Masculin et féminin : sortir du pouvoir, retrouver la justice

Du politique à l’intime
Il m’a fallu une certaine retenue et une vigilance intérieure pour aborder cette question. Non parce qu’elle serait nouvelle, mais parce qu’elle touche à une zone sensible de notre héritage : celle où la parole prophétique, au lieu d’éclairer les consciences, est parfois convoquée comme un sceau d’autorité pour clore toute discussion. Là où l’invocation du hadith ne vise plus la responsabilité éthique, mais la légitimation d’un pouvoir masculin devenu mordant, voire despotique.
Car ce qui se donne souvent à entendre n’est pas une fidélité à l’enseignement du Prophète, paix et salut à lui, mais une lecture autoritaire qui confond « degré » et domination, responsabilité et droit de contrainte. À cette confiscation du sens, Abdessalam Yassine oppose une réponse d’une clarté implacable — non pour discuter la parole prophétique, mais précisément pour la soustraire à ceux qui en font un prétexte :
« Nous ne discutons nullement ce point ; comment le pourrions-nous, alors que les termes du hadith sont d’une clarté limpide : “la femme est gardienne du foyer de son époux et elle en est responsable”. Ce n’est pas la substance que nous discutons. Nous ne discutons nullement l’enseignement prophétique, mais nous discutons le comportement des époux, le mauvais usage qu’ils font de leur autorité, leur compréhension erronée du “degré” accordé par Dieu à l’homme sur la femme. Certains battent leur femme, certains l’humilient, certains ne reconnaissent pas son mérite, certains la considèrent comme une servante qui n’aurait pas son mot à dire au sein du foyer. Certains la chassent de “leur” maison et l’abandonnent avec ses enfants, etc., etc. » [1]
Par cette distinction décisive, Abdessalam Yassine retire au masculin autoritaire son refuge le plus commode : celui qui consiste à se draper dans le sacré pour soustraire ses pratiques à toute interrogation morale. Le problème n’est pas le hadith. Le problème est ce que certains hommes en ont fait : violence, humiliation, négation du mérite, réduction de la femme à une servitude muette, jusqu’à l’abandon et à l’exclusion du foyer.
Mais la portée de cette parole va plus loin encore. Elle refuse de réduire ces dérives à de simples fautes individuelles. Elle les inscrit dans une histoire longue, marquée par une dégradation du pouvoir politique lui-même :
« Le système de gouvernement a perdu sa cohérence et les combattantes gardiennes et responsables dont nous lisons les hauts faits dans la sira ont disparu. Après elles, les femmes n’ont connu qu’une société vouant aux gouvernants un culte de soumission, une société régie par la mentalité de la sujétion. » [2]
Ainsi, la brutalité domestique apparaît comme l’écho intime d’un désordre politique plus vaste. Le masculin despotique n’est pas une anomalie isolée : il est le produit d’un monde façonné par la royauté mordante, puis par le despotisme, où l’autorité s’exerce sans reddition de comptes, et où l’obéissance devient une valeur en soi.
C’est dans cette perspective qu’il devient possible d’interroger le passage du califat selon le modèle de la prophétie à la royauté mordante, puis au despotisme. Cette rupture n’a pas seulement affecté les institutions ; elle a progressivement altéré les consciences, les rapports d’autorité et la manière même dont le masculin et le féminin se rencontrent.
Dès lors, l’enjeu n’est pas de remettre en cause les principes de l’islam — comme le prétendent ceux qui s’arc-boutent sur une défense autoritaire du sacré — mais de comprendre comment un pouvoir dévoyé a engendré un masculin éloigné de sa vocation prophétique. Et comment le féminin musulman peut se situer face à cette réalité : non dans l’affrontement mimétique, mais dans un dépassement éthique et spirituel, fidèle à l’exigence de justice qui traverse la Révélation.
Le masculin dévoyé par le despotisme
Parler d’un « masculin mordant et despote » exige une clarification immédiate. Il ne s’agit en aucun cas d’une essentialisation du masculin ni d’une mise en accusation de l’homme en tant que tel. Le masculin visé ici est un produit historique et politique, façonné par une culture de domination et par une sacralisation abusive de l’autorité.
L’homme musulman qui s’inscrit dans la voie prophétique, fondée sur la justice, la responsabilité et la miséricorde, n’est nullement concerné par cette critique. Il incarne au contraire un masculin accompli, fidèle à sa vocation spirituelle.
Lorsque la qiwâma cesse d’être comprise comme une responsabilité éthique et devient un privilège, lorsque le « degré » est transformé en justification de la domination, le foyer se trouve exposé aux mêmes dérives que l’espace politique. La violence, l’humiliation et le déni de la parole ne sont alors que l’expression domestique d’un désordre plus profond. À l’inverse, une qiwâma vécue dans l’esprit prophétique ne peut être qu’un service, une protection, une responsabilité et une exigence de justice envers celles et ceux dont Dieu nous confie le soin.
De la royauté mordante au foyer
La royauté mordante a instauré une mentalité où l’obéissance est élevée au rang de vertu suprême, où la force supplante la justice et où la responsabilité se dissout dans l’autorité. Cette logique ne s’est pas arrêtée aux portes du pouvoir politique ; elle a pénétré les structures sociales et familiales.
Le foyer est devenu, dans bien des cas, le miroir réduit du régime : un lieu où l’autorité s’impose sans médiation éthique. Dans ce contexte, les figures féminines responsables et actrices de la cité, pourtant présentes dans la sîra, se sont progressivement effacées de l’imaginaire collectif.
C’est souvent dans cette répercussion intime du pouvoir que se révèlent le plus clairement ses dérives. Là où la domination s’exerce sans médiation éthique, le féminin apparaît alors comme le premier espace affecté, mais aussi comme le premier lieu où peut se formuler une réponse. Car c’est aussi dans l’intimité du foyer que peut renaître une autre manière d’habiter l’autorité : non comme possession, mais comme dépôt ; non comme supériorité, mais comme responsabilité devant Dieu.
Le féminin musulman face à la sujétion
Face à ce masculin dévoyé, le féminin musulman ne se trouve pas seulement confronté à l’injustice, mais aussi au risque de réponses qui, bien qu’opposées en apparence, demeurent enfermées dans la même logique de domination. La soumission silencieuse, l’opposition frontale ou l’inversion des rôles ne conduisent pas à la liberté véritable.
Le propos n’est donc pas de substituer une domination à une autre, ni de figer le féminin dans une posture de victimisation, mais de penser une issue plus haute, plus exigeante. Cette issue passe par la renaissance d’un féminin croyant, responsable et pleinement acteur de sa destinée spirituelle et sociale : un féminin qui refuse la sujétion sans entrer dans la rivalité, qui nomme l’injustice sans rompre avec l’exigence de miséricorde, et qui retrouve, à la lumière du modèle prophétique, sa place de gardienne, d’éducatrice, de conseillère et de partenaire dans la construction d’un foyer fondé sur la foi, la consultation, la justice et la responsabilité devant Dieu.
Le dépassement comme voie prophétique
Dépasser, c’est refuser la logique de la domination elle-même, ne pas céder à la réaction mimétique et ne pas reproduire, même sous une autre forme, la violence du despotisme. Aucune posture qui reste prisonnière de ce cadre ne peut offrir la liberté réelle, qui est un don de Dieu à l’être humain.
La parole prophétique [3] éclaire ici une voie décisive : soutenir son frère, qu’il soit injuste ou victime d’injustice. Soutenir l’injuste, c’est l’empêcher de commettre l’injustice. Cette attitude dépasse l’opposition stérile comme la résignation et ouvre un espace d’autonomie éthique et spirituelle. Elle exige du féminin comme du masculin une même lucidité : ne pas confondre patience et acceptation de l’injustice, ne pas confondre douceur et effacement, ne pas confondre autorité et domination.
Vers une relation libérée du despotisme
Il ne s’agit ni de condamner les hommes ni de sacraliser les femmes, mais de nommer une déviance historique et d’en mesurer les effets sur les relations humaines. Le masculin est appelé à se réconcilier avec sa vocation prophétique, et le féminin à exercer pleinement sa capacité de dépassement éthique et spirituel.
C’est dans ce dépassement, et non dans l’affrontement, que peut s’esquisser une relation libérée du despotisme, aussi bien dans l’espace public que dans l’intimité du foyer. Une relation où l’homme n’a plus besoin de dominer pour exister, où la femme n’a plus besoin de s’effacer pour préserver la paix, et où tous deux peuvent se tenir devant Dieu comme des êtres responsables, dignes et appelés à la justice.
[1] A. YASSINE. ‘’Femmes MUSULMANES : Traité sur la voie’’, tome 5, p. 92 [2] A. YASSINE. ‘’Femmes MUSULMANES : Traité sur la voie’’, tome 5, p. 92 [3] Dans une tradition, selon Anas, que Dieu l’agrée, le Prophète (Grâce et Paix sur lui) dit un jour : « Soutiens ton frère dans le juste comme dans l’injuste ! » Etonnés par ce commandement, les compagnons l’interrogèrent : « Ô Messager de Dieu, certes, nous le soutenons quand il subit une injustice, mais comment peut-il en être ainsi lorsqu’il est l’auteur d’injustice ? » Le prophète, Grâce et Paix sur lui, répondit : « Le soutenir, c’est l’empêcher d’être injuste et de commettre l’injustice. »Lire aussi :
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