Ô mon enfant ! « Yā Bounayya » : quand éduquer son enfant nous éduque nous-mêmes (2/2)

Dans la première partie, nous avons parcouru quelques-unes des scènes où retentit cet appel : « yā Bounayya », Jacob protège Joseph, Abraham dialogue avec Ismaël, Noé continue d’appeler son fils malgré son éloignement, Luqmân accompagne le sien dans un chemin qui va de la foi au comportement. Dans l’éducation prophétique également, la proximité ouvre le chemin au conseil.
Mais cet appel nous invite peut-être à retourner maintenant le regard vers celui qui le prononce. Car éduquer un enfant ne nous interroge pas seulement sur ce que nous voulons lui transmettre. Cela nous interroge aussi sur ce que nous sommes auprès de lui.
Cinq lettres, tout un chemin
S’il nous est permis de prolonger la réflexion par une méditation symbolique sur la composition même de l’expression, nous pouvons y voir comme une miniature de tout ce chemin : ي ـ ا ـ ب ـ ن ـ ي — yā, alif, bā’, nūn, yā’.
Le premier yā’ « يَا », particule de l’appel, est un appel lancé. L’initiative vient du parent : c’est lui qui appelle, s’approche et tend le pont. Ainsi, avant de demander à l’enfant s’il a répondu, l’éducation interroge le parent : comment as-tu appelé ? Avec quel cœur ? Et par quel exemple ?
Vient ensuite l’alif « ا », droit et élancé, dans lequel on peut voir le symbole de la présence. Il n’est pas d’éducation véritable sans présence, ni d’orientation durable sans accompagnement. L’enfant a besoin d’un parent présent à ses côtés avant que celui-ci ne lui indique le chemin.
Puis vient le bā’ « ب », qui ouvre la porte de la filiation, de la maison et de l’étreinte.
Un rapprochement visuel peut alors retenir notre attention : dans la succession des lettres de « yā bounayya », l’alif et le bā’ placés côte à côte évoquent graphiquement le mot arabe « أب » — ab, père. Il ne s’agit bien sûr ni de la structure linguistique du mot ni d’un sens que porterait l’expression elle-même, mais seulement d’un jeu de lettres qui peut nourrir la méditation.
Le père semble alors, symboliquement, se tenir au cœur de l’appel, comme il est appelé à se tenir au cœur de la vie de son enfant par sa présence et sa sollicitude.
L’appel part de lui et parvient à son « bounayya », son petit enfant. Il ne suffit donc pas que le père soit la source de l’ordre ; il lui faut aussi habiter, par sa présence et son exemple, la distance qui sépare l’appel de la réponse.
Le mot « père » peut d’ailleurs être entendu ici, dans notre méditation, comme s’élargissant aux deux parents. Dieu dit dans le récit de Joseph : « Et il éleva ses deux parents sur le trône », c’est-à-dire son père et sa mère. Ce que nous plaçons symboliquement au cœur de ces lettres peut donc renvoyer aux deux parents, unis dans la proximité, le dépôt confié et la responsabilité éducative.
Vient ensuite le nūn « ن », qui peut évoquer pour nous la croissance (numuww, نُمُوّ). L’enfant n’est pas une matière que nous façonnons à notre guise ; il est une vie qui grandit, une disposition originelle (fitra) dont on prend soin, un dépôt que l’on accompagne.
Et c’est ici que survient la surprise. Il ne s’agit plus seulement d’attribuer au yā’ un sens symbolique : il porte aussi une réalité grammaticale. Dans « bounayya », le yā’ renvoie à la première personne et exprime l’idée de « mon » : non pas simplement un enfant, mais mon petit enfant. L’appel se dirige donc vers l’enfant, mais le yā’ rappelle en même temps au parent le lien qui l’unit à lui. Comme si la langue, au moment même où elle t’invite à le guider, te ramenait à ta propre responsabilité : celui auquel tu dis « bounayya » est ton enfant.
Ne demande donc pas seulement : que doit-il devenir ? Demande aussi : que dois-je devenir, moi, puisque cet enfant m’a été confié ?
Du don au dépôt confié
L’enfant commence par être un don : « Il accorde à qui Il veut des filles et accorde à qui Il veut des garçons. » Mais à peine le don repose-t-il entre les mains des parents qu’il devient un dépôt confié.
Alors commence une aventure étonnante : le parent pense qu’il va éduquer un enfant, puis découvre que cet enfant l’appelle chaque jour à s’éduquer lui-même. Il lui enseigne la vérité et se voit interrogé sur sa propre sincérité ; il lui enseigne la patience et voit sa patience mise à l’épreuve ; il l’invite à la noblesse du caractère et découvre ses propres manières reflétées dans ce petit miroir.
Le chemin conduit ainsi du don au dépôt, et de l’éducation de l’enfant à la purification intérieure du parent.
C’est peut-être là une part de ce que recèle cette brève formule coranique. « yā bounayya » n’est ni un simple diminutif affectueux ni seulement l’ouverture d’une exhortation. C’est une relation tout entière : une proximité qui protège, un dialogue qui fait une place à l’enfant, une miséricorde qui ne désespère pas, une orientation qui progresse par degrés, et un exemple qui assume sa responsabilité.
L’appel quitte le parent et se dirige vers l’enfant : « yā bounayya ». Mais le mot, par son dernier yā’, ramène aussi le parent à lui-même et lui rappelle : il est ton enfant. Sois donc proche de lui avant d’être son prédicateur ; avant de lui montrer le chemin, marche devant lui ; et avant de demander ce que l’éducation a fait de lui, demande-toi ce que le fait d’être son père — ou sa mère — a fait de toi.
Lire aussi : Ô mon enfant ! « Yā Bounayya » : l’art d’éduquer son enfant dans le Coran (1/2)