Ô mon enfant ! « Yā Bounayya » : l’art d’éduquer son enfant dans le Coran (1/2)

Deux petits mots reviennent dans le Coran sur les lèvres de pères s’adressant à leurs enfants. Pourtant, entre leurs lettres tient tout un monde d’éducation : proximité et amour, crainte et protection, dialogue et orientation, dépôt confié et responsabilité. Jacob les dit à Joseph, Abraham à Ismaël, Noé à son fils ; Luqmân les répète en exhortant le sien. Paix et salut aux Prophètes de Dieu. Puis la même tendresse se retrouve dans la parole du Messager de Dieu, paix et salut à lui, lorsqu’il éduque un jeune garçon auprès de lui.
Comme si le Coran et la Sunna voulaient nous apprendre, avant même ce que nous devons dire à nos enfants, comment nous adresser à eux.
À chaque âge, son « Yā Bounayya » (Ô mon enfant !)
Joseph, paix sur lui, était encore au seuil de la jeunesse lorsqu’il vint confier à son père son immense secret : « Ô mon père, j’ai vu onze étoiles, ainsi que le soleil et la lune ; je les ai vus prosternés devant moi. » Jacob, paix sur lui, ne s’empressa pas d’interpréter le songe, pas plus qu’il ne minimisa le récit de l’enfant. Il s’approcha de lui par une parole pleine de sollicitude : « Ô mon enfant (yā bounayya), ne raconte pas ton songe à tes frères, de peur qu’ils ne trament contre toi quelque ruse. » [1]
Ici « yā bounayya » protège. L’enfant ou l’adolescent qui ouvre son cœur à son père a d’abord besoin de quelqu’un qui écoute son secret, le garde et discerne pour lui ce qu’il n’est pas encore en mesure de voir.
Nous retrouvons ensuite Abraham avec son fils Ismaël, paix sur eux, mais à une autre étape de la vie. Le Coran ne nous donne pas son âge en chiffres ; il le dépeint d’une formule plus éloquente : « Lorsqu’il fut en âge de l’accompagner dans ses œuvres… » Le fils est désormais capable d’avancer aux côtés de son père, de l’accompagner, d’œuvrer avec lui et de comprendre sa parole. Alors vient un autre appel : « Ô mon enfant (yā bounayya), je me vois en songe en train de t’immoler. Considère donc ce que tu en penses. » Il s’agit pourtant d’un ordre de Dieu, et le père dit néanmoins à son fils : « Considère donc ce que tu en penses. » [2]
Ici, « yā bounayya » devient dialogue et participation. Celui qui, hier encore, avait besoin d’être protégé est désormais digne qu’on s’adresse à lui, que son avis soit entendu et qu’il partage avec son père l’épreuve de l’obéissance et la responsabilité de la réponse.
Puis « yā bounayya » nous parvient au cœur d’une scène tout autre. L’arche de Noé, paix sur lui, avance ; les eaux montent et le fils a choisi une voie différente de celle de son père. Pourtant, le cœur paternel demeure un cœur de père : « Ô mon enfant (yā bounayya), monte avec nous et ne reste pas avec les négateurs. » [3]
Nous ne voyons plus ici un enfant qu’il faudrait guider dans une affaire mineure, mais un fils qui a pris position et fait son choix. Noé, paix sur lui, ne dit pourtant pas : « Il est grand désormais, il a choisi ; je n’ai plus rien à lui dire. » L’appel demeure : « yā bounayya »
Ici, « yā bounayya » est une miséricorde qui refuse d’abandonner : l’appel d’un père dont la porte du cœur reste ouverte jusqu’au dernier instant, alors même qu’il sait que l’éducation n’abolit pas la liberté de l’enfant et que le parent ne possède pas le pouvoir de guider les cœurs.
La formule atteint enfin toute son ampleur éducative dans les recommandations de Luqmân, paix sur lui : « Ô mon enfant, ne donne aucun associé à Dieu. » Puis : « Ô mon enfant, fût-ce le poids d’un grain de moutarde…, Dieu le fera venir. » Puis encore : « Ô mon enfant, accomplis la prière, commande le convenable, interdis le blâmable et endure avec patience ce qui t’atteint. » [4]
L’appel se répète, tandis que s’élargit le champ de l’éducation : la foi d’abord, puis la conscience du regard divin, l’adoration, la responsabilité, enfin la patience et la noblesse du caractère. Comme si Luqmân ne voulait jamais que l’exhortation devance l’amour : chaque fois qu’il souhaite déposer un sens dans le cœur de son fils, il frappe d’abord à la même porte : « yā bounayya »
« Ya bounayya » : du singulier au pluriel
Lorsque les fils de Jacob eurent grandi et que les destinataires se multiplièrent, l’appel s’élargit de l’individu au groupe : « Ô mes fils (yā baniyya), n’entrez pas par une seule porte, mais entrez par des portes différentes. » [5]
Il ne s’agit plus de la relation entre un père et un fils venu seul lui confier son rêve, mais d’un père qui veille aux affaires de ses enfants réunis. L’éducation s’adapte ainsi à celui ou à ceux auxquels elle s’adresse : à l’individu son secret et sa singularité ; au groupe son organisation, ses relations et sa responsabilité commune. Le père reste le même, l’amour reste le même, mais la parole éducative change avec l’âge, la situation et le nombre de ceux auxquels elle s’adresse.
C’est peut-être là l’une des subtilités de l’éducation : ne pas dire à l’enfant ce qui se dit au jeune homme, ni au jeune homme ce qui se dit à l’adulte ; et ne pas toujours adresser collectivement à nos enfants ce qui devrait être confié à chacun dans le tête-à-tête de sa singularité.
Avant le conseil, la proximité et l’amour
Ce sens n’est nullement étranger à l’éducation prophétique. Le Messager de Dieu, paix et salut à lui, maître et éducateur, préparait au conseil un chemin vers le cœur avant de l’énoncer.
Mu‘âdh ibn Jabal, que Dieu l’agrée, rapporte que le Messager de Dieu, paix et salut à lui, lui prit la main et lui dit : « Ô Mu‘âdh, par Dieu, je t’aime. » Puis il ajouta : « Je te recommande, ô Mu‘âdh, de ne jamais omettre de dire après chaque prière : Seigneur, aide-moi à T’évoquer, à Te remercier et à T’adorer de la plus belle manière. » [6]
Contemple l’ordre de la scène : une main saisit une autre main, un nom est prononcé, l’amour est déclaré ; alors seulement vient la recommandation. Comme si l’orientation prophétique ne s’adressait pas à l’intelligence seule, mais lui ouvrait d’abord le passage du cœur. Le Prophète, paix et salut à lui, n’a pas commencé par : « Ne manque jamais… » Une proximité a précédé l’exigence, et l’amour a précédé le conseil.
Nous retrouvons le même sens auprès de l’enfant. ‘Umar ibn Abî Salama, que Dieu l’agrée, était encore un jeune garçon placé sous la garde du Messager de Dieu, paix et salut à lui, et sa main allait de tous côtés dans le plat. Le Prophète lui dit, selon les deux recueils authentiques : « Mon garçon, prononce le nom de Dieu, mange de la main droite et mange de ce qui est devant toi. » [7]
Dans un autre récit adressé à un enfant, nous retrouvons cette même douceur dans l’interpellation : « Approche (yā bounayya) mon petit enfant. » [8]
La parole varie donc selon celui auquel elle s’adresse, mais son principe demeure : une proximité qui ouvre le cœur, puis une orientation qui construit le comportement.
De Jacob à Luqmân, puis dans l’éducation prophétique, une même leçon se dessine : avant d’être une parole qui corrige, l’éducation est une relation qui rapproche. Elle protège lorsqu’il faut protéger, écoute et dialogue lorsque l’enfant grandit, continue d’appeler lorsqu’il s’éloigne et adapte sa parole à chaque étape de son cheminement. »
Mais « yā bounayya » nous invite peut-être à aller encore plus loin. Car en appelant son enfant, le parent ne révèle pas seulement ce qu’il attend de lui : il est lui-même renvoyé à sa présence, à son exemple et à sa responsabilité.
L’éducation de l’enfant devient alors une école pour celui qui l’éduque.
À suivre : « Ô mon enfant ! « Yā Bounayya » : l’éducation des enfants, une école pour les parents
[1] Coran, sourate Yûsuf (Joseph), 12:4-5 [2] Coran, As-Sâffât (Les Rangés), 37:102 [3] Coran, Hûd, 11:42 [4] Coran, Luqmân, 31:13-17 [5] Coran, Yûsuf, 12:67 [6] Sunan Abî Dâwûd [7] Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim [8] Sunan Abî Dâwûd et Jâmiʿ at-Tirmidhî