Finance pour l’économie ou économie pour la finance ?

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Le monde de la finance a connu ces dernières décennies un développement vertigineux dû essentiellement au progrès des mathématiques et des systèmes d’information[1]. D’abord, il y a eu les investissements simples dans des actions de société. Puis, l’investissement dans des produits de plus en plus complexes et difficiles à maîtriser. L’émission d’ordre d’achat et de vente passait dans un premier temps par des voies de communication naturelles orales ou écrites. Puis, il fut conduit par le biais d’opérations traitées sur des systèmes d’information sophistiqués en une fraction de seconde.

Cependant, ce développement fulgurant censé apporter plus de facilité n’a cessé de démontrer l’inverse en entraînant de lourdes conséquences. On se souvient toujours de la faillite de Lehman Brothers, l’affaire Kerviel, le crash éclair du 6 mai 2010 aux États-Unis, la crise des subprimes[2] et bien d’autres. Ceci ne doit-t-il pas remettre en question la finance moderne ? S’agit-il vraiment d’une finance au service de l’économie réelle ou plutôt d’une nouvelle génération de casinos élitistes et sophistiqués qui tend inéluctablement à nous étouffer en mettant en agonie nos ressources?

Pour simplifier la compréhension, supposons qu’une personne possède une voiture, alors il est normal qu’elle souscrive une assurance auto qui lui donne droit à un dédommagement en cas d’accident. En contrepartie, il paye à l’assureur le prix de la police d’assurance. Ainsi, l’assurance joue un rôle de couverture du risque d’accident. Mais, imaginons que la personne souscrive une assurance sur la voiture du voisin ! Deux cas de figures se présentent. Soit il s’agit d’un homme de bon cœur voulant aider son voisin, auquel cas il lui versera le dédommagement qu’il recevra de l’assureur si son voisin est victime d’un accident. Sinon, il s’agira d’un homme sans scrupules, qui fait le pari que son voisin aura un accident, ou pire, cherche à provoquer le sinistre, notamment en trafiquant les freins du véhicule assuré ou en l’incendiant tout simplement. Ceci bien sûr pour encaisser un dédommagement.

En finance, on trouve des produits « d’assurance » similaires appelés produits dérivés dont le but initial est de couvrir un risque. Un exemple analogue à celui de l’assurance auto est celui d’un CDS[3]. Il s’agit d’une assurance souscrite par un prêteur d’argent, notamment une banque, contre le risque de non-remboursement de l’emprunteur. Ainsi, pendant la durée du prêt, le créancier payera les mensualités de son CDS à son organisme financier. En contrepartie, si l’emprunteur n’honore pas sa dette, le vendeur du CDS – ou l’organisme financier qui joue le rôle de l’assureur dans l’exemple de la voiture – dédommage l’acheteur du CDS – l’assuré dans le même exemple – en remboursant la dette à la place de l’emprunteur.

Cependant, la réalité observée au quotidien est à l’opposé de cet idéal de protection contre le risque expliqué. En effet, un tiers peut souscrire un CDS sur une dette quelconque à laquelle il n’a pas pris part. Beaucoup d’institutions financières achètent les CDS sans avoir prêté. Dans le cas de la Grèce, en 2008, le coût d’un CDS fut de 10 millions d’euros sur 5 ans pour un montant de crédit s’élevant à 100 millions d’euros. Quelqu’un qui achète un CDS de la sorte se verra peut être attribuer la somme de 100 millions d’euros en cas de défaut de payement par la Grèce. D’où la mise en place de techniques d’achats massifs des CDS qui rendent difficile à cet Etat de rembourser ses dettes. En effet, l’achat massif des CDS fait grimper leur prix. Ceux qui ont réellement prêté vont interpréter cette flambée de prix en termes d’augmentation du risque de non remboursement de l’emprunteur. Ils chercheront donc à se protéger encore plus contre ce risque par l’achat de CDS toujours plus chers. Les vendeurs des CDS ne peuvent que s’en régaler. Pire encore, la montée du prix d’assurance du risque de non-remboursement poussera les nouveaux prêteurs de l’emprunteur concerné à pratiquer un taux d’intérêt très élevé ce qui peut provoquer sa faillite. Ainsi, ceux qui ont acheté massivement les assurances CDS empocheront une grande cagnotte sans avoir prêté quoi que ce soit si ce n’est l’achat de leurs CDS. Il paraît donc clairement qu’un produit conçu initialement pour couvrir un risque devient l’objet de paris inéquitables profitant aux parieurs.

Cela rappelle bien les vieux systèmes de paris bien connus aux USA. Autour de deux combattants dont le gagnant recevra une prime, s’installe une multitude de spectateurs qui misent leur argent sur l’un ou l’autre des protagonistes. Lorsque tout le monde a intérêt à ce que l’un ou l’autre perde, l’ampleur de l’enjeu scelle quasiment l’issue du combat.

Sur le marché des actions, la motivation est toujours de réaliser des gains par des paris sur la hausse ou la baisse des valeurs des actions. À ce propos, le trading haute fréquence consiste en l’exécution à grande vitesse par des ordinateurs de transactions financières pilotées par des algorithmes utilisant en temps réel l’information disponible. Le but est de faire des petits gains sur des intervalles de l’ordre de la milliseconde qui, une fois accumulés, représentent un gain considérable. Grâce à de tels moyens, les institutions financières bénéficient d’une longueur d’avance sur l’investisseur traditionnel qui réagit lentement. La question d’équité du marché s’impose ainsi naturellement. De plus, à l’instar des CDS, on peut avoir des manipulations de prix qui sont très difficiles à déceler vu la vitesse des transactions et la complexité des techniques employées.

En somme, il est temps de faire face à ces acteurs aguerris du système financier pariant à leur guise au détriment de tout autre principe pour mettre un terme à leur cupidité insatiable et imposer à la finance moderne de servir la prospérité de nos ressources.

 


[1] L’allusion est faite à l’informatisation des données et des procédés, ce qui procure un gain en rapidité et en volume des informations traitées.

[2] La crise des subprimes touche le secteur des prêts hypothécaires à risque aux États-Unis à partir de juillet 2007, déclenchant la crise financière de 2007 à 2011. En instaurant une méfiance envers les créances titrisées comprenant une part de ces crédits, elle a participé au déclenchement du krach de l’automne 2008. Ces deux événements sont rétrospectivement considérés comme les deux étapes d’une même crise financière, entraînant une récession touchant l’ensemble de la planète.

[3] En anglais : « Crédit default swaps ». En français : « Couverture de défaillance » ou « Dérivée sur événement de crédit ».

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