Dissoudre LFI, normaliser le RN : les deux poids, deux mesures de l’arc républicain
Les appels à dissoudre La France insoumise se multiplient depuis les débordements du 17 octobre. Après Bruno Retailleau, le président du Sénat Gérard Larcher a estimé lundi que son interdiction pouvait être envisagée. Une « croisade » politique rare qui contraste avec la normalisation du Rassemblement national, malgré les condamnations et les multiples affaires de racisme touchant ses responsables.
Pourquoi les appels à dissoudre La France insoumise se multiplient-ils ? Entre campagnes de délégitimation, accusations liées à ses positions politiques et caractère exceptionnel d’une dissolution, cette offensive interroge les limites du débat démocratique. Elle révèle aussi un contraste avec la normalisation du RN, malgré ses condamnations judiciaires et les affaires de racisme qui touchent ses responsables.
La dissolution de LFI comme arme politique
L’idée d’interdire La France insoumise, longtemps cantonnée à certains adversaires du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, gagne désormais des responsables institutionnels de premier plan. Début octobre, Bruno Retailleau avait ouvertement évoqué cette possibilité, accusant LFI d’encourager une logique insurrectionnelle. Le 19 octobre, après les débordements survenues lors des mobilisations sociales, Gérard Larcher, président du Sénat, estimait à son tour que la question de son interdiction pouvait être « posée ».
Ces déclarations surviennent pourtant dans un contexte où l’attribution politique des violences est obsolète. Le 19 octobre, la procureure de Paris, Laure Beccuau, expliquait ne pas pouvoir confirmer que les auteurs des violences étaient liés à l’ultragauche. Plus troublant encore, une enquête de Mediapart rapporte les déclarations de policiers du renseignement territorial affirmant avoir subi des pressions pour désigner LFI comme responsable du mouvement. Un commissaire affirme même avoir reçu des consignes pour orienter ses analyses dans ce sens.
La controverse dépasse néanmoins les événements du 17 octobre. Depuis plusieurs années, les positions de LFI sur la Palestine, sa dénonciation de l’islamophobie et ses critiques de la politique israélienne alimentent des confrontations avec une partie de la droite et du centre. Certains responsables accusent régulièrement le mouvement « d’islamogauchisme ». Si ces positions contribuent à sa délégitimation auprès de ses opposants, aucun élément ne constituent des fondements quant une éventuelle dissolution.
Peut-on dissoudre un parti politique ? Les précédents historiques
L’interdiction d’une formation politique n’est pas juridiquement impossible en France, mais elle relève d’une procédure exceptionnelle. L’article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure autorise notamment la dissolution des organisations provoquant à des violences, présentant le caractère de milices privées ou contribuant à la haine et aux discriminations. Une telle décision doit être fondée sur des faits établis. L’histoire française comporte plusieurs précédents.
En 1936, le gouvernement du Front populaire dissout plusieurs ligues d’extrême droite. Après Mai 1968, le pouvoir gaulliste interdit différentes organisations révolutionnaires, ainsi que le mouvement d’extrême droite Occident. Certaines décisions seront ensuite annulées par le Conseil d’État. En juin 1973, la Ligue communiste et le mouvement néofasciste Ordre nouveau sont dissous après de violents affrontements à Paris.
Plus récemment, le Conseil d’État a validé, en décembre 2024, la dissolution du mouvement catholique Civitas, dont il a considéré que les prises de position discriminatoires et répétées justifiaient la mesure. Les juges ont précisé qu’un parti politique ne bénéficiait pas d’une immunité particulière. Toutefois, les juristes interrogés estiment unanimement que les accusations régulièrement formulées (sans preuves) contre LFI ne permettent pas de justifier légalement sa dissolution.
Le RN multi-condamné mais normalisé : les contradictions de « l’arc républicain »
Le contraste avec le traitement réservé au Rassemblement national nourrit les interrogations. Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé la culpabilité de Marine Le Pen et de plusieurs responsables du parti dans l’affaire des assistants parlementaires européens. Le RN lui-même a été condamné dans ce dossier. Des pourvois en cassation ont été déposés, mais cette décision n’a pas empêché la formation d’extrême droite de conserver sa place dans le débat institutionnel.
La stratégie de « dédiabolisation » du RN est également fragilisée par de nombreuses révélations. En septembre 2026, Mediapart a publié une enquête attribuant à Jordan Bardella d’anciens écrits antisémites, notamment des propos complotistes concernant les Juifs et les banques. D’autres affaires témoignent des difficultés persistantes du RN à rompre avec son héritage idéologique. En 2025, Mediapart avait révélé d’anciens écrits racistes, antisémites et homophobes de la députée Caroline Parmentier, maintenue dans le parti avec le soutien de Marine Le Pen. Lors des municipales de 2026, le journal a également identifié plusieurs candidats investis malgré des propos xénophobes, antisémites ou des proximités avec des groupuscules radicaux.
Ces faits contredisent l’image d’une ruptureavec les discours extrémistes que le RN cherche à promouvoir. Le paradoxe demeure donc politique. Alors que le RN poursuit son intégration au jeu institutionnel malgré ces affaires, certains responsables réclament l’interdiction de LFI, notamment accusée de menacer « les valeurs républicaines ». Cette différence de traitement alimente une interrogation sur les critères de respectabilité appliqués aux formations politiques.