Savoir, avoir, être, pour un sens à notre cheminement

3 verbes, 3 états de l’Homme, 3 étapes de sa vie ? Pourtant, il ne s’agit ni d’une ascension naturelle, ni d’un programme intégré dans nos gênes. C’est une volonté.

Savoir

Éloge du progrès

Au lendemain des Lumières et de la Révolution Française de 1789, un nouveau dieu est consacré. De l’union de la Science et de la Raison naquit le Progrès. Autour de ce nouveau culte, se forge une « théologie » du Progrès qui se propage dans toutes les nations occidentales, entendue comme religion civile. Pour accéder au bonheur social, partagé par tous, il fallait panser les plaies causées par la misère et les inégalités en donnant du sens. C’est pourquoi la Science comme moyen d’amélioration des conditions de vie s’est répandue.  L’Histoire a donc un sens, dans laquelle ce Progrès constitue le moteur.

Le Savoir était le marqueur de cette révolution. En « sachant », l’homme s’est fait dieu. Tous les efforts étaient orientés vers la recherche des progrès technologique et technique. La compétition des nations ne se déroulait plus autour de l’accumulation de richesses, mais bel et bien sur l’information au sens large.

L’homme s’était donc pris pour Dieu, tout en prenant soin de l’écarter de ces funestes desseins. La religion du Progrès avait convaincu l’Homme qu’il était capable d’être l’acteur principal et le metteur en scène de sa vie. Hélas ! La recherche effrénée vers le savoir a conduit à des catastrophes perpétrées au nom du culte Progrès. Aussi s’est-on permis d’utiliser une arme de destruction totale au profit d’une guerre dans les îles japonaises dans les années 1940, pire, le culte Progrès a élevé l’homme occidental au rang de race supérieure légitimant ici et là « l’aventure » coloniale, doux euphémisme pour raconter la décadence de la conscience humaine. Cette certitude au progrès  est morte (ou presque[1]) avec elle. C’est ce qui fait dire à Jacques Julliard que « la religion du progrès est bien morte. Nous sommes devenus agnostiques en matière d’avenir »[2].

Mais qui est l’Homme ? Cette majuscule apposée à ce nom élève son rang, mais ne rend pas grâce à Celui qui l’a créé. « S’est-il écoulé, en effet, pour l’homme un laps de temps durant lequel il n’était même pas une chose mentionnable ? ». [3] Un rappel pour appeler à son origine. Que celui qui court derrière cette vie en foulant cette terre avec arrogance[4], qu’il revienne à ce 1er mot, à ce 1er souffle. Ainsi, « le très Miséricordieux, qui enseigna le Coran, créa l’homme et lui apprit à s’exprimer clairement »[5]. Et puis, de ce savoir, il parcourut le monde en oubliant petit à petit Son Enseignant, Son Educateur. Les années se sont écoulées, les siècles sont passés. Le minuscule de l’homme est devenu majuscule, presque majestueux.  Or, d’une sentence univoque, Dieu nous dit : « l’homme ne voit-il pas que Nous l’avons créé d’une goutte de sperme ? Et le voilà [devenu] un adversaire déclaré ! ». [6]

Voilà le fil de notre propos. L’orgueil constitue la barrière pour [re]trouver Dieu. Au niveau d’une société, d’une vie, d’un cœur. L’homme a voulu se libérer des carcans des religions en cherchant des conditions matérielles ou objectives. Il n’y a trouvé que le gouffre de son égo. Du savoir, il a trouvé l’avoir.

Avoir

De la société de la connaissance à la société de la consommation

De nombreux articles font état des méfaits de la société de consommation. Contentons-nous ici de décrire ses pesanteurs sur l’individu.

« Avoir » est devenu le maitre-mot de l’individu post-moderne. Le moteur de la vie et en même temps sa drogue. « Avoir » se décline en différents états dans notre vie. En effet, la société de consommation désigne un système généralisé dont le mécanisme tend vers cette finalité : la consommation. Le système éducatif, productif, culturel et de plus en plus relationnel conduit à adopter un style de vie dont les différents aspects se conjuguent sur le mode de la consommation. Le travail productif devenant une chaine du système permet de participer à cette consommation. Celle-ci n’est pas dangereuse en soi. Mais c’est plutôt sa place dans nos vies. De moyen, la consommation est devenue une fin. Elle occupe le vide laissé par les incertitudes de ce monde. Nous avions posé la question : qui est l’Homme ? Nous devons nous demander désormais vers où se dirige-t-il.  S’il s’obstine vers cette voie sans issue, écoutons ces paroles du Très haut : « La course aux richesses vous distrait ! Jusqu’à ce que vous visitiez les tombes. »[7]

Quel que soit notre condition sociale, c’est une affaire qui peut tous nous toucher, d’autant que cette course aux richesses est inscrite dans les gênes de nos sociétés. N’est-ce pas là, la définition même d’une société matérialiste ? Si le musulman en Europe, et en France plus particulièrement croit être prémuni de cela, qu’il réexamine son mode de vie. Chiche ! Pourquoi ne pas le coucher sur ses lignes ! Notre islamité, hélas ne constitue pas une protection, loin de là. Nous sommes, nous musulmans, parmi  les plus grands consommateurs de viandes en France ; est-ce un signe d’une fierté quelconque ? Au contraire, cela montre une seule chose : nous sommes encore soumis au diktat de nos estomacs.

Mais « avoir » ne sert pas seulement à nos faims et à nos fins. Il est l’instrument de notre égo. « Avoir » permet d’être, ou plutôt de paraitre. Au temps où l’individu croit suivre l’injonction kantienne[8]  prenant nos passions pour guide. En cherchant à s’extraire de notre état de minorité, nous ne faisons finalement que nous emprisonner dans les méandres de nos pulsions, certes individuelles. Regardons de plus près. L’individu cherche à travers l’acquisition de biens, le regard de l’autre, son acceptation sociale. Nous avons besoin de reconnaissance à travers nos possessions. La société nous fait donc comprendre que plus nous avons, plus nous sommes… importants. La question que l’on pose souvent est symptomatique : est ce qu’il a une situation ? Traduction : est-ce que cette personne a une voiture, possède-t-elle un poste important ? Posséder donne l’illusion d’être, d’être quelqu’un dans le regard de l’autre. Or,  » le Créateur ne regarde ni nos corps ni nos visages, mais Il regarde nos cœurs et nos actes. »[9]

Qu’est ce qui peut commander cette pulsion de l’acquisition, de vouloir l’assentiment du regard de l’autre si ce n’est notre égo ? Aujourd’hui, la société de consommation a donné naissance à la société du spectacle[10]. En bref, c’est avoir pour se faire voir. Chercher à se montrer par la simple raison que l’on détient un peu de savoir et quelque chose à dire. Avec les multiples plateformes de communication sur internet et à la télévision, l’affaire devient inquiétante. L’égo en est excessivement développé. On met en avant la forme plutôt que le fond, la vidéo plutôt que le texte, la voix plutôt que le sens. Le corps plutôt que le cœur. La loi avant la foi.[11]

Qu’est-ce qui peut nous empêcher de dépasser ces pesanteurs ? Comment se débarrasser de ces choses ? Peut-être  faut-il  avant tout prendre conscience des obstacles et franchir ses peurs secrètes qui gangrènent nos cœurs.[12]Voyons ensemble ces obstacles.

Etre

De la course aux richesses à l’engagement sur la voie difficile al aqaba[13]

Délaisser le verbe « avoir » comme finalité dans nos vies, c’est ne plus avoir peur de perdre de l’argent en délaissant certaines choses. C’est ne plus craindre de passer pour un pauvre, c’est de vivre avec peu sans le regretter ensuite, de vivre un nouveau mode de vie, basé sur le verbe « être », l’expérience de la vie. Au fond, la possession est une manière d’éviter de se voir soi-même, en s’entourant de choses plus ou moins utiles et passer du « bon temps ». Acheter et s’oublier, se divertir pour oublier. Nous croyons être quelqu’un en ayant des biens, mais nous ne nous connaissons même pas. C’est dur, oui de faire face à soi, de se retrouver seul face à son égo. Si nous avons tant besoin de divertissements, de plaisirs, c’est que nous avons peur de la solitude, de ce vide spirituel.

Etre avec Dieu, être avec  les gens : la spiritualité comme priorité

En filigrane de ces propos, l’auteur de ces lignes souhaite révéler que notre environnement n’est pas neutre dans notre cheminement vers Dieu. Il peut le freiner, le bloquer, voire l’anéantir. Notre spiritualité ne peut se vivre sans prendre en considération ces « empreintes sur nos cœurs » Aussi, ces quelques lignes sont un appel à une réflexion profonde de l’Homme avec son environnement, et surtout avec son être. Cette voie difficile, citée dans la sourate Al Balad, est un cheminement spirituel, qui n’est pas une ligne directe. C’est une pente ascendante faite d’obstacles, de difficultés et de défis.

Mais qu’est-ce qui est dit sur cette voie ascendante ? Le professeur Abdessalam Yassine[14] invite l’Homme, le croyant et la croyante à méditer les versets de la sourate Al Balad à la lumière de cet engagement vers l’Unique : « « D’abord Dieu a dit dans cette Sourate : Nous avons créé l’homme pour une vie de combat et de lutte [15]! », puis incite l’Homme au combat contre soi-même. Et comme un écho à cet environnement matérialiste décrit plus haut, Dieu reproche à l’Homme son inclinaison pour le gaspillage et la paresse. « Pense-t-il que personne ne pourra rien contre lui ? »[16]

Le professeur poursuit : « tant d’entraves empêchent l’être humain d’entreprendre l’ascension du pénible et rude sommet de la foi véritable. D’autres obstacles plus difficiles encore empêchent son épanouissement spirituel. Ce sont des obstacles pour celui qui s’est agrippé à l’ici-bas, à l’argent, au prestige qui le détournent de la compassion par égoïsme, qui l’empêchent d’intégrer les rangs des croyants pour écouter les conseils ; il est ainsi inattentif à son Dieu, à sa condition de créature, s’imaginant que nul ne le voit, oubliant que Celui qui l’a créé et qui lui a donné une langue et deux lèvres est Seul Souverain »

Dans cette voie difficile, Dieu le très haut définit l’orientation : être au service de l’humanité. En effet, c’est « délier le joug d’un esclave, nourrir en jour de famine, un orphelin proche parent ou un pauvre dans le dénuement »[17].

Ce cheminement de l’être, est donc un combat avec son égo pour l’Unique, et un engagement avec les autres. Il ne connait pas de vacances. C’est ce qui fait dire au professeur, « viendra le temps où le croyant comprendra que la vie terrestre n’a pas été faite pour le repos des croyants, mais pour un rude combat et une voie ascendante difficile à gravir… »  Dans ce mois béni du Ramadan, méditons sur l’opportunité de gravir cette pente. Se délester de nos lourdeurs, et retourner à l’essentiel. Trop de fois, nous manquons « ces  grands rendez-vous spirituels et du cœur »[18] : le jeûne du Ramadan, ainsi que ses 10 derniers jours, les refuges précieux de la nuit et son dernier tiers, les jeûnes surérogatoires, la lecture du Coran et sa méditation, le Dhikr.

Finissons par cette sagesse du professeur Hassan Al Banna, qui reste toujours d’actualité : « et sache que ton cœur est une forteresse qui ne s’ouvre que par ta volonté, après la Volonté de Dieu ; c’est du cœur que provient la victoire aussi bien que la défaite. ».


[1] Voir les problématiques « éthique » sur l’euthanasie, les manipulations génétiques et l’eugénisme.

[2] http://www.revue1900.org/revue/dossiers/dossiers.php?id_dossier=149&PHPSESSID=db2271dd25ccc2dec1

[3] Sourate Insane, 76, verset 1.

[4] Sourate Luqman, 31, verset 18.

[5] Sourate Rahmane, 55 versets 1-4.

[6] Sourate Yassin, 36, verset 77.

[7] Sourate Takathour, 101, verset 1-2.

[8] C’est un processus qui nous dégage de l’état de minorité. Et par « minorité », Kant entend un certain état de la volonté humaine de se plier à l’autorité d’autrui pour conduire l’individu vers ce à quoi il convient d’aller, plutôt que faire usage de sa propre raison. Cette injonction est aussi une consigne « aie le courage, l’audace de savoir ! ».

[9] Hadith d’après Abou Houreira,  rapporté par Mouslim.

[10] Debord Guy, La Société du spectacle, éditions Buchet-Chastel, Paris, 14 novembre 1967.

[11] Pour aller plus loin sur le sujet : http://www.maison-islam.com/articles/?p=525

[12] Loreau Dominique, l’art de l’essentiel, éditions Flammarion, 2008.

[13] Sourate Al Balad, 90, verset 11.

[14] Yassine Abdessalam, Al Ihsane, Tome I, p93.

[15] Sourate Al Balad, 90, verset 4.

[16] Sourate Al Balad, 90, verset 7.

[17] Sourate Al Balad, 90, verset 13-16.

[18] http://www.psmra.fr/2012/04/le-travail-associatif-et-cheminement-spirituel-constats-et-interrogations/

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