qui seront acceptés dans l’océan de Ta clémence dans cet endroit, car je sais que je ne suis pas aussi sincère qu’eux… ». Ici, la langue retrouve une activité spirituelle qui ne s’arrête pas. Par peur de ne pas être entendue, il ne fallait pas perdre une minute dans l’insouciance.

Toujours dans la même ferveur, nous entamions le Saay, mouvement de va-et-vient en rappel de l’oscillation de Hajar, en recherche d’eau pour son fils Ismaël, entre les 2 monts de Safa et Marwa. Une marche de quelques kilomètres qui doit à chaque trajet nous inciter à méditer. Un aller-retour entre la crainte et l’espoir. Le séjour allait s’inscrire dans ce mouvement.

Je retournai à l’hôtel, apaisée. Posant ma tête sur l’oreiller, je revivais tout dans les moindres détails. Je me disais que ce n’était que le début du séjour et que ce qui allait encore être vécu allait être encore plus intense. Il fallait désormais se préparer au pèlerinage, au vrai défi. A la rencontre de Dieu à travers les difficultés bravées et les obstacles surmontés.


[1] Mot arabe désignant par son préfixe (–Ma) l’endroit où se déroule l’action de Tawaf (parcourir le pourtour de la Kaaba sept fois).

2 Commentaires

  1. Il devrait être  » imposé  » à tous les pèlerins de nous faire témoignage de ce voyage à travers un journal comme celui-ci.

    C’est un plaisir de te lire Taqwa, chaque étape nous fait nous sentir  » dans les lieux que tu décrits  » et dans les  » émotions que tu vis « .

    Hâte de lire la suite comme un roman dont on tourne lentement les pages.

    Merci

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