Ici et Maintenant

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« Si la fin du monde venait à survenir alors que l’un d’entre vous tenait dans sa main une plante, alors s’il peut la planter avant la fin du monde, qu’il le fasse ! »[1], dit le Prophète Mohammed, paix sur lui.

La fin du monde est loin d’être un événement anodin. Les gens y éprouveront une peur paralysante et une stupeur sidérante. Le Très Haut le dépeint ainsi dans Son Livre : « Ô hommes ! Craignez votre Seigneur. Le séisme de l’Heure (de la fin du monde) est une chose terrible. Le jour où vous le verrez, toute nourrice oubliera ce qu’elle allaitait, et toute femelle enceinte avortera de ce qu’elle portait. Et tu verras les gens ivres, alors qu’ils ne le sont pas. Mais le châtiment de Dieu est dur. »[2]. Or, le Prophète ne manque d’encourager la personne qui y assistera à entreprendre cette bonne action qui consiste à boiser une plante, optimisant le moment autant que faire se peut. Une action qui paraîtrait au commun des mortels, aussi bonne soit-elle, inutile dans une telle situation.  A quoi bon ensemencer alors que la terre sera aussitôt anéantie et le fruit de la plantation ne verra nullement le jour ! diraient certains. D’autres, tournés plutôt vers le passé, regretterons de ne pas s’y être assez préparés, et souhaiteraient pouvoir revenir en arrière pour entreprendre de bonnes actions. C’est ainsi que leur moment présent s’échappera entre deux pensées, la première liée au futur et préoccupée par lui, et la deuxième retenue par les souvenirs du passé !

En vérité, nombreux sont les enseignements que nous pouvons apprendre de ce Hadith prophétique. Certains y verront, sans doute, une attitude grandement respectueuse de la nature et de la planète. D’autres, souligneront plutôt un optimisme qui ne désespère point, même dans une situation aussi terrifiante que l’Heure de la fin du monde.

Dans cet article, je m’arrêterai plutôt à un enseignement qui me parait aussi important que les premiers, à savoir l’exploitation optimale de l’instant présent, de la vie.

« Profites-en ! » dit-on souvent à une personne qui vit ou s’apprête à vivre un moment ou une expérience que nous estimons être de valeur. Nous l’y incitons vivement comme si, par expérience, nous savions qu’en profiter pleinement s’avère déjà une tâche difficile voire improbable. L’intention est bonne, mais la réserver uniquement à quelques expériences éparses de la vie ne l’est point. Pourquoi me direz-vous ? Parce qu’il faut profiter entièrement de chacun des moments que la vie nous offre, et ce, du réveil au coucher. Méfiez-vous, toutefois, chers lecteurs et chères lectrices, des « moments » au pluriel. La vérité, c’est qu’il n’en existe qu’un seul. C’est « l’instant présent », « maintenant » ou, si vous préférez, « Ici et Maintenant, Here and Now », puisque le temps va toujours de concert avec l’espace.

Revenons maintenant à la parole prophétique citée ci-dessus. Nous nous trouvons quelque part sur cette terre, une plante à la main, à l’Heure de la Fin. Que faire ? Le prophète de l’Islam, recommande : « si vous en avez la possibilité, alors emboisez la plante. ». Autrement dit, ne perdez pas l’instant à penser à ce qu’il adviendra ou à ce qu’il est advenu.

En effet, deux obstacles se dressent entre l’individu et l’instant présent, susceptibles de le lui « gâcher » : le passé et le futur.

Gustave Flaubert écrivit « Le futur nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe »[3]. Le passé me retient de vivre pleinement mon présent quand je le maintiens continuellement en vie. J’y pense sans cesse, notamment aux expériences et aux souvenances négatives relatives à soi et au monde. Quant au futur, il me tourmente lorsque je m’y projette constamment, de manière à créer en moi une inquiétude et une peur malsaine et paralysante, qui empêche l’action. Par exemple, ayant trop peur d’échouer, je choisis l’inaction dans le présent en vue de ne point rencontrer l’échec dans le futur. Quoiqu’il en soit, je reste le prisonnier, tantôt de ma mémoire, tantôt de l’anticipation, puisque « le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore »[4]. En conséquence, l’instant présent, en l’occurrence ma vie, m’échappe.

L’idée ne consiste aucunement à éponger intégralement son passé, ni à ne pas ordonnancer sa vie future, mais plus précisément à reprendre le contrôle sur ses pensées, particulièrement les pensées négatives, automatiques et destructrices.

« Penser » est certes l’un des bienfaits majeurs dont nous a dotés Le Seigneur. Nous distinguant des autres créatures, cette faculté nous permet de raisonner et de faire face aux défis de la vie, et ce étant l’outil susceptible de saisir « les rapports logiques et les lois selon lesquelles Dieu gouverne le monde »[5]. Utilisée à mauvais escient, elle peut, toutefois, être pour l’homme, source de souffrance et de tourments, notamment quand survient la rupture de l’attache de subordination qui la relie au royaume du cœur. Le cœur, ce roi de l’être de l’homme, Siège de la raison. « N’ont-ils pas circulé sur terre afin qu’ils aient des cœurs avec lesquels ils peuvent raisonner ou des oreilles avec lesquelles ils peuvent entendre ? En fait, ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais ce sont bien les cœurs dans les poitrines qui deviennent aveugles »[6], rappelle Le Très-Haut. Alors, aussi déterminante soit-elle, la raison reste seulement un soldat en charge de l’accomplissement de tâches précises, toujours en lien avec le roi : le cœur.

C’est de lui que provient à la pensée cette vérité apaisante : « ce qui advient est le décret de Dieu qui fait ce qu’Il décide ». Toute seule, elle se noierait dans un océan de « si seulement j’avais… », se transformant ainsi en un esprit bavard, une pensée négative et dysfonctionnelle, qui empêcherait une présence pleine et directe à soi-même et au monde. Cet esprit bavard qui fausse souvent la perception de l’instant présent usant des yeux du passé. D’où le conseil du Bien-aimé Mohammed, paix du Seigneur sur lui, « Si un malheur t’atteint, ne dis pas : Si seulement j’avais fait ceci ou cela, mais dis plutôt : « Tel est le décret de Dieu qui fait ce qu’Il décide », car l’expression [si seulement] ouvre la porte aux suggestions du diable »[7].

Dire et croire que « Tel est le décret de Dieu qui fait ce qu’Il décide » est un pouvoir de détachement, une sorte de lâcher-prise intérieur. Quoi de meilleur que de s’en remettre au Très Haut pour laisser couler le courant de la vie. S’y opposer, en cédant et en ouvrant la porte aux murmures de Satan, crée une négativité de l’esprit et des senti-ments, handicapante et paralysante de l’action. Ainsi, au lieu de rester présent à moi-même et à mon environnement, à défaut de poser des gestes positifs, pour pouvoir créer une situation meilleure et être à la hauteur des défis de la vie, je renonce à l’action, j’endure passivement la difficulté sans tenter de résoudre la situation.

La pensée doit alors rester l’outil, qu’elle est, afin d’entreprendre et d’accomplir les tâches qui lui incombent et relever les défis de la vie.

Abou Saïd Al Khoudri rapporte que le Prophète entra un jour dans la mosquée et y trouva, assis, un homme du nom d’Abou Oumama. Il dit : « Ô Abou Oumâma ! Pourquoi te trouves-tu dans la mosquée alors que ce n’est pas l’heure de la prière ? » Abou Oumâma répondit : « Ô Envoyé de Dieu, ce sont des soucis et des dettes qui m’ont contraint à y rester ». Le Prophète lui dit alors : « Veux-tu que je t’enseigne des paroles qui, lorsque tu les prononceras, Dieu éloignera de toi les soucis et effacera tes dettes ? Le matin et le soir, dis : « Ô Dieu ! Je cherche refuge auprès de Toi contre le souci et la tristesse, contre l’incapacité et la paresse, contre la lâcheté et l’avarice, contre la lourdeur (le poids) de la dette et la répression (domination) des hommes »[8].

Dans un autre Hadith, il conseilla ceci « Recherche tout ce qui peut t’être profitable, aies recours à Dieu et ne faiblis pas ».[9]

Le plus profitable pour moi, c’est que je vive pleinement l’instant présent, ma vie. Que j’aie recours à Dieu, mon refuge contre la tristesse due aux mauvaises souvenances du passé et l’inquiétude vis-à-vis de ce que le futur me réserve. « Dieu ne suffit-Il pas à Son adorateur ? »[10], nous interpelle Le Très Haut.

Optimisez donc votre instant présent ! Entreprenez-y l’action qui s’impose, autant que faire se peut, car tout voyage commence par un premier pas. Et ne tentez surtout pas de conclure, aussi bien au sujet de vous-même qu’au sujet du monde qui vous entoure, car comme disait Flaubert « La bêtise consiste à vouloir conclure »[11].

 


[1] Rapporté par Ahmad

[2] La Sourate 22 « Le Pèlerinage », Verset 1 et 2.

[3] Gustave FLAUBERT. Lettre à Louise Colet.

[4] Confessa Saint Augustin

[5] L’Imam A. YASSINE. La révolution à l’heure de l’Islam, p. 90.

[6] La Sourate 22, Verset 46

[7] Rapporté par Moslim

[8] Rapporté par Abou Daoud

[9] Extrait d’un hadith rapporté par Moslim :

  « Le croyant fort est meilleur que le croyant faible, … »

[10] La Sourate 39 « Les groupes », Verset 36.

[11] Correspondance, à Louis Bouilhet, 1850

 

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