Une histoire de dignité

Je me souviendrai toute ma vie de ce sourire, de ce merci, de ces larmes de joie. De cet être que j’ai aimé en Dieu. Mon frère en humanité. Dieu a dit vrai et Il est certes plus miséricordieux envers Son serviteur que ne peut l’être la mère envers son enfant.

C’était une fin de matinée pluvieuse à Strasbourg. Je venais de terminer les cours et il fallait maintenant aller à la bibliothèque pour digérer ces gracieuses données intellectuelles. Très enthousiasmant…

 

Je dois prendre le tram pour rejoindre dans un premier  temps le centre-ville. Bientôt midi. 10 euros dans mon compte en banque. L’estomac moulé sur les vertèbres. Fatiguée. Je marche vers l’arrêt. Et je marchais tellement droit que je me suis sentie monter l’envie d’une petite promenade (les 18 minutes d’attente y étaient aussi pour quelque chose).

Je me promène donc. Démarche nonchalante. Capuche sur la tête. Le nez dans l’écharpe .Mains dans les poches. Je profite de la balade. J’admire les tapis persans d’un magasin sur mon chemin. Je me délecte chez le fleuriste. Je passe devant la librairie  avant d’arriver à la place de l’Homme de fer  pour prendre le tram direction « la bibliothèque ». Là encore 14 minutes d’attente. Je décide d’aller faire un petit tour en attendant.

Je passe sous les arcades. Des passants .Des magasins. Moi. Et là, assis par terre. Un vieil homme à la longue barbe d’un gris triste. Avec une veste bleue trop grande pour lui. Un bonnet bouloché gris et rouge. Un pantalon en velours vert kaki, usé au possible. Et un sac tout mouillé posé à côté de lui. Il saluait les passants en leur demandant respectueusement un geste à son égard. La plupart accéléraient le pas. Sans lui répondre ni même le regarder. Je m’approche. Je le regarde. Je lui retourne son salut et je lui dis bien gênée « désolée, je n’ai pas de monnaie » sans m’arrêter. C’était vrai, je n’avais rien sur moi et j’ai cherché ! Mais alors pourquoi avais-je le cœur si lourd ?

« Vous êtes une miséricorde pour l’univers » ? Laissez-moi rire !

On dit que le regard compte pour 55% du message transmis lorsqu’on communique .Mais comment vous décrire ce regard ?! Le regard de cet homme était une poésie à lui tout seul. Il y avait du regret. De la tristesse. Du chagrin. De la noblesse. Ses yeux étaient deux oiseaux majestueux mais âgés. Deux oiseaux nobles qui ne volent plus. Deux oiseaux qui ne se plaignent même pas. Deux oiseaux profonds au plumage sage, qui se souviennent de la fougue d’antan. Quand l’homme était encore digne. Quand l’homme avait encore son humanité.

Ce vieil homme accompagnait les passants des yeux  en disant dans un silence : « Ô toi qui me crois indigne de ton attention ! Ô toi qui me croit indigne de ton salut, de ton sourire ! Ô toi qui marche la tête baissée et qui te dis homme ! Où est donc passé ton cœur ? Ne bat-il plus ? Pourquoi me fuir ? Ne suis-je pas ton père ?  N’as-tu plus aucun respect envers tes aînés ? N’as-tu plus de conscience pour t’émouvoir ?…

Sais-tu pourquoi tu ne soutiens plus mon regard, fils ? …

Je suis le fruit de tes manquements. Je suis la loque que tu as peur de devenir. Je suis la réalité de ton insignifiance. Tu ne maîtrises rien. Tu n’es pas à l’abri. Alors, tu as raison, presse  le pas ! Cours ! Fuis ! Tu ne sais pas encore que tu as laissé à mes pieds ta dignité d’homme. Tu as tout perdu, fils. Je ne t’envie pas. Ton sort n’est pas meilleur que le mien. Va où bon te chante. »

_ «  Désolée, je n’ai pas de monnaie »

-« Toi aussi… . Pourtant j’avais cru voir encore un peu d’humanité dans tes yeux. Dans ton… Mais pourquoi est-ce que je m’étonne encore ? Fais ta vie, ma fille. Je ne suis qu’une ombre. Je ne serai pas là, si tu ne m’avais pas trouvé dans le besoin. Mais je ne me plains pas. Chacun son lot d’amertume. Sache simplement qu’il faut beaucoup plus de dignité pour s’asseoir par terre et demander à mon âge, après toute une vie, de quoi survivre auprès des autres en gardant la tête haute et le ton courtois que de s’enfuir comme un voleur sans daigner un regard».

_ « Mais c’est vrai je n’ai pas de monnaie ! » pensais-je.

Je m’éloigne. «  Une miséricorde pour l’univers »…pfff. J’ai honte. Mais oui, je pourrais l’aider ! Aller retirer  les derniers 10 euros qu’il me reste et les lui donner mais je voulais tellement acheter le livre-là !! Pourquoi suis-je passée par ici aussi ?

Bon trop tard. Je ne peux pas faire comme si je n’avais pas vu l’épreuve. De toute façon si tu t’enfuis maintenant, ta journée va être pourrie. Tu vas mal travailler et t’auras rien gagné au final.

Après un petit dialogue intérieur, je me suis souvenue d’une de mes sourates préférées « Addoha » et du verset  « Quant au demandeur, ne [le] repousse pas »[1]. Je souris. Finalement, c’est une bonne chose. En plus, il ne s’y attendra pas. Ça va lui faire super plaisir !

J’ai cherché partout aux alentours, des sandwichs chauds pour lui : mais il n’y en avait plus à chaque fois que je demandais. J’ai fini par aller au SIMPLY, le supermarché à côté. Je lui ai pris, un sandwich au thon, une grande boîte d’apéritifs, des gâteaux au chocolat, 1 Kg de mandarines. C’est tout ce qui m’est passé à l’esprit et qui rentrait dans le budget. Je paie. Il reste un euro. Un fleuriste sous une tonnelle. Je lui prends une belle  fleur violette .Toute fière et toute contente.

Je repasse sous les arcades avec un sourire qui fait quatre fois le tour de ma tête. Je ne le lâche pas du regard. Oui, c’est toi que je cherche ! Surprise ! Je lui dis « c’est pour vous » en lui posant le sac de nourriture à côté de lui et en lui remettant la fleur en main propre.

Il sourit faiblement. Il est ému. Il répète d’une voix faible « Merci, merci, merci, merci, merci.. ». Ah ! Tu ne croyais pas, hein ! J’ai les larmes aux yeux. Je m’en vais. Juste le temps de tout donner. Je jette un regard en arrière. Il répète encore. Il caresse la fleur tendrement. Oui, ce n’est pas que pour me donner bonne conscience, père.

Je retourne vers le tram. Ma dignité en poche. De la joie dans le cœur. Les yeux levés vers le ciel.

Je me sens invincible. La journée peut commencer !

 


[1] Coran, sourate 93, V10

 

Un commentaire

  1. Merci pour ce magnifique témoignage. Une jolie claque et belle leçon de vie pour chacun(e) d’entre nous : « Le meilleur d’entre vous auprès de Dieu est celui qui est le plus utile envers Ses créatures »

  2. Assalamu alaikum,

    Je viens d’achever la lecture de ce récit et les larmes coulent de mes yeux… Quel beau rappel en ce vendredi. Et ces mots: »Vous êtes une miséricorde pour l’univers ». En effet, une belle claque et de quoi nous remettre sur la voie.Imaginons un instant ce que serait le monde si chacun de nous, de la communauté de Muhammad (paix et bénédictions de Dieu sur lui)avait un tel comportement. Barakallahu fiki pour ce partage.Que Dieu le Très-Haut nous permette d’être des témoins et de faire la différence autour de nous.Amine.

  3. Salam alikoum
    Je te remercie également pour ce magnifique rappel.
    C’est une leçon que nous connaissons mais dont nous appliquons difficilement. Il faut que nous, en tant que musulman , montrons le bon exemple !
    Barakallah ou fik. Que Dieu te récompense.

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