De la nuit au rang, du rang au monde

Il est des paroles prophétiques dont la brièveté semble contenir tout un monde. Quelques mots, quelques images, quelques situations apparemment distinctes et, pourtant, lorsqu’on prend le temps de les contempler ensemble, une architecture se dessine. Tel est le cas de cette parole du Prophète, paix et salut sur lui, rapportée d’après Abû Saʿîd al-Khudrî :

« Il est trois catégories auxquelles Dieu rit : l’homme lorsqu’il se lève la nuit pour prier, les gens lorsqu’ils s’alignent pour la prière, et les gens lorsqu’ils s’alignent pour le combat. »¹

À première lecture, nous pourrions y voir trois mérites indépendants : la prière nocturne, la prière collective et l’effort dans le combat. Mais une lecture plus englobante invite à regarder ce qui relie ces trois scènes. Un homme apparaît d’abord seul devant son Seigneur ; puis cet homme rejoint d’autres croyants et prend place parmi eux dans le rang de la prière ; enfin, le rang des adorateurs devient celui d’hommes capables de s’organiser, de consentir à l’effort et d’assumer ensemble une responsabilité. Ce ne sont peut-être plus alors trois images juxtaposées, mais trois dimensions d’une même compréhension de l’Islam : l’homme avec Dieu, l’homme avec ses frères et ses sœurs, puis les croyants ensemble dans l’action et dans le monde.

La nuit : répondre à l’Appel de Dieu

Tout commence donc par un homme qui quitte son lit. Il fait nuit, les autres dorment, aucun regard humain ne l’observe et aucune reconnaissance sociale ne l’attend. Il se lève parce que quelque chose appartient au secret de sa relation avec son Seigneur : il L’aime, espère Son amour, désire Sa proximité. « Certes, la prière pendant la nuit est plus profonde dans son empreinte et plus juste pour la parole. »² Avant de construire un groupe, avant de prétendre réformer la société, une première construction doit ainsi avoir lieu : celle de l’homme intérieur.

Cette scène prend une profondeur particulière lorsqu’on la rapproche du hadith dans lequel le Prophète, paix et salut sur lui, nous apprend que notre Seigneur appelle, durant le dernier tiers de la nuit : « Qui M’invoque afin que Je lui réponde ? Qui Me demande afin que Je lui donne ? Qui sollicite Mon pardon afin que Je lui pardonne ? »³ La prière nocturne devient alors la rencontre mystérieuse d’un Appel et d’une réponse. Dieu appelle et l’homme répond. Le cheminement commence par cet acte profondément personnel que personne ne peut accomplir à notre place. Personne ne peut aimer Dieu pour nous, se repentir pour nous, purifier notre intention ou lutter contre notre propre paresse. L’effort individuel demeure donc irréductible.

Mais l’Islam ne laisse pas cet homme seul dans sa nuit. Celui qui cherche l’amour de Dieu découvre sur son chemin d’autres chercheurs de Dieu. L’amour possède ainsi une dimension intime, faite de prière, d’invocation, de repentir et de rappel, mais également une dimension fraternelle. L’amour en Dieu rassemble des hommes et des femmes qui reconnaissent entre eux une même orientation et une même espérance. Le « je » qui répond à Dieu découvre progressivement un « nous » qui répond au même Appel.

Le rang : apprendre le « nous »

C’est alors que la deuxième image du hadith prend tout son sens : « les gens lorsqu’ils s’alignent pour la prière ». La prière collective donne une expression corporelle à cette transformation. Des hommes arrivent avec leurs différences d’âge, d’origine, de tempérament, de condition et de sensibilité ; puis ils s’alignent. Une même qibla les oriente, un même takbīr ouvre leur prière, un imam ordonne leur mouvement. Chacun conserve son intention et sa responsabilité devant Dieu, mais chacun apprend simultanément à prendre sa place dans un ensemble qui le dépasse. La prière collective devient ainsi une véritable école du « nous ».

L’amour et la compagnie portent alors en eux un mouvement qui les dépasse : les cœurs qui se rencontrent apprennent à cheminer ensemble, la compagnie devient communauté, et la communauté s’organise pour que la fraternité puisse se traduire en responsabilité et en action. C’est aussi dans la fréquentation des autres que se vérifie l’éducation intérieure : l’humilité lorsque notre avis n’est pas retenu, la patience lorsque nous sommes contrariés, la générosité lorsque notre temps ou nos biens sont sollicités, la fidélité lorsque l’enthousiasme des commencements s’est dissipé. La communauté n’est donc pas seulement un moyen d’agir ; elle devient elle-même un milieu d’éducation.

De la fraternité à l’organisation

Mais le mouvement prophétique ne s’arrête pas au rang de la prière. Le hadith fait apparaître une troisième scène : « les gens lorsqu’ils s’alignent pour le combat ». Le combat armé possède naturellement, dans la tradition, ses circonstances et ses règles propres et ne saurait être transposé indistinctement à la vie sociale. Sans transposer le combat armé à d’autres domaines, le rapprochement opéré par le hadith entre les deux rangs invite néanmoins à méditer une qualité commune : la capacité à se tenir ensemble, à consentir à l’effort, à la discipline, à la persévérance et à la responsabilité collective. Il est frappant, en effet, que les deux dernières propositions utilisent exactement le même verbe : « ṣaffū » (ils s’alignent). Il y a le rang de la prière et le rang de l’effort. Le croyant ne quitte donc pas le monde pour adorer Dieu ; son adoration le prépare à y revenir autrement.

L’amour rassemble, mais il doit apprendre à s’organiser pour porter une œuvre durable. Une organisation privée de fraternité risquerait de devenir une mécanique froide ; mais une fraternité refusant toute organisation pourrait rester chaleureuse tout en demeurant incapable de porter durablement une responsabilité. La beauté réside dans leur articulation : que l’amour apprenne à s’organiser sans perdre son âme et que l’organisation apprenne à être efficace sans perdre la miséricorde. Abdessalam Yassine fait justement reposer l’organisation de l’action collective sur trois principes intimement liés : l’amour en Dieu, qui unit les cœurs ; la concertation et le conseil, qui organisent la décision commune ; et l’engagement, qui traduit cette unité en responsabilité et en action.

Un verset de la sourate ash-Shūrā semble contenir, avec une remarquable densité, cette même architecture : « Ceux qui répondent à leur Seigneur, accomplissent la prière, se consultent entre eux à propos de leurs affaires et dépensent de ce que Nous leur avons attribué. »⁴ La succession mérite d’être contemplée. Tout commence par la réponse : « ceux qui répondent à leur Seigneur ». Nous retrouvons l’homme de la nuit qui entend l’Appel et se lève. Puis vient la prière, relation à Dieu et apprentissage du rang. Ensuite apparaît la consultation : ceux qui ont répondu et prié ensemble doivent apprendre à penser et décider ensemble. Enfin vient le don : chacun met quelque chose de ce qu’il possède au service d’une réalité qui le dépasse.

Nous ne sommes plus devant une collection de prescriptions indépendantes, mais devant les éléments d’un même projet. C’est peut-être là qu’apparaît ce que nous pourrions appeler une compréhension englobante de l’Islam : une compréhension qui ne se contente pas de connaître chaque partie séparément, mais cherche à retrouver les liens, l’ordre et la finalité qui les unissent. La spiritualité éduque l’homme ; l’homme éduqué apprend la fraternité ; la fraternité devient communauté ; la communauté se consulte et s’organise ; l’organisation rend possible une action durable. La prière nocturne, la prière collective, la consultation, le don et l’engagement cessent alors d’appartenir à des domaines séparés de l’Islam. Ils deviennent les expressions différentes d’une même réponse à Dieu.

L’individu n’est pourtant jamais absorbé par le collectif. Dans le rang, chacun doit tenir sa place ; dans la consultation, chacun doit exercer son discernement ; dans l’action, chacun doit accomplir ce qui lui incombe. La communauté ne remplace donc pas l’effort volontaire individuel : elle lui donne une amplitude qu’il ne pourrait atteindre seul. Personne ne peut cheminer à ma place, mais certaines œuvres ne peuvent être portées que si nous cheminons ensemble. L’homme se réforme, participe à la santé de la communauté, et la communauté organisée devient à son tour capable de contribuer à la réforme de la société.

Dans le monde : agir avec justesse et miséricorde

C’est ici que le mouvement s’ouvre véritablement sur le monde. Une communauté qui s’aime en Dieu, prie ensemble, se consulte et organise son effort ne saurait avoir pour horizon de se contempler elle-même. Elle est appelée à une présence active parmi les hommes. Le Coran rappelle : « Si Dieu ne repoussait pas les gens les uns par les autres, la terre serait certes corrompue. »⁵ Ce tadāfuʿ peut prendre les formes de la parole, de l’éducation, de la solidarité, de la participation civique, de la défense de la justice, de la production intellectuelle, économique et sociale, de la coopération dans le bien et de la résistance légitime à ce qui corrompt l’homme et la société.

Mais cette présence ne trouve sa justesse que lorsqu’elle reste gouvernée par la miséricorde. « C’est par une miséricorde de la part de Dieu que tu as été doux envers eux. Si tu avais été rude, au cœur dur, ils se seraient dispersés autour de toi. »⁶ Et le Coran ordonne encore : « Appelle au chemin de ton Seigneur par la sagesse et la bonne exhortation, et discute avec eux de la meilleure façon. »⁷ Il s’agit donc d’être suffisamment présent pour participer au mouvement du monde, suffisamment organisé pour y être utile, suffisamment ferme pour ne pas s’y dissoudre, mais suffisamment miséricordieux pour ne jamais transformer le témoignage en domination.

Nous pouvons alors revenir aux trois scènes du hadith. Dans la nuit, un homme se lève devant Dieu et répond personnellement à Son Appel. Dans la prière, des croyants se tiennent ensemble devant Dieu et apprennent à former un même rang. Puis, dans l’effort, ils portent ensemble une responsabilité parmi les hommes. Le hadith dessine ainsi un mouvement progressif : de l’éducation intérieure de l’individu à la construction du collectif, puis du collectif à l’action organisée.

La nuit, le rang et l’engagement apparaissent alors comme trois dimensions d’un même mouvement. Le cœur qui aime Dieu devient une volonté qui répond à Dieu ; les volontés qui répondent se rencontrent et deviennent communauté ; la communauté apprend à se consulter, à s’organiser et à donner ; puis elle porte dans le monde une action qui cherche non à dominer les hommes, mais à être utile parmi eux et à témoigner auprès d’eux. Et derrière cette diversité de mouvements demeure une seule direction : partir de Dieu, agir avec les hommes et parmi les hommes, sans jamais perdre le chemin qui ramène à Dieu.


1. « ثَلَاثَةٌ يَضْحَكُ اللَّهُ إِلَيْهِمْ: الرَّجُلُ إِذَا قَامَ مِنَ اللَّيْلِ يُصَلِّي، وَالْقَوْمُ إِذَا صَفُّوا لِلصَّلَاةِ، وَالْقَوْمُ إِذَا صَفُّوا لِلْقِتَالِ. » Rapporté d’après Abû Saʿîd al-Khudrî  par Ahmad, al-Musnad ; Ibn Abî Shayba, al-Muṣannaf ; Abû Yaʿlâ, al-Musnad

2. Coran, 73:6.

3. Rapporté d’après Abû Hurayra par al-Bukhârî et Muslim

4. Coran, 42:38.

5. Coran, 2:251.

6. Coran, 3:159.

7. Coran, 16:125.

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