De Gaza à l’Iran, la loi du plus fort s’impose
Pour la deuxième fois en moins d’un an, Israël et les États-Unis attaquent l’Iran. Pour la deuxième fois, ils le font alors que des négociations étaient en cours en vue d’arriver à un accord entre Washington et Téhéran. « Dernière chance pour éviter le scénario de la guerre », répétaient ces derniers jours certains confrères, laissant penser qu’une guerre serait légitime en cas d’échec des pourparlers. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président étatsunien Donald Trump n’auront même pas pris la peine d’attendre jusque-là.
Pourtant, la veille de ces offensives, le ministre omanais des affaires étrangères Badr Albusaidi, invité de l’émission « Face the Nation » sur la chaîne étatsunienne CBS News, se disait « confiant dans la manière dont les négociations se déroulent »1. Celui dont le pays assure la médiation entre la République islamique et les États-Unis assurait qu’un « accord de paix est à notre portée si l’on permet à la diplomatie d’y arriver ». Il évoquait alors les concessions historiques faites par l’Iran, notamment le renoncement définitif à la détention de matériel nucléaire pouvant servir à fabriquer une bombe — chose qui n’avait pas été acquise dans l’accord signé sous Barack Obama, en 2015 et que Trump avait unilatéralement abandonné. Cela n’a pas empêché Israël — qui n’est pas signataire du traité de non-prolifération et qui détient, quant à lui, effectivement, l’arme nucléaire — d’attaquer dès le lendemain. Quel message cela envoie-t-il, si ce n’est de dire que, à l’image du droit international, la diplomatie est, elle aussi, une voie sans issue ? Albusaidi, pourtant peu bavard et habituellement soucieux de l’image de neutralité que cultive son pays, s’est dit « consterné » par les bombardements contre l’Iran.
« La guerre c’est la paix »
On le sait depuis la « guerre contre le terrorisme » de George W. Bush déclenchée en 2001, mais encore davantage depuis le génocide à Gaza : le droit international n’est même plus un principe dans lequel se drapent les puissances occidentales. Les réactions des chancelleries européennes face à l’agression israélo-étatsunienne ne sont pas d’ailleurs sans rappeler ce qu’il en est depuis le lendemain du 7 octobre 2023 : la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président français Emmanuel Macron, s’affichent en professionnels de l’inversion accusatoire. L’une est prompte à condamner « les attaques injustifiées de l’Iran contre [nos] partenaires dans la région », sans un mot à l’adresse de Tel-Aviv et Washington ; l’autre somme le régime iranien « d’engager une négociation de bonne foi », dans une négation totale de tout ce qui se déroulait entre Mascate et Genève ces dernières semaines. « La guerre c’est la paix », proclamait Big Brother2. Comme pour Gaza aussi, de rares pays européens — les mêmes — ont parlé d’une voix courageuse et dissonante, à l’image de l’Espagne qui a condamné « l’usage de la force » par Israël et les États-Unis, ou la Norvège qui a critiqué le discours israélien parlant d’une « attaque préventive », alors qu’il n’y avait, rappelle Oslo, « aucune menace imminente » de la part de l’Iran.
Le nouvel ordre mondial qui s’implante depuis la guerre contre Gaza ne se limite pas au champ politique. Médiatiquement aussi, le cortège accompagne la propagande officielle, et les mêmes procédés sont à l’œuvre : remise en question du nombre de victimes iraniennes avec un « selon le régime iranien », qui rappelle le « selon le Hamas » ; tentatives de justification et d’inversion de la réalité quand une école pour filles est bombardée dans le sud du pays, faisant plus de 100 morts. Comme au moment du bombardement de l’hôpital Al-Ahli en octobre 2023 à Gaza, des chroniqueurs se transforment en experts militaires sur les plateaux de télévision pour expliquer que ce sont des missiles iraniens qui ont provoqué la tragédie. Comme pour Gaza, les mêmes chroniqueurs sont aux abonnés absents quand Israël bombarde des hôpitaux, comme les trois établissements ciblés à Téhéran. Sans doute nous dira-t-on bientôt qu’ils abritaient des membres des Gardiens de la révolution, comme ceux de Gaza abritaient ceux du Hamas. Nous devrons alors les croire sur parole, malgré tous leurs mensonges précédents, et tant pis, encore une fois, si le droit international interdit cela en toute circonstance.
Aucune promesse de lendemains meilleurs
Quel destin attend l’Iran ? Sera-t-il à son tour livré au chaos qui a accompagné toutes les tentatives de « changement de régime
Comme à chacune des interventions étatsuniennes dans la région, celle-ci ne peut porter aucune promesse de lendemains meilleurs pour la population iranienne. En Afghanistan, les talibans sont revenus au pouvoir. En Irak, le peuple paye, plus de deux décennies après le déclenchement de la guerre, un lourd tribut à la kleptocratie confessionnelle mis en place par Washington. Et, comme à chacune des opérations israéliennes, l’on sait que le seul souci de Tel-Aviv est de semer le chaos autour de lui pour s’assurer une hégémonie régionale, comme il continue à le faire au Liban et en Syrie, en dépit des tous les cessez-le-feu qu’il signe. Quant à ceux qui font de la haine du régime iranien, oppresseur et massacreur de son peuple, la grille de lecture exclusive des événements, il est bon de se rappeler que la mort d’un dictateur ne peut être réjouissante quand elle est l’œuvre d’un criminel de guerre inculpé par la Cour pénale internationale.