Une fratrie meurtrie ou l’espoir d’une fraternité naissante

Nombreux sont les récits que recèle et raconte le Coran. Dieu dit : « Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans le Coran même si tu étais auparavant du nombre des inattentifs (à ces récits)»[1]. Le Très-Haut nous en fait part afin que nous y réfléchissions et que nous en tirions les enseignements qu’ils contiennent. « Eh bien, raconte le récit. Peut-être réfléchiront-ils ! » Dit Exalté Soit-Il[2].

L’histoire de Caïn et d’Abel en fait partie. Le récit nous est relaté dans les versets 27-30 de la sourate La Table Servie. Dieu dit : « Et raconte-leur en toute vérité l’histoire des deux fils d’Adam. Les deux offrirent des sacrifices ; celui de l’un fut accepté et celui de l’autre ne le fut pas. Celui-ci dit : « Je te tuerai sûrement ». « Dieu n’accepte, dit l’autre, que de la part des pieux ». Si tu étends vers moi ta main pour me tuer, moi, je n’étendrai pas vers toi ma main pour te tuer : car je crains Dieu, le Seigneur de l’Univers. Je veux que tu partes avec le péché de m’avoir tué et avec ton propre péché : alors tu seras du nombre des gens du Feu. Telle est la récompense des injustes. Son âme l’incita à tuer son frère. Il le tua donc et devint ainsi du nombre des perdants. Puis Dieu envoya un corbeau qui se mit à gratter la terre pour lui montrer comment ensevelir le cadavre de son frère. Il dit : « Malheur à moi ! Suis-je incapable d’être, comme ce corbeau, à même d’ensevelir le cadavre de mon frère ?  » Il devint alors du nombre de ceux que ronge le remord ».

En vérité, les leçons que comportent ces versets sont nombreuses. Le récit met en lumière l’inviolabilité et la sainteté de la vie humaine. Ce qui signifie que nul n’a le droit d’y porter injustement atteinte. Autrement, le mal s’étendrait à l’humanité toute entière, à ce que tout homme porte en lui. « Quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes.» Dans ses récits épistolaires, Gibran Khalil Gibran n’écrivit-il pas judicieusement à son ami Mikhaïl Naimy : « Moi, Oh mon frère, c’est toi ». De par son crime, Caïn s’est d’abord lui-même tué. Ce n’est qu’après coup, qu’il en a infailliblement pris conscience, se noyant dans de douloureux regrets, qui ne lui furent plus d’aucun secours. « Il dit : « Malheur à moi ! Suis-je incapable d’être, comme ce corbeau, à même d’ensevelir le cadavre de mon frère ?  » Il devint alors du nombre de ceux que ronge le remord.» Ces versets nous rappellent un autre enseignement, celui de la fratrie. Essentiellement, ce trouble du comportement qui menace son unité, la jalousie.  Naturellement teinté de sentiments complexes et ambivalents, ce premier lien fraternel narré dans ce récit, finit par céder face à une jalousie excessive. Elle le dégrade alors en un lien destructeur, lui, le lien constructeur, s’achevant ainsi sur un crime, un fratricide. « Son âme l’incita à tuer son frère. Il le tua donc et devint ainsi du nombre des perdants.» De même, la sourate Joseph nous enseigne et nous renseigne. Joseph (paix sur lui), ce rival si proche, jalousé dans la quête de l’amour paternel, devint ainsi l’objet de complots de toutes sortes. Heureusement, dans sa clairvoyance, le Prophète Jacob, son père, lui conseilla de ne pas révéler son rêve à ses frères jaloux. « Ô mon fils, dit-il, ne raconte pas ta vision à tes frères car ils monteraient un complot contre toi ; le Diable est certainement pour l’homme un ennemi déclaré. » Si l’être aimé, objet de la rivalité fraternelle, est différent dans les deux récits, la sœur jumelle et future épouse convoitée par Caïn ou le père à l’amour paternel jalousé par les frères de Joseph, les idées insufflées, à l’oreille des frères jaloux, par l’égo frustré et par Satan demeurent, elles, similaires. Comme Caïn a dit « Je te tuerai sûrement», les frères de Joseph ont dit « Tuez Joseph».

La fratrie empreint à vie l’identité de l’être humain. Peut-on alors se demander si l’humanité ne porterait pas en son sein, la marque profonde de ce premier fratricide ? Nos relations, au sein de l’humanité, ne seraient-elles pas marquées par ce premier lien fraternel, alors même qu’on l’ignore ? Ainsi, ne pourrait-on pas penser que l’humanité serait scindée en ces deux groupes : les héritiers de Caïn et les héritiers d’Abel. D’une part, ceux qui ne cessent, d’une manière ou d’une autre, de porter injustement atteinte à la vie humaine et de commettre des excès sur la terre, d’autre part, ceux qui agissent avec justice et beauté ? L’humanité ne serait-elle pas habitée par ces frères, l’un s’écriant «Je te tuerai sûrement» et le second lui rappelant que « Dieu n’accepte que de la part des pieux. Si tu étends vers moi ta main pour me tuer, moi, je n’étendrai pas vers toi ma main pour te tuer : car je crains Dieu, le Seigneur de l’Univers » ?

Quoi qu’il en soit, celui qui désire obéir à Dieu et marcher sur les pas de Son Messager (Grâce et paix sur lui) ne doit aucunement, se contenter de simplement répéter la réponse d’Abel, mais bien au contraire, d’user de tous les moyens qui lui sont permis, pour lutter avec force et sans violence, pour empêcher le crime et maintenir la paix et la fraternité entre les hommes. Voilà les enseignements que l’on doit en tirer.

Dans une tradition, selon Anas, que Dieu l’agrée, le Prophète (Grâce et Paix sur lui) dit un jour : « Soutiens ton frère dans le juste comme dans l’injuste ! » Etonnés par ce commandement, les compagnons l’interrogèrent : « Ô Messager de Dieu, certes, nous le soutenons quand il subit une injustice, mais comment peut-il en être ainsi lorsqu’il est l’auteur de l’injustice ? » Le prophète, Grâce et Paix sur lui, répondit : « Le soutenir, c’est l’empêcher d’être injuste et de commettre l’injustice.»

Et ce n’est qu’ainsi, que l’unité de l’humanité pourra être préservée, le but ultime étant, la véritable association fraternelle, à l’image de celle qui liait le prophète Moïse à son frère, le prophète Aaron, dont la finalité n’était autre que la glorification et l’invocation du Seigneur des mondes.  « Et assigne-moi un assistant de ma famille : Aaron, mon frère, accrois par lui ma force ! Et associe-le à ma mission, afin que nous Te glorifiions beaucoup, et que nous T’invoquions beaucoup. Et Toi, certes Tu es Très Clairvoyant sur nous. »


[1] Verset, Sourate JOSEPH

[2] Verset 176, Sourate Al-AARAF (Le Mur)

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