Iran. Le vrai visage de la guerre
Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février 2026, les bombardements étatsuniens et israéliens sont souvent présentés comme visant principalement des installations militaires. En réalité, les bombes ont rapidement atteint des zones urbaines densément peuplées. À Téhéran comme dans d’autres villes du pays, la guerre s’inscrit désormais dans la vie quotidienne.
À quoi ressemble la guerre en Iran ? À en croire un large pan du traitement journalistique en France, les victimes appartiennent principalement au commandement militaire du régime. Les images des victimes civiles et des destructions dans les villes iraniennes sont rarement montrées.
Dès les premiers jours de la guerre, les autorités iraniennes ont fortement restreint l’accès à Internet et imposé un contrôle strict de la circulation des images. Les réseaux sociaux sont difficiles d’accès et plusieurs services sont bloqués, ce qui limite la diffusion d’informations depuis l’intérieur du pays. Certains habitants ne parviennent à se connecter que quelques minutes, à un coût élevé. Cette situation n’est toutefois pas inédite : lors du soulèvement de janvier 2026, des restrictions similaires avaient déjà été imposées sans que cela empêche un suivi médiatique du pays.
Pourtant, le bilan humain ne cesse de s’alourdir. Au 9 mars 2026, l’organisation de défense des droits humains HRANA (Human Rights Activists in Iran, basée aux États-Unis) estime que les bombardements étatsuniens et israéliens ont fait au moins 1 708 morts, dont 1 205 civils, parmi lesquels 194 enfants. Selon les services d’urgence iraniens cités par l’agence officielle ISNA, 15 300 personnes ont également été blessées.
Une centaine d’écolières tuées
Les témoignages indiquent que l’école aurait été ciblée une seconde fois, alors que les secours étaient déjà sur place après la première frappe : « Lorsque la première bombe a frappé l’école, un enseignant et le directeur ont déplacé un groupe d’élèves dans la salle de prière pour les protéger », raconte un secouriste du Croissant-Rouge, citant les récits de survivants. « Le directeur a appelé les parents pour leur dire de venir chercher leurs enfants, mais une deuxième bombe a également frappé ce secteur. Seul un petit nombre de ceux qui s’étaient réfugiés à l’abri ont survécu. »2
La frappe la plus meurtrière s’est produite le 28 février dans la ville de Minab, dans la province d’Hormozgan, dans le sud de l’Iran. Une bombe a frappé l’école primaire de filles Shajareh Tayyebeh pendant les cours. Le bâtiment s’est effondré sur les salles de classe où se trouvaient encore les élèves. Selon les autorités iraniennes, le bilan est estimé entre 165 et 180 morts, majoritairement des écolières âgées de 7 à 12 ans, et environ 95 blessés. Une vidéo diffusée par l’agence iranienne Mehr et authentifiée par le New York Times montre un missile de croisière Tomahawk frappant une base navale située près d’une école à Minab. Selon une enquête d’Al Jazeera, l’établissement était clairement identifié comme une institution civile et séparé d’un complexe militaire voisin depuis plus de dix ans1.
Des bombardements dans des quartiers densément peuplés
Dans la capitale, plusieurs quartiers ont été touchés. Téhéran compte près de 10 millions d’habitants, et plus de 15 millions si l’on inclut l’ensemble de son agglomération, soit environ 3 millions de plus que l’ensemble de l’Île-de-France. Dans un tissu urbain aussi dense, installations militaires, infrastructures civiles et quartiers résidentiels se trouvent souvent à proximité les uns des autres, exposant directement les populations aux bombardements. La situation est similaire dans d’autres grandes villes iraniennes où de nombreux monuments historiques se situent également au cœur des centres urbains.
Le 4 mars, l’aéroport de Mehrabad, à Téhéran, a été touché. Le lendemain, la salle de 12 000 places du complexe sportif Azadi a été détruite par un missile qui a également endommagé les bâtiments environnants. Dans le secteur central, place Ferdowsi, des immeubles d’habitation et des commerces ont été endommagés par les explosions, tandis que l’hôpital Gandhi a subi de lourds dégâts après une déflagration à proximité. La présence policière s’est renforcée et de nombreux habitants, souvent parmi les plus aisés, ont quitté la capitale pour rejoindre d’autres villes, notamment sur les rives de la mer Caspienne, dans l’espoir d’échapper aux bombardements.
Dans les quartiers populaires de Robat Karim, au sud-ouest de la Téhéran, Fouad, un Afghan de 30 ans, raconte que sa maison a tremblé lorsque des bombardements ont visé une base militaire voisine. Ses murs ont vibré et des carreaux se sont brisés, comme lors d’un tremblement de terre. Revenu d’Europe pour régler des affaires familiales, il se retrouve désormais coincé dans le pays. Il explique ces événements à son frère, installé à Paris, et confie hésiter entre tenter de repartir par la Turquie ou l’Arménie et rester auprès de sa famille qui n’a pas les moyens de fuir. Dans l’ouest du pays, à Marivan, Sana, une étudiante de 24 ans, a confié à sa cousine installée à Paris que sa famille avait quitté la ville pour se réfugier dans un village voisin. Elle lui a dit ignorer combien de temps la guerre durera et combien de temps il faudra pour reconstruire les infrastructures détruites.
Destruction des monuments historiques
Les bombes ont également atteint des zones historiques. Le 28 février 2026 à Téhéran, des bombardements ont touché la place Arg, où se trouve l’ancien bâtiment de la radio iranienne, dans le périmètre du palais du Golestan, un complexe royal dont les principales constructions remontent à la dynastie kadjare au XIXᵉ siècle. Inscrit depuis 2013 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, le palais constitue l’un des ensembles architecturaux les plus importants du centre historique de Téhéran. L’onde de choc a endommagé plusieurs parties de l’édifice, brisant des vitres traditionnelles et abîmant des portes et structures en bois. Des dégâts ont également été signalés dans le Talar-e Ayeneh (salle des miroirs). Certaines structures du grand Bazar voisin ont aussi été fissurées. Ce vaste marché couvert, dont les origines remontent à l’époque safavide (1501-1736) et dont certaines parties datent des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, reste l’un des lieux centraux de la vie économique et sociale de la capitale.
Risques sanitaires et accroissement de la pauvreté
À Ispahan, ancienne capitale de la dynastie safavide, ville d’environ deux millions d’habitants et riche d’un important patrimoine historique, les inquiétudes concernent aussi les monuments. La ville abrite notamment le palais de Chehel Sotoun, pavillon safavide du XVIIᵉ siècle situé dans un jardin persan inscrit depuis 2011 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le 3 mars, sur l’île de Qeshm, dans le golfe arabo-persique, une installation de dessalement a été endommagée, perturbant l’accès à l’eau potable pour une partie de la population. Le 6 mars, une usine pharmaceutique située au sud-ouest de la capitale a subi d’important dégâts, soulevant des inquiétudes quant à l’approvisionnement en médicaments dans un pays déjà durement touché par les sanctions internationales.
« La fumée couvre toute la ville. J’ai du mal à respirer et mes yeux brûlent, » a témoigné une habitante auprès du Guardian3. L’incendie a suscité de fortes inquiétudes quant à la pollution de l’air et à ses effets sur la santé. À Téhéran, Parmin, chercheuse, s’inquiète particulièrement de ces conséquences et évoque des risques sanitaires durables pour la population.
La guerre frappe aussi les conditions de vie déjà fragiles d’une grande partie de la population. Dans de nombreuses villes iraniennes, des milliers de personnes vivent d’emplois précaires ou de travail journalier. Les bombardements et la paralysie de l’économie locale privent soudain ces travailleurs de revenus. Ghazal, une étudiante iranienne arrivée à Paris après la guerre de douze jours en juin 2025, raconte les répercussions d’une bombe qui a frappé une station de police située près de l’immeuble où vit sa famille : « Mon père tient un magasin d’alimentation générale au rez-de-chaussée de notre immeuble. La bombe est tombée sur la station de police juste à côté. Les murs de l’appartement et du magasin ont été brisés. » Sa nièce de sept ans a été blessée lors de l’explosion. La famille a dû quitter l’immeuble et se réfugier chez des proches dans un autre quartier, abandonnant à la fois leur logement et le commerce qui constituait leur principale source de revenus.
« Les bombes ne distinguent pas “gouvernement” et “population” »
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 3,2 millions d’Iraniens pourraient avoir été temporairement déplacés à l’intérieur du pays depuis le début de la guerre, soit entre 600 000 et 1 million de familles contraintes de quitter leur domicile4. Dans un message écrit sous les bombardements sur son compte Instagram, Mohammed Maljou, économiste et universitaire à Téhéran, affirme : « Les bombes ne distinguent pas “gouvernement” et “population”. Présenter la guerre comme un moyen de libération revient à masquer la réalité de la destruction. »
La situation des prisonniers politiques suscite également de fortes inquiétudes. Lors de la guerre de juin 2025, la prison d’Evin avait déjà été exposée aux bombardements. Cette fois-ci, l’établissement n’a pas été frappé, mais les familles des détenus restent inquiètes et disent avoir des difficultés à obtenir des nouvelles de leurs proches.
Pour la société iranienne, les conséquences pourraient dépasser les destructions immédiates. Les acquis obtenus par la société civile au prix de mobilisations difficiles risquent de reculer, tandis que la logique de guerre peut servir de justification à un durcissement sécuritaire et à une intensification de la répression. Un mécanisme déjà observé après la guerre de douze jours lorsque les autorités avaient invoqué le contexte de guerre pour renforcer la surveillance et les arrestations.