Le football comme dispositif émotionnel de masse

Le football a évolué historiquement et sa place dans la société n’est plus la même. Mais quelles sont au juste les fonctions actuelles portées par le sport le plus populaire de l’histoire ?

Je n’ai jamais été contre le football. Cette précision m’importe, non par souci de justification, mais par fidélité à moi-même et à mon propre parcours. Ces dernières semaines, en relisant certaines de mes chroniques, j’ai compris comment une lecture rapide, superficielle, pouvait laisser croire que je nourrissais une hostilité envers ce jeu. Or ce serait une contre-vérité intime.

Ce que je critique, ce que je mets à distance, ce n’est pas le football en tant que pratique humaine, mais son glissement progressif vers une forme d’instrumentalisation idéologique et politique qui a fini par lui faire porter un poids qui n’est pas le sien. Le football, dans mon histoire personnelle, est d’abord un souvenir d’enfance, un espace modeste, imparfait, mais sincère, où l’on jouait sans conscience géopolitique, sans slogans, sans récits nationaux à défendre. J’étais cet enfant qui n’avait ni le talent flamboyant ni la régularité des futurs bons joueurs. Je jouais rarement, une fois par semaine tout au plus, parfois moins.

La joie discrète de ne pas être au centre

Trop peu pour progresser, trop peu pour s’imposer. J’étais l’enfant un peu en décalage, trop studieux, trop cérébral, parfois en surpoids, souvent observateur. Le football, à ce moment-là, n’était ni un rêve de réussite ni un substitut identitaire. Il était une tentative maladroite de se fondre dans le groupe, de partager un moment commun sans devoir expliquer ce que je pensais du monde.

Il m’apprenait quelque chose d’essentiel : on pouvait appartenir sans être excellent, participer sans dominer, exister sans performance. Bien plus tard, je comprendrais que cette leçon silencieuse, presque anodine, avait été plus formatrice que bien des discours, parce qu’elle passait par le corps, par l’imperfection assumée, par la joie discrète de ne pas être au centre.

En 2006, lorsque j’ai entamé ma thèse, je me suis engagé dans ce travail avec une détermination presque excessive, convaincu que la rigueur quotidienne était la seule voie possible vers l’aboutissement. L’écriture avançait vite, trop vite peut-être, portée par un enthousiasme mêlé d’angoisse. En 2007, j’avais déjà parcouru une grande partie du chemin. Je projetais une soutenance au printemps 2009.

Le football n’est plus un divertissement

Tout semblait clair, maîtrisé, programmé. Mais le corps, lui, ne suivait plus. L’épuisement s’installait silencieusement, sans drame visible, sans effondrement spectaculaire. Un épuisement propre aux travaux longs, solitaires, exigeants, où l’on converse davantage avec ses idées qu’avec les êtres. Je me suis alors posé une question simple et vertigineuse : comment s’arrêter sans abandonner ? Comment faire une pause sans rompre le fil ? Comment se retirer provisoirement sans trahir le projet ? La réponse ne fut ni héroïque ni rationnelle. J’ai suspendu, momentanément, le processus quotidien rigoureux mais devenu étouffant de l’écriture.

À Bordeaux, j’ai recommencé à sortir, à voir des amis, à habiter la ville autrement que par le prisme de la thèse. La place de la Victoire est devenue un territoire familier. Les cafés, les discussions inutiles, les silences partagés ont pris le relais des bibliothèques. Nous avons regardé des matchs, beaucoup de matchs, non pour y chercher un sens caché, mais pour oublier provisoirement le poids du sens. Nous en avons joué aussi, une à deux fois par semaine, juste assez pour fatiguer le corps et relâcher l’esprit.

Un contre-feux à la contestation sociale ?

Le football, à cet instant précis de ma vie, n’était ni un refuge idéologique ni une fuite irresponsable. Il était une soupape, un espace de respiration, une manière très simple de rappeler au corps qu’il existait encore, qu’il n’était pas seulement un support pour la pensée. Cette parenthèse ne m’a pas éloigné de la thèse ; elle m’y a ramené autrement, avec moins de rigidité, plus de lucidité, et une compréhension plus fine de mes propres limites.

Les années passant, cependant, j’ai commencé à percevoir un changement profond. Pas dans le jeu lui-même, mais dans le regard que la société portait sur lui. Le football cessait progressivement d’être un simple divertissement pour devenir un dispositif, un langage émotionnel de masse, un espace où l’on fabriquait des appartenances, des oppositions, des récits simplifiés. J’ai vu comment, un peu partout dans le monde, les pouvoirs politiques et médiatiques ont appris à capter cette énergie brute, à la canaliser, à l’exploiter.

Les individus, fatigués par des conditions de vie difficiles, privés parfois de véritables espaces de revendication, se retrouvaient émotionnellement connectés à des matchs, à des victoires, à des défaites qui devenaient symboliquement plus importantes que leurs propres existences. Pendant que les droits sociaux s’érodaient, pendant que le travail devenait plus précaire, pendant que les inégalités se creusaient, le football offrait une dramaturgie prête à l’emploi. J’ai vu l’insulte se banaliser, la haine se déguiser en passion, l’adversaire devenir un ennemi moral, et la victoire servir de compensation symbolique à des impuissances bien réelles.

Le football, nouvel opium du peuple

Est-ce cela, un jeu ? Est-ce ainsi qu’il doit être vécu ? J’ai senti en moi une résistance grandir, non contre le football, mais contre cette métamorphose, contre cette réduction de l’existence humaine à quelques émotions collectives programmées. Ma critique s’est alors précisée : je n’étais pas anti-foot, j’étais anti-détournement, anti-confiscation du sens. Le football, à mes yeux, n’a aucun lien essentiel avec le patriotisme. Il n’est ni une preuve de valeur nationale ni une justification de la haine. Il est un jeu, et c’est précisément sa fragilité qui fait sa beauté. Lui imposer des charges idéologiques, c’est le condamner à perdre ce qui le rendait humain.

Mon amour pour le foot n’est pas un amour aveugle. C’est un amour lucide, parfois inquiet, parfois nostalgique, mais profondément honnête. Un amour qui sait que le développement personnel, la dignité par le travail, la capacité à revendiquer ses droits, ne peuvent être remplacés par des cris de victoire ou des larmes de défaite. Le football peut accompagner une vie ; il ne doit jamais s’y substituer. Et s’il m’a aidé à respirer un jour, je refuse qu’il serve à endormir durablement les consciences. Voilà, sans contradiction, mon amour pour le foot.

Mahdi Amri

Source
mizane.info

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