Journal d’une pèlerine : Le voyage

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Je faisais partie du voyage. Je n’y croyais pas vraiment. J’attendais de prendre l’avion pour être sûre d’y croire. La route jusqu’à l’aéroport fut longue. L’enregistrement aussitôt fait, nous commencions notre attente interminable jusqu’à l’avion. Aller en pèlerinage se méritait réellement. Nous étions à l’entrée de l’endroit le plus pur de la Terre. Nous n’allions pas y entrer comme ça ! Les épreuves se multipliaient bien avant le départ. Qu’importe, mon cœur dansait de joie et palpitait à l’idée de fouler la terre sainte. Epreuves ou pas, j’y étais déjà et demandais à Dieu de me permettre de rester concentrée sur mon rendez-vous avec Ses bienfaits. Après tout, la vie d’ici-bas n’était faite que de difficultés.

Emmène-moi !

Un voyage totalement différent. Il fallait garder à l’esprit l’idée que ce n’était pas des vacances mais un séjour pour Dieu et avec Lui. J’allais à l’inconnu. Mais quelle douceur de se laisser aller pour Dieu ! Je trépignais dans la file d’attente interminable. Mais voyant notre vol s’afficher sur les écrans, mes mains devinrent moites, mon souffle s’accéléra, ma voix trembla et les mots disparurent. Mon regard se figea : « Jeddah ».

Je montais dans l’avion, heureuse et abasourdie. Sur mon siège, je me précipitais sur l’écran en face de moi pour cliquer maladroitement : ce que je cherchais s’affichait enfin, l’itinéraire du voyage. Je voyais se dessiner devant moi le trajet vers « Mekkah » et « Temps avant le Miqat[1] ». « Pourvu que l’avion décolle sans encombre et qu’il ne se passe rien pendant le vol. Je veux faire mon pèlerinage et mourir après. », me répétais-je. Le vol se déroulait dans beaucoup de brouhaha, de va et vient, de files d’attente…

Emmène-moi !

Mes yeux s’ouvrirent. Il restait 9 minutes avant le Miqat.

A Tes portes, j’avançais tête baissée, la honte m’emplissant, mes pas me devançant. « Je n’ose pas toquer à Ta porte. J’ai peur. Je suis devant Ta porte, à Tes pieds… Je suis au seuil de Ta miséricorde. M’accepteras-Tu ?  Me regarderas-Tu ? J’ai si peur… Je me sens tellement démunie… Pardonne-moi de venir à Ta rencontre dans cette condition. Me rencontreras-Tu ? Me recevras-Tu ? J’ai si mal… »

La voix du pilote retentit : « Nous traversons à l’instant le Miqat. Puisse Dieu accueillir les pèlerins et agréer leurs invocations… » Je ne pus me retenir. Un torrent de larmes se déversa sur mon visage… Au même moment, les voix s’élevèrent après tant de chahut, de discussions futiles et de bavardages, résonnant comme une seule voix : « Labayka allahuma labayk, labayka la charika laka labayk… » sans interruption, sans hésitation, en chœur. Les coins de l’avion vibraient. Nous n’entendions plus les bruits de manœuvre de l’atterrissage ni ne ressentions cette sensation désagréable de la descente et de la perte d’altitude de l’engin. Nos cœurs, ne supportant plus la poussière qui les enveloppait depuis toute ces années, s’exprimaient : « Dieu, je viens vers Toi, je réponds à Ton appel… ».

 Il m’avait fait entrer. Qui étais-je pour mériter cela ? J’avais pénétré le périmètre sacré. J’étais dans Sa cour, dans Sa demeure. Je ne pus me contenir. « Que de présents me fais-Tu ! Dois-je comprendre que Tu acceptes que je m’avance vers Toi ? Tu m’as ouvert Ta cour, dois-je comprendre qu’une lueur d’espoir me sourit pour que je me rapproche ? »

Emmène-moi !

« Facilite-moi mon rapprochement. La diligence avance et s’éloigne, laissez-moi parmi vous. La distance se raccourcit. C’est là ! » me disais-je, frénétiquement, dans une joie euphorique et inquiète.

L’avion se posa. Un paysage désertique se dessina, des mirages flottaient au loin. « Bienvenue aux invités de Dieu, ne nous oubliez pas dans vos invocations… », prononça le pilote, encore, dans une dernière sollicitation, comme s’il mesurait à quel point la destinée de notre voyage était importante et lourde de sens. J’y étais ! « Je suis l’invitée de Dieu… Moi ? » Je ne méritais pas autant de bonté. Mes pieds foulèrent le tarmac de Jeddah. J’étais à quelques kilomètres de Mekkah. J’y étais presque. « Emmène-moi jusqu’à Ta demeure, emmène-moi là où mon corps s’apaisera, là où mon cœur ne tremblera plus, où mon visage s’imprégnera de Ta grâce… ».

La route jusqu’à Mekkah fut parsemée d’arrêts intempestifs, de check-points, de vérifications et d’attentes d’autorisations. On ne rentre pas dans la cour de Dieu sans se purifier. La patience, l’invocation et l’évocation permettent de se sublimer.

Je devais me concentrer sur l’état de mon cœur : était-il prêt à accueillir la générosité de Dieu ? Réalisait-il qu’il n’allait pas n’importe où ? S’était-il assez préparé pour être à la hauteur de ce séjour et des rites ? Je n’en étais pas sûre mais je demandais à Dieu de m’y faire parvenir.

Mekkah apparut, étincelante, brillant de mille feux.

« Ô Dieu, fais-moi parvenir jusqu’à la Kaaba maintenant… emmène-moi ! » répétais-je, toujours inquiète que mon voyage s’interrompe avant d’avoir goûté à tant de félicités.


[1] Miqat désigne les lieux à partir desquels les pèlerins doivent entrer en état d’ihrāmMiqat, de la même racine que le mot Waqt mais dont la forme désigne en arabe à la fois le moment et le lieu d’un rendez-vous ou d’un événement précis.

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