Youssef al-Qaradawi, un intellectuel et activiste qui a contribué à inspirer une révolution politique en Égypte

Longtemps associé aux Frères musulmans, Qaradawi s’est efforcé de rendre la jurisprudence islamique accessible et applicable à la vie des musulmans d’aujourd’hui.

Alors que des centaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées sur la place Tahrir au Caire pour la prière du vendredi, le 18 février 2011, un vieux clerc avisé prit la parole pour s’adresser aux fidèles.

« Ne laissez personne vous voler cette révolution – ces hypocrites adopteront un nouveau visage qui leur convient », avait déclaré Youssef al-Qaradawi, qui est décédé ce lundi au Qatar, à l’âge de 96 ans.

« La révolution n’est pas terminée. Elle ne fait que commencer à construire l’Égypte. Préservez votre révolution. »

Sept jours plus tôt, le dirigeant égyptien Hosni Moubarak avait démissionné de la présidence à la suite de manifestations de masse contre ses décennies d’administration.

À la fin de l’année, le Parti de la liberté et de la justice, l’aile politique des Frères musulmans, interdit dans le pays, avait remporté le plus grand nombre de sièges lors des premières élections législatives libres et équitables du pays, et Mohamed Morsi avait été élu président.

En tant que l’un des idéologues les plus éminents associés à la confrérie, Qaradawi et ses enseignements ont été au cœur d’événements qui ont secoué le monde. On se souviendra de lui comme du premier, et peut-être du dernier, intellectuel-activiste musulman au monde.

Tout au long de sa carrière d’intellectuel public, son approche de la loi islamique – combinant l’érudition et l’activisme politique – et sa capacité à communiquer simplement ses idées, lui ont valu des millions d’adeptes.

Activisme anticolonial

Né en 1926, Youssef al-Qaradawi grandit dans une Égypte encore sous domination coloniale britannique. Dans sa jeunesse, il mêle éducation religieuse et activisme anticolonial, une combinaison qui le conduit à se faire arrêter plusieurs fois par le gouvernement égyptien.

Après l’indépendance de l’Égypte, son association avec les Frères musulmans – fondés en 1928 alors que Qaradawi avait 2 ans – conduit également à son arrestation par le président nationaliste arabe Gamal Abdul Nasser dans les années 1950.

Il quitte finalement l’Égypte pour le Qatar au début des années 1960, lorsqu’il est nommé doyen de la Faculté de la charia à l’Université du Qatar nouvellement créée, et il obtient la citoyenneté qatarie en 1968.

Au Qatar, il devient célèbre en tant qu’intellectuel avec son livre Fiqh al-Zakat (la jurisprudence de la zakat), publié en 1973, dans lequel il cherche à expliquer et réformer les règles régissant la zakat, l’un des cinq piliers de l’islam, centré sur l’aumône obligatoire.

Avec cet ouvrage, Qaradawi veut reformuler ces règles pour les rendre plus pertinentes vis-à-vis des aspirations des musulmans d’aujourd’hui en les reliant à des concepts d’équité économique, plutôt que de les enraciner dans une approche rigide et ritualiste.
Son désir de formuler de nouvelles interprétations de la loi islamique applicables à la vie des musulmans d’aujourd’hui l’amène à utiliser des méthodes ad hoc par lesquelles il est prêt à considérer des opinions atypiques à la fois au sein et en dehors des quatre écoles de droit sunnites dominantes, y compris, sur un plan radical, les juristes chiites.
Qaradawi cherche également à réinterpréter les règles historiques de la loi islamique pour réduire les différences entre musulmans et non-musulmans afin d’intégrer davantage ces derniers dans les sociétés musulmanes modernes.
Il légitime notamment des opinions qui permettraient aux non-musulmans de recevoir la zakat – à condition qu’ils ne soient pas hostiles aux musulmans –, mais refuse que les fonds aillent à ceux qui se disent musulmans tout en manifestant leur croyance en des idéologies qui militent contre l’islam, comme le marxisme.
Renouveau islamique
Qaradawi considère que ses efforts d’interprétation et d’enseignement public participent d’un projet de renouveau islamique enraciné dans le mouvement de réforme du XIXe siècle connu sous le nom de Modernisme islamique et inauguré par Jamal al-Din al-Afghani et son étudiant égyptien, Mohamed Abduh.
La réforme juridique était une mesure jugée nécessaire par Afghani et ses partisans pour que les sociétés musulmanes garantissent les conditions de leur propre indépendance face à un impérialisme occidental qualifié d’agressif.
La nécessité de réformes pratiques dans la poursuite d’un projet politique global d’autodétermination musulmane est la considération la plus importante pour Qaradawi tout au long de sa longue vie d’enseignement et d’écriture, qui produit des centaines de livres et de pamphlets, ainsi que des milliers d’heures de conférences publiques et de sermons.

Qaradawi affirme que son approche de l’islam est basée sur la voie médiane de la modération, ou asatiyya. Ce qu’il semble entendre par ce terme est le fait d’éviter soit des compréhensions trop restrictives de l’islam qui interdiraient effectivement tout ce qui n’est pas clairement permis d’un point de vue islamique, soit des compréhensions licencieuses de l’islam qui voudraient ignorer les règles textuelles claires du Coran en utilisant des arguments fondés dans l’intérêt public ou des progrès scientifiques ou matériels.

Alors qu’il écrit abondamment contre les restrictions traditionnelles à la participation des femmes dans la sphère publique et cherche à restreindre la portée des doctrines traditionnelles qui obligent une femme à obéir à son mari, il ne remet jamais en question le devoir d’obéissance en tant que tel dans le mariage ou l’idée que, dans certaines circonstances, un mari puisse recourir à la discipline physique contre une femme désobéissante.

De même, si son approche du pluralisme religieux implique une ouverture envers les non-musulmans, c’est seulement en termes islamiques. Qaradawi exprime notamment l’idée que les non-musulmans qui ne sont pas motivés par une haine irrationnelle de l’islam pourraient également être sauvés dans l’au-delà.

La Jurisprudence du djihad

Conformément à ces opinions, Yousef al-Qaradawi se livre à de violentes polémiques avec des intellectuels djihadistes salafistes et d’autres personnes se livrant au takfir, la pratique consistant à accuser d’autres musulmans d’apostasie ou à interdire catégoriquement la paix et l’amitié avec les non-musulmans.

En 2009, il publie La Jurisprudence du djihad, un important ouvrage en deux volumes dans lequel il affirme la légitimité du droit international et la structure institutionnelle des Nations unies, contrairement aux affirmations de l’idéologie djihadiste salafiste.

Son engagement en faveur d’un ordre pluraliste au sein d’un cadre islamique l’amène également à articuler une vision pour les musulmans vivant dans les pays démocratiques, stimulant le développement d’un nouveau champ de droit islamique appliqué connu sous le nom de « jurisprudence des minorités (fiqh al-aqalliyyat) ».

Avec d’autres chercheurs aux opinions similaires, Qaradawi crée le Conseil européen pour la fatwa et la recherche afin de superviser et diriger ces efforts.

Il s’oppose néanmoins farouchement à tout ce qui ressemble à du syncrétisme religieux, insistant sur le fait que les musulmans doivent toujours juger leurs affaires via ce qu’il considère être des injonctions islamiques claires.

En outre, si Qaradawi conclut qu’un ennemi est motivé par l’animosité antimusulmane, comme le sont selon lui le sionisme, le communisme ou, plus tard dans sa vie, l’animosité contre les sunnites dans le cas du gouvernement syrien, il est prêt à adopter une rhétorique à la fois d’exclusion et qui justifie la résistance violente en des termes souvent incompatibles avec ses autres écrits.

Sa défense des attentats-suicides palestiniens contre Israël au cours de la seconde Intifada lui vaut un déshonneur durable en Occident (bien qu’il ne soit pas le seul à la pratiquer) et est ensuite utilisée par ses ennemis dans le monde arabe pour l’accuser d’avoir ouvert la voie à l’adoption de cette tactique par des groupes djihadistes salafistes comme al-Qaïda, malgré ses condamnations constantes de leurs bombardements et atrocités.

En outre, sa rhétorique ouvertement sectaire pendant la guerre civile syrienne, dans laquelle il va jusqu’à s’excuser auprès de l’establishment religieux saoudien pour sa défense passée de l’Iran, suggère qu’il en est venu à considérer les développements en Syrie comme un conflit existentiel entre le sunnisme et le chiisme, plutôt qu’une révolution populaire contre un dictateur.

Audience sur Al Jazeera

La stature de Youssef al-Qaradawi dans le monde musulman, en particulier dans ses régions arabophones, n’est pas uniquement due à la persévérance, la nature et la cohérence de ses efforts en tant qu’érudit et intellectuel public.

Il bénéficie grandement de la création d’Al Jazeera, la chaîne d’information satellitaire qatarie qui acquiert une large audience panarabe et qui, pendant près de quinze ans, jouit d’un quasi-monopole du marché panarabe des informations télévisées.

Son émission hebdomadaire, « Ash-Shariah wal-Hayat » (la loi islamique et la vie), est un talk-show associé à un forum public interactif, dans lequel Qaradawi s’engage dans une discussion publique et prend en direct les questions des téléspectateurs qui appellent de partout dans le monde arabe et au-delà.
Avant 2011, le message de Qaradawi est relativement unificateur à une époque où prédomine un accord général sur le plus grand besoin de solidarité interarabe contre la domination américano-israélienne et le djihadisme salafiste inspiré d’al-Qaïda.
Mais si les premiers jours du Printemps arabe et son sermon sur la place Tahrir marquent le summum de sa carrière d’intellectuel public, le moment s’avère de courte durée.
En 2013, la contre-révolution égyptienne est en cours, Mohamed Morsi a été emprisonné et remplacé par le général devenu président Abdel Fattah al-Sissi et la confrérie des Frères musulmans a été interdite une fois de plus.
Qaradawi fait l’objet d’un avis de recherche délivré par Interpol – par la suite annulé par l’organisation policière internationale car jugé à caractère politique – et en 2018, il est condamné par contumace à la prison à vie par un tribunal militaire égyptien.
Alors que la concurrence idéologique entre divers États arabes pour contrôler les termes publics du débat sur la religion se caractérise aujourd’hui par sa férocité, il semble peu probable que Qaradawi après sa mort conserve sa stature iconique d’avant 2013.
Il est tout aussi peu probable qu’une autre personnalité religieuse actuelle ou future soit en mesure d’égaler son statut panarabe. Le succès de Youssef al-Qaradawi a été en grande partie une conséquence de l’environnement médiatique relativement fermé de l’époque d’avant les réseaux sociaux, quand Al Jazeera était la seule plateforme relativement libre à la disposition des musulmans arabophones.
Qaradawi espérait que son approche de l’islam pourrait réunir suffisamment de musulmans et de non-musulmans pour assurer un avenir non autocratique aux pays arabes, un avenir dans lequel ils seraient capables de résister à la fois au djihadisme salafiste et à la domination occidentale et israélienne.
Mais des années de troubles régionaux ont plutôt révélé des clivages profonds et non résolus au sein des sociétés arabes. Toutes ces illusions ont été détruites, et la voie à suivre pour le monde arabe semble encore plus sombre qu’avant 2011.

Via
https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/egypte-deces-youssef-qaradawi-intellectuel-activiste-islam-revolution

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