Retour sur notre histoire : L’Islam des « darons »

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Cet article fait partie d’une série d’articles traitant de l’histoire contemporaine (moitié du 20ème siècle) des musulmans en France. Même si la présence des musulmans en Europe est très ancienne, cette histoire entend retracer le fil du chemin de différentes générations de musulmans aux profils riches et divers à notre époque. Allant des premiers ouvriers maghrébins, turcs ou sénégalais aux promotions d’étudiant(e)s étranger(e)s venus compléter leurs études-devenus pour certains français- en passant par ceux qui ont embrassé l’Islam dans ce pays, d’aucuns diront que ce passage ou cette résidence à vie a constitué une nouvelle naissance spirituelle.

Même ceux qui portaient la foi « par tradition » reconnaissent avoir redécouvert l’Islam en France. Entre démarche historique et méditation sur la sagesse divine, cette série d’articles est une invitation à se [re]découvrir dans son identité globale et saisir la responsabilité de l’organisation de l’Islam en, de et pour la France.

L’Islam des « darons [1]»

Il était une « foi » des hommes et des femmes pour la plupart du Maghreb et de Turquie, venus s’installer quelque temps en France, soit pour y étudier soit pour y travailler. D’aucuns apporteront dans leurs bagages en plus de leurs rêves et de leurs aspirations, une foi qui était dans ces terres, pour le moins nouvelle : la foi musulmane. Pour autant, la présence musulmane en France est beaucoup plus ancienne. Dans le Midi de la France, à partir de la prise de Narbonne en 719, des hommes de confession musulmane, y ont pratiqué leur foi pendant plus d’un siècle en bâtissant leurs demeures et en célébrant leur culte.[2]

L’histoire commence dans les années 1960-1970. C’est la période des travailleurs immigrés. Nos pères et nos mères étaient arrivés en France pour une durée déterminée. Le projet de vie en France n’était que temporaire. Dans leur esprit, tout comme dans celui de leurs employeurs de l’automobile, des mines ou du BTP,  ces immigrés étaient censés  repartir au « bled ». Cette noria migratoire n’avait pas accès à la parole publique. Invisibles, muets, la société française ne les (re)connaissait pas. Contributeurs productifs, reconstructeurs silencieux de la France, ils sont peu à peu éloignés du salariat par les différentes crises successives des années 1970, conséquence de la crise du pétrole.

Leur Islam était populaire, ils parlaient le dialecte de leurs pays- le  darija ou le amazigh au Maghreb, le soninké ou le bambara en Afrique. L’accompagnement  religieux de ces ouvriers était très faible. Les consulats des pays du Maghreb ne voyaient  ni de menace, ni d’intérêts à « encadrer » ces populations. Leur pratique d’un Islam traditionnel, inoffensif politiquement, ne remettait pas en cause l’ordre établi au bled. Enfin, la Grande mosquée de Paris (GMP) ne proposait que très peu d’activités pour ces porteurs de foi.

Petit retour en arrière, la Grande mosquée de Paris et l’Islam de France

L’édifice de la GMP fut érigé entre 1922 et 1926 sur un terrain donné par la ville, cadeau (empoisonné ?) offert en hommage aux Musulmans morts en défendant les intérêts de la France lors de la première guerre mondiale. Le 15 juillet 1926 est inaugurée, en grande pompe, la Grande mosquée de Paris, par le sultan du Maroc Mouley Youssef. L’institut musulman qui en dépend est  confié à la Société des Habous et des Lieux de l’Islam, créé en 1917 à Alger par l’Etat français et présidé par le sultan du Maroc.  Dès le 14 juillet 1926, une protestation s’élève contre cette inauguration. Elle vient de l’association Etoile Nord-Africaine, regroupant des musulmans Algériens, Tunisiens et Marocains. Ils proclamèrent d’ailleurs :

« Les Musulmans Nord-Africains ne reconnaissent aucun droit aux Sieurs bey [Tunisie], sultan [Maroc] et ministre honoraire : Mohammed Al Habib, Mouley Youssef et Kaddour Ben Ghabrit pour les représenter. Ils déclarent que seuls les hommes dignes de les représenter sont : l’émir Khaled, cheikh Taalibi et Abdelkrim… ». [3]

Dès la naissance de cet embryon de l’Islam de France, d’aucuns ne le reconnaissent. Depuis cette période, aucun recteur d’ailleurs, ne réussira à établir et asseoir sa légitimité. Ni l’Algérien Si Hamza Boubekeur (père de l’actuel recteur), nommé recteur par Guy Mollet en 1957, ni le Cheikh Abbas nommé par le gouvernement algérien en 1982, ne trouveront grâce aux yeux des musulmans. En 1992, le relais est assuré par Dalil Boubakeur, médecin français, placé par Alger en tant que diplomate.

Au-delà de la GMP, les travailleurs immigrés vont connaitre quelques bouleversements, notamment liés aux événements internationaux : la guerre des Etats arabes contre Israël en 1973 et la révolution iranienne de 1979 et leurs conséquences économiques. Beaucoup furent précipités dans le chômage, sans toutefois provoquer un retour massif dans les pays d’origine. Bien au contraire,  ils décidèrent de s’installer sur place et de faire venir leur famille, à travers le regroupement familial. En même temps, apparaissent les 1ères salles de prière dans les sous-sols ou les foyers SONACOTRA. Premiers espaces de socialisation religieuse, ces salles de prière vont accueillir très vite les prédicateurs itinérants du Tabligh, mouvement piétiste transnational, originaire d’Inde, mais également, les jeunes militants des mouvements issus des Frères musulmans.

Retour à Dieu par le travail historique du Tabligh

Certainement, l’un des plus grands mouvements de prêche et d’appel musulman par le nombre de ses fidèles, ce mouvement se distingue par un trait particulier : l’itinérance. L’appel à Dieu passe par les tournées (Jawla) effectuées en petit groupe, par des sorties (Khourouj) en dehors de la ville ou du pays. En France, le Tabligh a visé, avec succès, les travailleurs maghrébins et africains et a touché également, à partir de 1985, les jeunes, dont la génération avait basculé dans la toxicomanie et la délinquance. Avec cette nouvelle génération, le discours s’était francisé et l’accent était mis sur la progression dans la religion. D’aucuns attesteront que les sorties du Tabligh ont joué un rôle moteur dans le retour à Dieu d’anciens dealers et toxicomanes, dans les quartiers ravagés par la drogue pendant les années 1980.

Même si peu de personnes s’investissent totalement dans le mouvement Tabligh, il constitue néanmoins, un stage de formation intensive, où l’élève sort avec une piété notable.

Face aux craintes des autorités publiques de voir un phénomène islamique émerger, accentué par le mouvement de retour à Dieu des populations immigrées, celles-ci cherchent très vite un interlocuteur « légitime ». Avec les incidents perpétrés par des étudiants iraniens, expulsés par Gaston Deferre et les grandes grèves dans l’automobile menées par des travailleurs immigrés et soutenus par les syndicats, l’Islam s’inscrit dans l’espace public.

Pour tenter de surveiller et d’essayer d’encadrer cette évolution, le gouvernement socialiste sous-traite la gestion de l’Islam à la GMP. L’Amicale des Algériens en Europe accompagne cette démarche avec les moyens de l’Etat algérien. Or, c’est sans compter sur la nouvelle politique extérieure saoudienne, renforcée par les pétro-dollars, de vouloir étendre sa vision de l’Islam. Elle crée ainsi la Ligue islamique mondiale (LIM), dont le bureau parisien ouvre en 1977.

Avec le soutien potentiel de la LIM et la nouvelle réglementation libérale permettant aux étrangers de créer des associations, la question des mosquées apparait à travers la multiplication des projets de lieux de culte musulman. La plupart des associations cultuelles, animées par les « darons » doivent faire face aux refus des municipalités qui font un usage politique du droit de préemption.

Cette question et bien d’autres, appelaient à une meilleure organisation des musulmans afin de représenter les intérêts de « l’Islam des darons [4]».

Face à la position institutionnalisée (instrumentalisée ?) par le gouvernement français de la GMP et l’Etat algérien, d’autres personnalités tentent de créer une fédération « plus française ». C’est la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), fondée en octobre 1985 et initiée par un nouvel adepte de l’Islam, mais déjà très actif : M. Daniel Youssof Leclercq. Cette fédération était soutenue par la mosquée d’Evry et la LIM et d’autres personnalités telles que le chaykh libanais Faysal Mawlawi. Avec la présence de plusieurs musulmans convertis (Yacob Roty, Yves Ayoub Lesueur, Leclercq), cette fédération préfigure la volonté d’un Islam de France,  sans toutefois qu’elle se concrétise. Pour s’en convaincre, on ne peut que constater le manque criant de leaders d’opinion et de représentants de confession musulmane…français d’origine. L’usage de la conjonction de, au lieu du en, ne suffit pas à créer cette réalité.

Alors, que s’est-il passé ? Pour le savoir, rendez-vous prochainement dans la suite de l’article !

 


[1]L’expression est de Gilles Kepel, tiré de son livre : quatre-vingt-treize. Editions Gallimard. 2012. « Darons » : vieil argot pour dire père, souvent utilisé dans le langage des jeunes des quartiers

[2]Mohammed Telhine, L’islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, Paris, L’Harmattan, juin 2010.

[3]Mohammed Telhine, L’islam et les musulmans en France. Une histoire de mosquées, Paris, L’Harmattan, juin 2010.

[4]Gilles Kepel, quatre-vingt-treize. Editions Gallimard. 2012

 

1 commentaire

  1. Très bel article machaAllah, qui nous éclaire sur notre Histoire méconnue sur le territoire français…

    j’attends avec impatience la suite inchaAllah;
    merci à l’auteur.

  2. Je n’aime pas cette appellation Maghreb et Afrique comme si on ne venait pas du même continent. Quand est ce que nous allons être unis ? On entend rarement l’Europe du Nord ou du Sud, on parle d’Europe tout simplement.

  3. Salamou’alaykoum,
    je reconnais que la formulation est maladroite puisque le Maghreb fait partie du continent africain. Il aurait été préférable, de préciser de quelle région d’Afrique il s’agissait. Pour autant, l’article ne pousse pas à la division en décrivant les origines géographiques de ces générations. Si vous vous reportez aux ouvrages de géographie, vous retrouverez ces mêmes distinctions-certes relatives- entre l’Afrique du Nord, l’Afrique sub-saharienne (c’est le qualificatif qui correspond), la corne de l’Afrique…

    En tout cas, merci de cette remarque Cheick. J’espère pouvoir modifier cela rapidement.
    Hakim

  4. Salam,
    En Europe aussi il y a des appellations qui regroupe ses pays en différentes parties. Ex :
    On entend parler des pays de l’Est pour désigner la Croatie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie…
    de la Scandinavie pour la Finlande, Suède, Norvège …
    de l’ Europe du Sud : Portugal, Italie, Espagne Etc…

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