Le sens de la marche dans le Coran

Nous marchons sans presque y penser : pour travailler, chercher notre subsistance, rencontrer quelqu’un ou accomplir une tâche. Mais le Coran regarde l’homme marcher : sa manière de poser le pied sur terre, la direction qu’il prend, la lumière qui l’accompagne, ce qu’il transporte parmi les hommes et la finalité vers laquelle il avance. À travers le verbe « مشى », « marcher », puis le verbe « سعى », qui ajoute à l’idée de mouvement celles d’effort, d’empressement et de poursuite d’un but, le geste le plus ordinaire ouvre sur une question plus vaste : comment l’homme avance-t-il dans l’existence ?

De la création à la démarche morale

« Dieu a créé tout être vivant à partir de l’eau. Parmi eux, certains rampent sur le ventre, d’autres marchent sur deux jambes, et d’autres encore marchent sur quatre. »¹

La diversité physique des démarches appartient à la création voulue par Dieu ; il serait donc hasardeux d’attribuer une valeur morale à une particularité corporelle. Mais, lorsqu’il s’agit de l’homme responsable, la marche peut révéler une disposition intérieure.

« Ne marche pas sur terre avec arrogance. »²

« Les adorateurs du Tout-Miséricordieux sont ceux qui marchent sur terre avec douceur et qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : “Paix”. »³

À la marche arrogante répond la démarche humble. L’enchaînement est admirable : ils marchent avec douceur (هونًا), puis répondent avec paix (سلامًا). Une même éducation intérieure traverse la démarche et la parole, le rapport à la terre et le rapport aux hommes. Ce qui habite le cœur finit par imprégner le comportement.

Avec quelle lumière et quel contenu marchons-nous ?

« Une lumière avec laquelle il marche parmi les hommes. »⁴

« Chaque fois qu’un éclair les illumine, ils avancent ; lorsque l’obscurité revient, ils s’arrêtent. »⁵

D’un côté, une lumière stable accompagne la marche parmi les hommes ; de l’autre, la marche dépend d’éclairs intermittents. La question devient : avec quelle lumière avançons-nous ? Marcher dans la société, c’est aussi y transporter quelque chose.

« Grand colporteur de médisance. »⁶

Sans confondre les images, l’un marche parmi les hommes avec une lumière ; l’autre va et vient avec la médisance. Nous transportons des paroles et des intentions, de la confiance ou de la suspicion, de la paix ou de la discorde : quelque chose qui rapproche les hommes ou les sépare.

Le saʿy : effort, empressement et responsabilité

« Lorsqu’il eut atteint l’âge de marcher et d’œuvrer avec lui… »⁷

« Quant à celui qui vient à toi empressé, tout rempli de crainte… »⁸

Avec « سعى », la marche devient mouvement tendu vers un but : effort, désir et empressement vers ce qui compte. Deux scènes lui donnent une dimension sociale décisive.

« Un homme vint du bout de la ville en courant. Il dit : “Ô Moïse ! Les notables se concertent pour te tuer. Pars donc ! Je suis pour toi de ceux qui donnent un conseil sincère.” »⁹

Pourquoi se hâte-t-il ? Pour sauver un autre homme. Son empressement devient message, conseil, solidarité et responsabilité. Il sait qu’un danger menace autrui et ne garde pas cette connaissance pour lui.

« Un homme vint en toute hâte de l’extrémité de la ville. Il dit : “Ô mon peuple ! Suivez les Messagers. Suivez ceux qui ne vous demandent aucun salaire et qui sont bien guidés.” »¹⁰

Dans ces deux scènes, le « saʿy » prend ainsi la dimension de l’Appel et de la responsabilité envers l’autre. Celui qui reçoit une lumière ne marche pas pour lui seul : il va vers les hommes, les avertit, leur conseille le bien, répond à un Appel et devient lui-même porteur d’un appel.

Le matériel comme moyen, Dieu comme destination

La perspective du Minhaj réunit ce que le regard fragmenté tend à séparer : spirituel et matériel, individu et société, éducation et politique, foi et économie, vie présente et vie dernière. L’homme humble est aussi celui qui parle avec paix ; l’homme éclairé marche parmi les autres ; celui qui connaît un danger avertit son frère. Et celui qui cherche sa subsistance reçoit cet ordre :

« Parcourez ses étendues et mangez de Sa subsistance. Et vers Lui est la résurrection. »¹¹

La marche est aussi matérielle : il faut travailler, produire, se nourrir, se loger et aménager le monde qui nous est confié. Mais la nécessité n’est pas la finalité. Abdessalam Yassine rappelle que l’économique et le technologique sont des supports nécessaires et des moyens, tandis que le critère spirituel définit les fins dernières de l’homme. Le matériel soutient la marche ; il ne saurait en devenir la destination. Terre, subsistance et retour à Dieu forment une saisissante unité.

Dès lors que la marche de l’homme s’inscrit parmi les hommes, la question de la finalité ne concerne plus seulement l’individu : elle atteint également les institutions, l’économie et l’organisation de la cité.

Travail, économie, éducation et politique deviennent alors les dimensions d’une même marche : que produisons-nous, pour qui et comment ? Quel homme notre économie sert-elle ? Quelle justice notre politique organise-t-elle ? Quelle société construisons-nous, et vers quelle finalité l’orientons-nous ?

Marcher droit sur une voie droite

Une société marche elle aussi. Une civilisation peut accélérer ses transports, ses communications, sa production et sa puissance. Mais la vitesse ne répond jamais à la question de la direction.

« Celui qui marche le visage incliné vers le sol est-il mieux guidé, ou celui qui marche droit sur une voie droite ? »¹²

Les deux marchent. Mais toute marche n’est pas cheminement et tout mouvement n’est pas guidance. L’essentiel est de savoir comment l’on avance, sur quel chemin et vers quelle destination. On peut multiplier les pas et s’éloigner du but, accélérer et se perdre davantage. La rectitude de la démarche ne suffit pas sans celle du chemin ; le chemin indiqué ne suffit pas si l’homme refuse de s’y engager.

Partis d’un geste ordinaire, nous retrouvons l’homme tout entier : corps, cœur et raison ; lumière ou obscurité ; vie personnelle et présence parmi les autres ; travail, échange, éducation, gouvernement, conseil et appel. Le Minhaj réunit le marcheur, la marche, le chemin, les compagnons et la destination. Il ne suffit donc pas d’avancer : il faut savoir comment, avec quoi, pour quoi, avec qui et vers qui marcher.

Et au terme de la marche demeure la destination : « Et vers Lui est la résurrection. »¹¹


1. Sourate An-Nūr (24), verset 45

﴿ وَاللَّهُ خَلَقَ كُلَّ دَابَّةٍ مِنْ مَاءٍ فَمِنْهُمْ مَنْ يَمْشِي عَلَى بَطْنِهِ وَمِنْهُمْ مَنْ يَمْشِي عَلَى رِجْلَيْنِ وَمِنْهُمْ مَنْ يَمْشِي عَلَى أَرْبَعٍ ﴾

2. Sourate Al-Isrā’ (17), verset 37

﴿ وَلَا تَمْشِ فِي الْأَرْضِ مَرَحًا ﴾

3. Sourate Al-Furqān (25), verset 63

﴿ وَعِبَادُ الرَّحْمَنِ الَّذِينَ يَمْشُونَ عَلَى الْأَرْضِ هَوْنًا وَإِذَا خَاطَبَهُمُ الْجَاهِلُونَ قَالُوا سَلَامًا ﴾

4. Sourate Al-Anʿām (6), verset 122

﴿ نُورًا يَمْشِي بِهِ فِي النَّاسِ ﴾

5. Sourate Al-Baqara (2), verset 20

﴿ كُلَّمَا أَضَاءَ لَهُمْ مَشَوْا فِيهِ وَإِذَا أَظْلَمَ عَلَيْهِمْ قَامُوا ﴾

6. Sourate Al-Qalam (68), verset 11

﴿ مَشَّاءٍ بِنَمِيمٍ ﴾« Grand colporteur de médisance. »

7. Sourate As-Sāffāt (37), verset 102

﴿ فَلَمَّا بَلَغَ مَعَهُ السَّعْيَ ﴾

8. Sourate ʿAbasa (80), versets 8-9

﴿ وَأَمَّا مَنْ جَاءَكَ يَسْعَى ۝ وَهُوَ يَخْشَى ﴾

9. Sourate Al-Qasas (28), verset 20

﴿ وَجَاءَ رَجُلٌ مِنْ أَقْصَى الْمَدِينَةِ يَسْعَى قَالَ يَا مُوسَى إِنَّ الْمَلَأَ يَأْتَمِرُونَ بِكَ لِيَقْتُلُوكَ فَاخْرُجْ إِنِّي لَكَ مِنَ النَّاصِحِينَ ﴾

10. Sourate Yā-Sīn (36), versets 20-21

﴿ وَجَاءَ رَجُلٌ مِنْ أَقْصَى الْمَدِينَةِ يَسْعَى قَالَ يَا قَوْمِ اتَّبِعُوا الْمُرْسَلِينَ ۝ اتَّبِعُوا مَنْ لَا يَسْأَلُكُمْ أَجْرًا وَهُمْ مُهْتَدُونَ ﴾

11. Sourate Al-Mulk (67), verset 15

﴿ فَامْشُوا فِي مَنَاكِبِهَا وَكُلُوا مِنْ رِزْقِهِ وَإِلَيْهِ النُّشُورُ ﴾

12. Sourate Al-Mulk (67), verset 22

﴿ أَفَمَنْ يَمْشِي مُكِبًّا عَلَى وَجْهِهِ أَهْدَى أَمَّنْ يَمْشِي سَوِيًّا عَلَى صِرَاطٍ مُسْتَقِيمٍ ﴾

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