Méfiez-vous des mots !

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Les mots que l’on choisit dans nos discours sont lourds de sens, aujourd’hui plus qu’hier. Les techniques de communication sont devenues un outil indispensable de réussite pour toute personne qu’elle soit publique ou non.

 

A travers les mots que nous utilisons, nous pouvons tous être les vecteurs d’idées auxquelles nous n’adhérons pas, inconsciemment. Durant la Seconde Guerre Mondiale, le philologue Klemperer a étudié l’évolution de la langue allemande sous le régime nazi. Il y voyait certains aspects de la propagande qui n’étaient pas perçus. C’est ainsi qu’à l’époque, l’idéologie nazie s’est infiltrée dans les esprits insidieusement. Encore aujourd’hui il existe des restes de cette idéologie dans notre langage. Par exemple, « l’abstrait » comporte souvent une valeur négative par rapport au « concret ». En effet, l’abstrait se réfère à la réflexion, à la pensée, à la raison, ce qui n’est pas le bienvenu lorsqu’il est demandé aux personnes d’adhérer à une idéologie sans réfléchir.

Pour qualifier la langue que nous utilisons aujourd’hui, Eric Hazan parle de la LQR dite langue de la Vème république, qui a pris son essor depuis les années 90. Attention ! Cette langue n’est pas l’aboutissement d’un complot ! Elle résulte de l’influence des publicitaires et des économistes dans nos sociétés dites libérales. Contrairement à la langue du IIIème Reich qui poussait au conflit, la LQR va chercher à rendre le conflit invisible, à assurer l’apathie, à prêcher le « multi-tout-ce-qu’on-voudra » du moment que l’ordre libéral n’est pas menacé. Pour Eric Hazan, tandis que « la langue du IIIème Reich disait de la façon la plus ‘vulgaire’ possible le racisme le plus sauvage ; la LQR cherche à donner un vernis de respectabilité au racisme ordinaire. »[1]

 Ainsi certains mots ont cessé d’être utilisés au profit d’autres mots plus consensuels. A titre d’exemple, le patronat a disparu du discours médiatique, les patrons deviennent des entrepreneurs. La réalité ne change pas mais l’on n’a pas la même représentation de ces deux mots. Patron et ouvriers renvoient à la lutte des classes ; alors que l’entrepreneur a plutôt des collaborateurs, donc il n’y a plus d’opposition au patron, plus de lutte des classes.

Toujours pour dissimuler le conflit, ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des ennemis ni même vraiment des adversaires. Ils sont dans l’erreur parce qu’ils sont mal informés ou parce que leur niveau intellectuel ne leur permet pas d’avoir une vue juste du problème posé. Par exemple, « après le référendum constitutionnel du 29 mai 2005, tous les médias ont souligné que « la France du non » était surtout rurale et peu diplômée, jeune et peu fortunée. Façon polie de dire que le pays a penché vers le non à cause de jeunes ploucs sans argent ni éducation. On ne saurait leur en vouloir d’avoir mal voté. Simplement on leur a mal expliqué. »[2]

Au-delà des mots, c’est la syntaxe de la langue qui transmet l’idéologie dominante. Derrière les mots, il y a des détails, des idées qui passent.

La communication fait partie des valeurs consensuelles, mais savoir communiquer comme on l’entend maintenant c’est savoir se vendre, non plus partager des idées avec d’autres.

Le modèle dit médiatique de la communication (par opposition au modèle argumentatif) est le plus répandu dans les médias. La communication médiatique est monologique (c’est-à-dire sans interaction réelle). Ce modèle médiatique est plus apprécié parce que plus facile à comprendre ; il facilite un fonctionnement automatique qui conforte les préjugés idéologiques. Proposer une autre vision du monde ne peut donc se faire qu’avec un autre langage (argumentatif), ce qui produira une réticence puisque perçu comme plus totalitaire et connoté négativement. Le modèle médiatique de communication est donc fait pour conforter et reproduire les représentations idéologiques, et non pas pour problématiser ou débattre. Le contenu, les idées passent au second plan.

Cette dissolution de la vraie communication entraine une perte de contact avec la réalité. Hannah Arendt, une philosophe américaine, écrit en 1951 à propos des conditions préparatoires au totalitarisme : « La préparation est couronnée de succès lorsque les gens ont perdu tout contact avec leurs semblables aussi bien qu’avec la réalité qui les entoure ; car en même temps que ces contacts, les hommes perdent à la fois la faculté d’expérimenter et celle de penser. Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

A l’heure où les mots se font rudes, injustes et injustifiés à l’égard des musulmans, utilisons à juste titre le poids des mots pour répandre la miséricorde et le message de l’Islam du mieux que nous le pouvons, sans renoncer à la répartie juste et bienveillante.

 


[1] Eric Hazan, LQR La propagande du quotidien, édition Raisons d’Agir, 2006 ; p 13-14

[2] Ibid. p 109

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