Plestia Alaqad : « Pendant des décennies, d’autres ont parlé à notre place »
Journaliste palestinienne de Gaza, Plestia Alaqad a tenu un journal pendant les 45 jours qui ont suivi le 7 octobre 2023, en filmant la guerre pour des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. Ce journal est devenu « Les Yeux de Gaza », succès international qui paraît enfin en France aux éditions Albouraq, dans une traduction d’Amal Nour. Elle revient pour Mizane.info sur l’écriture de ce livre, sur le terrain et sur ce que les mots peuvent encore faire.
Mizane.info : Quand vos yeux découvrent la couverture de votre livre en français, qu’est-ce que cela vous inspire ?
Plestia Alaqad : J’ai regardé la couverture sans pouvoir en lire un mot, mais je savais exactement ce qu’elle disait. Pendant des décennies, d’autres ont parlé à notre place. Aujourd’hui, mes propres mots traversent les frontières, dans des langues que je ne parle même pas, et c’est ce dont je suis le plus reconnaissante. Sur cette couverture, ce sont vos yeux qui regardent le lecteur. Imaginez-vous dans la vitrine d’une librairie à Paris : que voudriez-vous que ce regard dise aux passants ? Je ne voudrais pas que ce regard dise quelque chose de précis. Les yeux portent ce que les mots ne peuvent pas dire, et ce que chacun y voit dépend de ce qu’il porte en lui. Si un inconnu s’arrête devant cette vitrine et ressent quelque chose, cela suffit.
« C’est une douleur toute particulière que de voir sa patrie, autrefois couverte d’oliviers et de citronniers, de pâturages luxuriants et fertiles et des vestiges d’une humanité ancienne et magnifique, réduite à un champ de ruines, peuplée de camps et de tentes. Je ne trouve pas toujours la force de filmer ce que je vois, car mes yeux refusent de croire que ce qu’ils voient est vrai. Alors, à la place, je me contente de marcher à travers le camp, entre les tentes, en observant les yeux des gens et en essayant de mémoriser leurs visages, pour que quelqu’un les ait connus avant la fin. »
Mohamed Abu Safieh et Hatem Rawagh1 sont à vos côtés presque à chaque page. Qu’est-ce que le fait de travailler avec eux vous a appris sur le journalisme, qu’aucun cours à l’université n’aurait pu vous apprendre ?
Le journalisme est une immense responsabilité. Travailler aux côtés de Mohamed et Hatem m’aappris que l’essentiel est de traiter les histoires et les personnes avec sensibilité et humanité, et deprotéger leur dignité. C’est aussi une affaire d’équipe : chaque décision journalistique prise par l’un denous nous engageait tous, parce que nous formions une seule et même unité.
Sur le terrain, il y a des moments où l’on doit choisir entre témoigner et aider. Comment décide-t-on s’il faut filmer ou poser la caméra ?
Il n’y a pas vraiment de critère, ni le temps de décider. On voit ce dont les gens ont le plus besoin à cemoment-là, et on agit immédiatement. Oui, je suis journaliste, mais je suis une journaliste palestinienne : je sais ce que c’est d’avoir cinq minutes pour évacuer et quitter sa maison. Dans un moment pareil, on n’a pas besoin d’une caméra braquée sur son visage, on a besoin de quelqu’un qui nous aide.
Beaucoup de personnages, dans le livre, emportent quelque chose avec eux au moment de partir :des photos, des papiers, une petite plante. Qu’avez-vous emporté, et qu’avez-vous dû laisser derrière vous ?
Avec Israël qui bombardait nos maisons pendant le génocide, nous n’avions pas le temps d’évacuer en sécurité, ni d’emporter quoi que ce soit. Je n’ai plus aucun album photo, aucun souvenir de ma maison, parce qu’elle a été bombardée et que nous étions sans cesse déplacés. Dans le livre, la dameaux oiseaux a emmené ses oiseaux, et ce petit garçon, Aloos, a tenu à sauver sa plante. Mais au bout du compte, on ne peut pas faire tenir sa maison dans un sac.
Certains lecteurs disent avoir ri en lisant votre journal, malgré tout. Quelle place l’humour a-t-il tenupendant ces 45 jours ?
Même pendant un génocide, il y a des moments où l’on sourit, par exemple parce qu’un enfantpartage ses bonbons avec vous. Il y a des jours où l’on pleure, et des jours où l’on s’accroche à l’espoir. Nous sommes humains, nous ressentons toutes les émotions, et il était important pour moide le retranscrire et de montrer tous ces détails dans le livre.
Vous avez dit que le langage ne suffit plus à rendre justice aux Palestiniens. Pourtant, au jour 18, vous criez en lettres capitales en vous demandant si le monde vous entendra. Que peut encore l’écriture ?
L’écriture peut amener les gens à lire et à apprendre ce qui s’est passé, mais c’est aussi elle qui leur fait ressentir quelque chose. Et c’est à travers ces émotions qu’ils décident d’agir. C’est là que l’écriture commence vraiment à compter et à faire la différence.
« J’apprends qu’au cours des dernières vingt-quatre heures,Israël a tué plus de 700 Palestiniens, portant à 5 791 le nombretotal de personnes assassinées depuis le 7 octobre.Plus de la moitié d’entre eux sont des enfants.Plus de la moitié d’entre eux sont des enfants. PLUS DE LA MOITIÉ D’ENTRE EUX SONT DES ENFANTS !Si je le crie assez fort, est-ce que le monde va m’entendre ? » Extrait.
Quand vous avez écrit ces pages, elles étaient votre présent. Aujourd’hui, beaucoup voient le livre comme un document historique. Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre journal entrer dans la mémoire de Gaza ?
Pendant des décennies, on a écrit des livres sur les Palestiniens, en leur laissant peu de place pour écrire eux-mêmes sur la Palestine. Pour moi, Les Yeux de Gaza est un livre pour l’avenir, pour le jouroù les générations futures voudront lire et comprendre ce qui s’est passé à Gaza.Vous dites que, pendant des décennies, d’autres ont parlé à la place des Palestiniens. Quels livres ouquelles voix palestiniennes aimeriez-vous que les lecteurs français découvrent ensuite ? Les Matins de Jénine, de Susan Abulhawa 2.
« Vous vous demandez peut-être ce qu’on peut faire pour ne pas ressentir la culpabilité du survivant, pour ne pas s’apitoyer sur son sort. La réponse est que l’on doit continuerà défendre la Palestine haut et fort, même si ça ne change pas le monde. On ne doit pas laisser le monde, aussi cruel qu’il puisse paraître, transformer nos cœurs. C’est important qu’àla fin de la journée, lorsque vous vous regardez dans le miroir, vous voyiez une personne qui prend position pour ce qui est juste dans ce monde. » Extrait.
Plestia Alaqad, Les Yeux de Gaza, traduit par Amal Nour, Albouraq, coll. « Récits », 176 p., 18 €. En librairie depuis le 7 octobre 2026.
Notes :
1 Deux journalistes de Gaza avec lesquels elles entament sa carrière de reporter.
2 Publié pour la première fois en 2006, Les Matins de Jénine suit quatre générations d’une famille palestinienne,de l’expulsion de 1948 à la vie dans le camp de réfugiés de Jénine. Plestia Alaqad a d’ailleurs sollicité l’avis deSusan Abulhawa sur son manuscrit.