J’ai appris à aimer le Prophète, paix et salut sur lui

Il fait nuit. L’heure de l’Isha est passée depuis bien longtemps déjà. Je m’assois en tailleur. Face à la Qibla. J’allume la lampe. Je prends le Coran. J’aime voir les reflets de sable sur ces humbles pages. Mon cœur se détend et attend qu’on le soigne. Mes yeux se mouillent. Je n’ai encore rien dit. Je psalmodie à haute voix. Je trouve ce texte tellement beau. Tellement rassurant. Tellement noble.

J’ai fini de lire mes trois pages. C’est un objectif journalier que je m’étais fixée il y a de ça quelques années. Un médicament qui parfois me semble affreusement amer et parfois infiniment agréable. Et ces derniers temps, j’aime m’offrir une petite douceur. Lire le dernier verset de sourate Al Fath quand je ne me trouve pas le temps de la lire en entier.

« Mohammad est le Messager d’Allah. Et ceux qui sont avec lui sont durs envers les mécréants, miséricordieux entre eux. Tu les vois inclinés, prosternés, recherchant auprès d’Allah grâce et agrément. Leurs visages sont marqués par la trace laissée par la prosternation. Telle est leur image dans la Thora. Et l’image que l’on donne d’eux dans l’Évangile est celle d’une semence qui sort sa pousse, puis se raffermit, s’épaissit, et ensuite se dresse sur sa tige, à l’émerveillement des semeurs. [Allah] par eux [les croyants] remplit de dépit les mécréants. Allah promet à ceux d’entre eux qui croient et font de bonnes œuvres, un pardon et une énorme récompense. »[1]

Je ne sais pas pourquoi mais je ne peux m’empêcher de pleurer en lisant ce verset. Il me rassure.

Je pénètre dans une bulle éternelle qui m’emmène sur les pas de mes ancêtres. « Mohammad est le Messager de Dieu »… « Mohammad est le Messager de Dieu »… »Mohammad est le Messager de Dieu »…

Ces mots me parlent et résonnent enfin dans mon cœur. Louanges à Dieu.

Je n’avais jamais réussi à aimer cet Homme auparavant. Je savais qu’on devait l’aimer plus que nous-mêmes mais à vrai dire je ne le ressentais pas. Pas du tout. Je le respectais. Je l’admirais. Mais je ne l’aimais pas. Du moins pas assez. Ou alors je m’aime trop.

La vérité est que je n’ai jamais pris le temps de vouloir le connaître. J’ai essayé pourtant. On m’avait enseigné son histoire, ses exploits, sa façon d’être avec les siens et avec Dieu, son comportement avec ses ennemis. Mais ça ne suffisait pas. Je le trouvais admirable. Honorable. Puissant. Quelqu’un à suivre.

Mais de là à l’aimer plus que ma famille et plus que ma personne… Non. De toute façon je m’étais intimement convaincue que je n’y arriverai jamais. Il était pour moi une de ces grandes figures historiques qui ont marqué l’humanité comme Ghandi par exemple. La différence est qu’il n’a jamais pu être égalé car somme toute il avait été choisi par Dieu.

La seule chose qui m’avait poussée à continuer mes recherches était que pour se rapprocher de Dieu, il fallait commencer par aimer Son Prophète, paix et salut sur lui.

Donc je lis, je lis, j’écoute des conférences, je médite sur des versets, je lis encore. Mais finalement je ne faisais qu’engranger des tas d’informations. Amour technique. Phase inutile? Pas tout à fait. J’ai pu grâce à ce travail, me constituer une petite base pour mieux réfléchir sur ce qu’il a accepté de transmettre et par là-même sur ce que Dieu attendait de moi. Mettre des mots sur ces vides intérieurs. Je sens que mon cœur s’apaise de plus en plus au fil des jours, parce-que je vois le monde avec des yeux nouveaux. Chaque jour, je remercie Dieu de pouvoir m’offrir des chances de le découvrir…dans tout ce qui m’entoure. Du coup, je ne m’ennuie jamais. J’observe. Je souris .Je vis. J’apprends. J’avance

Mais je n’arrive toujours pas à aimer le Prophète, paix et salut sur lui!!

Et puis un jour, le déclic.

J’avais publié sur Facebook une énigme à résoudre. Et puisque j’aime beaucoup la poésie, j’avais proposé un poème en guise de récompense. Le thème choisi par le vainqueur lui-même (il fallait bien trouver quelque chose non?). Bref.

Finalement, c’est une sœur que j’aime beaucoup qui a trouvé la réponse. Je m’amusais beaucoup  à  les voir chercher. Et donc quand il a fallu choisir un thème, devinez ce qu’elle a eu la bonne idée de choisir ?

Le Prophète, paix et salut sur lui, évidemment ! Sinon ce ne serait pas drôle. « En insistant bien sur le prénom « s’il vous plaît.

Et BAM! D’un coup tout l’enthousiasme que j’avais s’était envolé… avec le petit « j’aime » en bas du commentaire.

Qu’est-ce que tu vas faire maintenant Imane ?

Comment est-ce que tu veux écrire un poème d’amour sur le prophète, paix et salut sur lui, alors que tu ne l’aimes pas autant qu’il le mériterait… Et autant qu’on l’attendrait ?

Déjà qu’est-ce qui t’a pris de poster cette énigme ? Tu n’as rien de mieux à faire ? Tu ne peux pas rester tranquille comme tout le monde ?

Bon ben voilà, tu voulais faire la fière avec tes poèmes. Vas-y. Ca t’apprendra maintenant.

Ouahhh, la galère ! Comment je vais faire ? Je ne peux décemment pas écrire des mots que je ne ressens pas. Je ne me respecterais plus. Hypocrite.

Demande-lui de changer de thème ?

Elle a gagné. Elle a le droit de choisir son poème. Tu lui as promis, tu respectes ton engagement. C’est ton problème, pas le sien.

Pas le choix Imane: tu vas devoir VOULOIR connaître le prophète, paix et salut sur lui, pour l’aimer.

Ca peut paraître exagéré mais c’était devenu pour moi une affaire primordiale et c’est à « contre-cœur » que j’entamais cette réflexion. Il fallait que je reste fidèle à mes sentiments. Et que j’écrive ce fichu poème!

Je laisse traîner l’affaire.

Une semaine passe.

L’échéance pour le poème s’approche.

Allez Imane !

Non rien à faire. Je ne veux pas.

Je relis la biographie du prophète, paix et salut sur lui, écrite par Tariq Ramadan (On ne sait jamais). Il est très tard. Je finis par jeter ce livre contre le mur. Je me couche sur le dos. Les mains derrière la nuque. Je regarde la lune. Elle est toute ronde, toute sage.10 minutes passent, 20 minutes, 30 minutes, une heure… Je ne bouge pas. Je ne cligne même plus des yeux. Je réfléchis. Intensément.

Et puis d’un coup. Je sursaute. Ma très chère mère était entrée dans ma chambre avec la délicatesse d’un GIGN… je ne sais même plus pourquoi d’ailleurs et était ressortie tout aussi naturellement, pensant que je dormais sans doute. Je me souviens juste qu’avant de sortir elle était revenue sur ses pas pour fermer la fenêtre , j’ai souri. Je me retourne sur ma droite, une seule et unique larme s’échappe de mes yeux. Elle reluit sous l’effet de la lune.

J’AI SENTI.

Et oui ! Ma maman a été ma clé. La clé qui a ouvert mon cœur à l’amour du prophète et par là même à l’amour de Dieu car somme toute c’est Lui qui me fait cheminer vers Lui.

Allongée sur ma droite, je continue à fixer le mur en face de moi. Je n’arrive pas à dormir. Ce que je viens de ressentir est trop fort. Trop lumineux. Je finis par me lever, toujours avec ce sourire béat sur les lèvres, pour ouvrir toutes les fenêtres de ma chambre.

J’en profite pour ramasser le livre en le priant de m’excuser de l’avoir si violemment éjecté. Et à peine ai-je ouvert la première fenêtre qu’un vent glacial s’engouffre dans la pièce. Un frisson me parcourt les membres. Peu importe. La liberté me porte .Le froid m’affranchit de mon corps. Je ne suis alors plus qu’une âme qui demande pardon à son Seigneur. Pardon pour n’avoir pas vu. Pardon pour ne pas m’être tue. Pardon pour avoir été lâche et ingrate.

Qui m’a empêchée durant toutes ces années à aimer cet homme qui me paraissait si étranger ? Cet homme qui a pensé à moi avant même que je ne naisse .Cet homme qui a pleuré pour moi. Cet homme qui a souffert l’abandon, la mort, la guerre, le doute pour que je sois musulmane. Cet homme qui s’est gardé le droit d’intercéder en ma faveur le jour du jugement dernier. Cet homme qui a tout fait dans sa vie et après sa mort pour que je retourne avec mes frères et sœurs auprès de notre Seigneur. Qui m’en a empêchée ?

Mon ego

Ce même ego qui m’a empêchée pendant tant d’années à exprimer ma gratitude et mon amour envers ma douce mère, que Dieu me la garde .Je suis un danger pour moi-même. Dieu m’a, dans Sa grâce, offert la meilleure des mères, la plus forte, la plus douce, la plus affectueuse qui Le craint et qui m’a permis de rester musulmane. La prendre dans mes bras ? Impossible. Lui dire tout simplement « Je t’aime » ? Inimaginable.

Et pourtant, après tous les sacrifices qu’elle a faits pour m’éduquer, j’ose encore la négliger.

Il n’y a pas plus intense sentiment terrestre à mes yeux que l’amour d’une mère. Elle ne te demande rien. Elle te ménage. Elle ferme la fenêtre quand tu dors pour que tu ne tombes pas malade. Il y a une dimension de cet amour qui nous dépasse. De l’ordre du divin. Qu’on ne peut pas comprendre : «Être la fraîcheur de ses yeux ».

Nos mères sont des perles et nous sommes des trésors.

Le rapport avec le prophète bien aimé ?

Et bien c’est que je pouvais bien lire toutes les biographies écrites à ce jour, mon cœur était aveugle devant cet amour car il était dans l’autosuffisance. Il fallait alors que je taise cet ego si arrogant. Qui croit savoir. Et qui est infiniment hypocrite !

Oui, car combien de fois ai-je pris plaisir à m’occuper de mes frères et sœurs à l’extérieur et me suis plu à leur faire plaisir, les faire sourire alors que chez moi je ne faisais pas autant d’efforts parce-que… j’avais soi-disant honte ? Pourtant j’aime infiniment plus ma famille que n’importe qui. Alors pourquoi ?

Parce-que c’est difficile et qu’il faut écraser son ego pour oser des mots tendres que l’on pense, pour oser des gestes affectueux dont on manque, pour bannir l’idée que l’amour dans la famille c’est « normal ». Non ça se travaille et ça se décide tout comme l’amour dans le couple, l’amour avec ses frères et sœurs en Dieu et l’amour du Prophète, paix et salut sur lui.

Ce petit moment de lucidité et d’humilité dont Dieu m’a gratifiée cette nuit-là a changé la donne. Depuis ce moment, j’ai pu enfin aimer sincèrement celui qui nous guide et nous aime, notre père à tous, au fur et à mesure que je travaillais sur moi pour élever dans mon cœur mon père, mes frères et surtout ma mère. J’ai pu enfin goûter au silence.

Et je ne sais pas si j’ai raison, mais je me plais à penser que c’est pour mieux L’aimer que Dieu nous a recommandé par trois fois, à travers son Prophète, la bienfaisance envers nos mères.

Je termine mon voyage céleste en saluant les anges et en priant sur notre sauveur. Je vais dans la salle de bain pour faire mes ablutions. C’est bientôt l’heure de la prière d’al fajr. Je reproduis les gestes de mon Bien Aimé quand il se purifiait. Il vit en moi à ce moment. Sa sunna est la dernière lettre qu’il nous a laissée. C’est comme ce tout petit tapis de prière que ton grand-père, paix à son âme, t’avais donné étant jeune, et sur lequel tu te plais encore aujourd’hui à poser le front à terre.

Je retourne dans ma chambre. La lune éclaire la feuille blanche sur mon bureau. Il est temps.

Je m’assoie. Je prends mon stylo à encre et j’écris enfin ce fichu poème sous la dictée de l’air frais qui baigne encore dans la pièce. Ce n’est plus la lune qui éclaire la feuille, c’est mon cœur.


[1] Sourate 48, la victoire éclatante, verset 29

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