Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d’autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l’accès des Palestiniens à l’aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s’inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu’à l’horizon d’une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s’ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu’à compter de mars 2025, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s’agit pas d’un départ immédiat, mais d’une mise à l’arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd’hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l’acheminement de l’aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l’armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu’officialiser la fermeture progressive de l’espace humanitaire.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens ou non critiques de l’action israélienne.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d’arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés.2.

) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D’autres ONG qui ne sont pas critiques de l’action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l’inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l’absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l’UNRWA3 constitue l’aboutissement de cette campagne prolongée d’asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l’aide humanitaire. En s’attaquant à l’UNRWA, pilier central de l’aide humanitaire, c’est l’ensemble des capacités d’intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d’enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l’enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d’actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée  : si l’on meurt moins sous les bombes qu’au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D’autant que, depuis l’annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd’hui une tragédie infantile d’une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d’enfants tués y dépassait déjà celui de l’ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82  % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l’errance sous des abris de fortune.

L’aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d’ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu.

À cette hécatombe s’ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d’ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l’aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd’hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L’aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d’ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d’aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d’anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s’ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d’information en continu, reprennent ce discours.

Loin de protéger l’action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l’action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l’« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l’édification d’une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l’institutionnalisation d’un dispositif international piloté par Washington, contournant l’ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d’ingénierie territoriale et d’investissement, décidée par un cercle restreint d’États et d’acteurs économiques. Il s’agit d’un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l’administration de Gaza, au profit d’un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Priver Gaza de soins, d’ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c’est réduire une population à l’état de survie biologique et l’ôter de toute existence politique.

Ce scénario s’accompagne d’un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d’un retour à l’ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d’abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l’effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu’à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d’ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c’est réduire une population à l’état de survie biologique et l’ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d’être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C’est un modèle inspiré de systèmes de main-d’œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s’ils se taisent et participent à l’économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l’exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste  : d’un côté, des zones rendues invivables  ; de l’autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l’on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d’argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d’autodétermination politique.

C’est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l’accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l’effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Via
orientxxi.info

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