Laïcité et antiracisme dans l’Éducation nationale : formation ou formatage ?

En deux mois, j’ai été convié à une formation sur la laïcité et les valeurs de la République, ainsi qu’à une journée académique intitulée « Lutter contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les discriminations en mobilisant les valeurs de la République ». Si plusieurs éléments nourrissent le débat et la réflexion, d’autres interrogent par les analyses présentées et certains propos tenus.

La « doctrine claire » de la laïcité

La formation laïcité débute par un magistère en ligne de plusieurs heures, à suivre quelques semaines avant la journée de formation en présentielle. Le projet est cohérent : après un rappel des grandes dates de la laïcité en France, des études de cas doivent permettre de comprendre les pistes qui s’offrent aux enseignants en cas d’atteinte à la laïcité dans son cours ou au sein de son établissement. Systématiquement, le dialogue et l’accompagnement pédagogique sont privilégiés. 

La formation en présentielle se fait avec un ou des référents laïcité. Notre formateur annonce d’emblée ne pas être un spécialiste de l’histoire de la laïcité mais souhaite nous faire prendre conscience de l’évolution de l’institution scolaire : désormais, on ne met « plus rien sous le tapis », et pour y parvenir, l’ensemble du personnel doit être formé et connaitre les « bonnes pratiques ».

Moins de trente minutes après le début de la formation, il est annoncé que le ministre Blanquer a œuvré pour la mise en place d’un Conseil des sages de la laïcité qui n’a pas vocation à « faire de la politique » mais est « garant d’une doctrine claire ». Premier accro. Les quelques collègues qui interrogent cette affirmation mettent mal à l’aise le formateur : lire la composition des membres de ce Conseil suffit à douter du fait qu’il n’est pas là pour « faire de la politique ».

Pis, le même ministère qui a œuvré pour la disparation de l’Observatoire de la laïcité, décision applaudie par le Printemps républicain et autres falsificateurs de la loi de 1905, aurait donc créé une instance pour fixer une « doctrine claire » ?

Une scène résume à elle seule cette journée de formation. Une étude de cas interroge le droit d’une accompagnatrice à une sortie scolaire de porter un signe religieux. La réponse à donner est « oui ». Or, le ministre Blanquer a été plus que confus sur cette question, manifestant d’abord son opposition avant d’affirmer que les signes religieux n’étaient « pas interdits mais pas souhaitables » (Public Senat, 16 octobre 2019). Il avait été encore plus loin en affirmant que le « voile n’est pas souhaitable dans notre société » (LCI, 13 octobre 2019).

Interrogé sur ce point, le formateur désavoue le ministre : « il s’est effectivement égaré ». Un collègue vient à la rescousse du référent laïcité en rappelant, solennellement, que ni le Conseil des sages de la laïcité ni Blanquer n’ont de pouvoir législatif, ainsi leurs avis n’engagent qu’eux-mêmes. Le formateur conclut : « Passons à autre chose, ce n’est pas très important ».

Si le ministre de l’Éducation n’est pas législateur, sa parole est normative et permet de légitimer des attitudes stigmatisantes. À plusieurs reprises, il a fait comprendre à des milliers d’élèves que leurs parents ou amies n’étaient pas souhaitables dans la société française. Pas important ?

Tout ça à cause des anglo-saxons

Parler d’antiracisme dans une formation de l’Éducation nationale n’est pas chose aisée, d’autant plus dans le contexte actuel où la presse réactionnaire (Le Figaro Magazine, 12 novembre 20121) et l’extrême droite pourfendent les enseignants et leurs syndicats engagés sur ces questions.

La journée de formation contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les discriminations est organisée en « collaboration avec la Licra ». Trois interventions vont se succéder. Celle d’un sociologue de l’Université de Lorraine autour de l’évolution des stéréotypes et préjugés doit être saluée pour le débat qu’elle a permis d’amener et les réflexions qu’elle a fait naitre. Avant et après lui, deux universitaires abordent les moyens de « lutter contre le racisme et l’antisémitisme » ainsi que « le sens des mots ». Là encore, sans nier la pluralité des approches de la lutte antiraciste et l’intérêt d’une part des réflexions partagées, certains propos tenus méritent qu’on s’y attarde.

« Je suis victime donc je suis » : c’est le principal constat que pose la première intervenante, dont le CV est à lui seul un argument d’autorité, pour manifester sa désapprobation d’une part significative du mouvement antiraciste aujourd’hui. À travers son parcours, elle essaie d’expliquer les évolutions de cette lutte. Entrée au MRAP dans sa jeunesse, elle regrette le moment où, « dans les années 1980 », le mouvement antiraciste a considéré la défense des immigrés comme la seule lutte à mener. Son explication est confuse, mais voilà comment je l’ai comprise : la disparition de l’URSS aurait mené le camp antiraciste, et notamment au sein des universités, vers le monde académique états-unien. Cette évolution irait de pair avec l’appropriation de grille de lecture anglo-saxonne.

Ainsi, affirme-t-elle, le mouvement antiraciste se serait mis à défendre le « droit à la différence », principe qu’elle perçoit comme contraire à l’universalisme antiraciste. Cette évolution amène désormais à un « néo-racialisme » et à un « néo-féminisme » qui figeraient les identités. Vous n’y comprenez pas grand-chose ? Honnêtement, nous étions plusieurs à critiquer ces affirmations. 

Surtout, l’intervention fait fi de l’immense travail au sein des universités françaises sur le racisme, les dizaines (centaines ?) de publications de chercheurs français sur cette thématique. Non, tout ça ne serait, selon elle, qu’une mauvaise vulgarisation des universités anglo-saxonnes. 

De plus, en rendant responsable certains militants antiracistes d’avoir modifié leur lutte, et donc d’influés négativement sur celle-ci, l’intervenante fait mine d’ignorer que c’est d’abord l’extrême droite qui a dû « évoluer » face aux avancées antiracistes au sein de l’opinion publique : l’antisémitisme massivement condamné après la Seconde Guerre mondiale a laissé place à une extrême droite anti-immigrée et revancharde face à la perte de l’Algérie, avant de se positionner sur les musulmans pour être audible au sein d’une société française où l’islamophobie est si prégnante. Le fait que le camp antiraciste ait pu minimiser la persistance de la menace antisémite en France ne doit pas pour autant légitimer le refus de certaines associations de nier l’islamophobie, en tant que terme comme en tant que racisme.

Au sein du camp antiraciste, seule la Licra, dont l’intervenante est membre, trouverait grâce à ses yeux en menant aujourd’hui le « véritable combat universaliste ». Un combat engagé main dans la main avec les différents ministères qui aurait permis d’importantes avancées : la loi d’aout 2021 contre les séparatismes devant, selon elle, « entrer dans l’histoire au même rang » que la loi de 1905. Oui, vous avez bien lu.

De l’universalisme à toutes les sauces

La dernière intervenante, membre du Conseil des sages de la laïcité, va droit au but : les antiracistes sont divisés entre universalistes et racialistes. Elle prend le temps d’expliquer, de manière plutôt honnête, la notion de « racialisme », mais dépeint cette tendance comme une « complète réécriture de l’antiracisme » nourri par des travaux académiques (là encore, les anglo-saxons ne sont pas loin) qui utilisent une « grille racialiste » et se focalise sur le « racisme structurel ». Pour justifier ses affirmations, elle multiplie les exemples tels que Lilian Thuram qui intitule son livre La pensée blanche (2020), insinuant, comme Marianne l’avait fait en octobre 2020, que l’ex-footballeur aurait cédé à un antiracisme identitaire.

Ses propos paraissent tellement à charge que plusieurs collègues quittent la salle, l’heure de la fin approchant également.

On croit toucher le fond lorsque pour appuyer son propos, l’intervenante cite Frantz Fanon qui dans Peau noire, masques blancs (1952) appellerait en conclusion à ne pas être figé dans l’histoire entre des blancs coupables et des noirs victimes mais plutôt tendre vers l’universalisme. Erreur ou manipulation ? Fanon avait-il anticipé la réinterprétation de ses propos lorsqu’il écrivait, dans le même ouvrage : « Comment ? J’ai à peine ouvert les yeux qu’on avait bâillonnés, et déjà l’on veut me noyer dans l’universel ? Et les autres ? Ceux qui n’ont « point de bouche », ceux qui n’ont « point de voix »… J’ai besoin de me perdre dans ma négritude, de voir les cendres, les ségrégations, les répressions, les viols, les discriminations, les boycottages. Nous avons besoin de toucher du doigt toutes les plaies qui zèbrent la livrée noire. ».

Surtout, l’intervenante illustre les égarements des prétendus universalistes qui se réclament de l’héritage des Lumières et de la Révolution française. Les universalistes de 1789 voulaient renverser un ordre théocratique, une société féodale, une monarchie absolue, et concevaient leur lutte comme une conjugaison de bataille qui, ensemble, tendaient vers un universel commun. Désormais, l’universalisme républicain est invoqué par certains, à l’instar de cette intervenante, pour surplomber le débat antiraciste, dominer les luttes au dépend du droit des minorités à choisir leurs outils de combat. L’idée même que notre société démocratique et républicaine puisse revêtir des caractères racistes ou oppressifs, que certains y bénéficieraient de privilèges, les effraie et leur suffit pour légitimer le refus de voir les minorités s’auto-organiser et décider pour elles les contours de leur lutte.

Heureusement, pour y voir plus clair dans tous ces débats, le corps enseignant dispose du vadémécum « Agir contre le racisme et l’antisémitisme » de la Délégation Interministérielle à la Lutte contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (Dilrah), présenté au terme de la journée de formation. Le document pointe des questions intéressantes, mais plusieurs autres posent de sérieux soucis, à commencer par l’assimilation, à plusieurs reprises, de l’antisionisme à de l’antisémitisme. 

Rappelez-moi, qui ne fait pas de politique ?

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