« Job dating » à l’Académie de Versailles : diviser et précariser

Face à la pénurie d’enseignant·es, l’Académie de Versailles organise du « Job dating » (les joies du langage managérial que l’on infuse par brassées de douze litres dans l’enseignement depuis quelques années). Le but : 30 minutes d’entretien pour te lancer dans l’aventure de l’enseignement ou de l’encadrement scolaire. Ce qui se passe est grave pour les élèves et incidemment, ces nantis de profs. Un billet qui parle apocalypse, Marcel Proust, Andrew Garfield et Zendaya.

C’est une nouvelle qui a énormément été reprise sur les réseaux sociaux : face à la pénurie d’enseignant·es, l’Académie de Versailles organise du “job dating” (les joies du langage managérial que l’on infuse par brassées de douze litres dans l’enseignement depuis quelques années). Le but : 30 minutes d’entretien pour te lancer dans l’aventure de l’enseignement ou de l’encadrement scolaire.

On a beaucoup ri de ces reportages où sont interviewées des personnes expliquant qu’elles peuvent enseigner pour des raisons parfois incongrues. Moi aussi j’ai ricané. Bêtement. Souvent, un candidat au CAPES a des motivations également naïves. La différence, est qu’un·e candidat·e au CAPES dispose – encore – d’une formation. Qui lui permettra souvent de réévaluer ses objectifs. J’y reviendrai, mais le problème principal n’est pas là. Le problème est que ce qui se passe est similaire l’enclenchement d’un piège à loups. Je m’explique.

Depuis plusieurs années – je dirais que ça a vraiment commencé sous Sarkozy, mais on m’a signalé que le gouvernement Chirac avait bien entamé le boulot – le statut de l’enseignant est attaqué. Violemment. Tâches qui se multiplient, précarisation (bon courage pour trouver désormais un poste fixe), et image de plus en plus dégradée aux yeux du public. 

Je pourrais aussi évoquer une perte de moyen horaires (j’enseigne le français 3h30 par semaine contre 5h quand j’ai commencé, et 6h30 quand j’étais élève), avec des exigences restant constantes, voir augmentant. Corollaire : la profession est désertée. 

Que fait donc le ministère ? Il recourt à des contractuel·les, plus précaires encore que les titulaires. Sans formation, et, comme c’est le cas à Versailles, avec des entretiens plus que sommaires. Tu connais 4 œuvres de Proust ? (Ou de Balzac, car on me souffle perfidement à l’oreillette que pour Proust, ça n’est pas si simple) : tu as le profil pour être prof de français.

On poursuit donc la mise en place donc un métier à plusieurs vitesses : les titulaires, au statut plus stables, mais brocardé·es et considéré·es comme des dinosaures feignasses, et des contractuel·les, au statut très start up nation et donc les compétences seront, par nature, hyper aléatoires. J’ai connu des précaires absolument extraordinaires et d’autres qui – anecdote 100% réelle – ont failli se foutre par la fenêtre pendant que des élèves défonçaient des murs en cours. 

« C’est également le cas pour des titulaires, qui sont parfois en perdition ! » pourra-t-on à juste titre répliquer. Sauf qu’un·e titulaire a des atouts : à commencer par une formation disciplinaire, d’au moins trois ans, jusqu’à cinq. Et cette formation disciplinaire, je l’affirme au risque de m’enfoncer encore plus dans un grand bain d’archaïsme, est un pilier essentiel du métier : la transmission du savoir se construit au jour le jour, c’est entendu. Mais elle doit reposer sur un savoir précis, actuel, qu’on a eu l’occasion d’exercer et d’interroger durant ses études. La fameuse posture de l’enseignant·e repose sur la maîtrise des contenus qu’il a à transmettre. Ce qu’un concours comme le CAPES permet de valider, du moins en partie.

Qui plus est, on peut vouer aux gémonies les INSPE, ESPE ou IUFM, sigles divers qu’ont revêtus les non moins divers instituts de formation des enseignants, mais ils fournissent, même de façon imparfaite, un lieu non seulement d’apprentissage mais aussi de regroupement, où des profs en devenir peuvent apprendre non seulement les bases de leur futur métier mais également leurs droits, leurs devoirs et leur éthique, qui sont essentiels et complexes. Et fort difficile à transmettre en salle des profs, entre la photocopieuse, le remplissage des bulletins et la gestion de la bagarre de la récréation de dix heures vingt. Être formé par ses pairs, de façon empirique, est non seulement bénéfique, mais également essentiel. Cependant, sans un apport théorique et, surtout, détaché des mille urgences de la vie enseignante, il sera au mieux bancal, au pire contreproductif.

Parce qu’un·e contractuel·le n’aura pas le luxe d’entrer doucement dans le concret. Une fois recruté, il est placé devant les élèves, et bon courage, camarade !

“Oui, mais au moins, il y a du monde devant les élèves !” Et c’est là le piège. De plus en plus, la société se scinde. Les enfants issus de familles ayant les codes scolaires s’en sortiront, presque quoi qu’il arrive. Il faut juste qu’ils reçoivent le minimum et qu’ils soient gardés pendant que les parents bossent. Les autres familles, elles, trouveront leurs enfants de plus en plus en difficulté devant un corps de profs de plus en plus volatil et peu formé. Disparités dans les bahuts, donc et entre les régions.  Mais tout ça c’est chiant, la preuve, les trois qui lisent encore ce fil ne doivent tenir que pour ma promesse de parler d’Andrew Garfield et Zendaya. Cet article était à l’origine un fil twitter, et je pouvais donc vous montrer une photo de ces deux merveilleuses personnalités du cinéma américain, mais je ne pourrai ici que vous inciter à regarder Dune et Tik Tik Boom, dans lesquels ils apparaissent et qui sont des films qui font du bien. Sur ce, revenons à la galéjade que je vous dépeins. 

Le plus préoccupant est que cette précarisation devient la norme (Versailles et Créteil ont TOUJOURS été le laboratoire glauque de l’Éducation Nationale, les projets qui me faisaient fumer par les oreilles quand j’y étais se retrouvent TOUJOURS appliqués nationalement plus tard). Elle joue sur le bon gros cliché PMU de l’image du prof (pardon aux proprios de PMU) : “Ouais, moi je pourrais être prof, ça filerait droit avec moi, et j’aurais 6 mois de vacances !” 

Elle crée des divisions entre les collègues : nul doute qu’en me lisant, on se demandera si je ne me contente pas de défendre mon statut de titulaire contre des contractuel·les sincères et volontaires, souhaitant réellement se lancer dans la profession. Or il ne s’agit pas de remettre en cause les qualités individuelles des collègues, mais l’état général des métiers de l’éducation : nous enseignons actuellement malgré un manque de formation, et ce problème est transmuté, par l’habituelle et obscure sorcellerie libérale, en norme. Et surtout cette précarisation affaiblit totalement la profession : si tout le monde peut l’exercer, la mission de prof n’est-elle par une arnaque ? Pourquoi encore de la formation, pourquoi encore un statut ? 

Et pendant ce temps, ce sont les élèves qui souffrent. Les mômes à qui j’enseigne actuellement et dont je suis le quatrième prof de français par exemple. Ils ont eu deux mois sans prof de français. On ne trouvait pas de titulaire, et les contractuel·les ne restaient pas. Heureusement qu’en janvier, j’ai terminé mon remplacement en lycée, avec entre autres des premières ! Premières qui, actuellement se retrouvent partagés entre quatre collègues parce que la prof titulaire est en congé maternité et non remplacée. Et bien sûr, à qui va-t-on s’en prendre, sinon, encore et toujours aux profs toujours absents ?

On a percé des trous partout dans l’Éducation Nationale, on nous demande d’écoper le Titanic avec des petites cuillères percées de trous de la taille de mon ignorance en matière fiscale, et de dépasser une navette spatiale. 

Scoop : ça n’est pas possible. L’enseignement nécessite un investissement, c’est ce qu’il est. Comme la santé ou l’écologie. Nous sommes le temps long. Et on nous présente, dans cette époque de la rentabilité, de l’immédiat, de la punchline, comme anachroniques. Il faut. Il faut mettre des profs devant les élèves maintenant, il faut régler le problème vite ; tout de suite. Peu importe que les solutions proposées temporairement empirent les choses à long terme.

Alors que c’est le contraire.
Lorsque j’apprends à un môme, je sais parfaitement que mon enseignement ne portera pas ses fruits immédiatement. Il faudra un mois, un an ou quatre. C’est normal. Pourtant je n’insulte pas l’élève. 

Au contraire, je lui accorde plus d’attention encore. C’est pareil pour l’éducation. Il faut en prendre soin. Revaloriser – oui, je parle d’argent – les métiers de l’éducation. Permettre une formation solide et cohérente pour entrer progressivement dans le métier. Et surtout, se demander quelles sont les ambitions que nous avons pour nos enfants : que souhaitons-nous leur transmettre ? 

Tant qu’on ne se sera pas posé ces questions, tant qu’on ne sera pas demandé, tout simplement à quoi sert l’éducation de nos enfants, le job dating aura encore de beaux jours devant lui.

Via
blogs.mediapart.fr
Source
blogs.mediapart.fr

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